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l'aventure des écritures

Un art du visible

L'écriture peint la disparition, elle rend visible l'invisible.
Florian Rodari


Un message dans l'espace de la page

L'écriture est un message à regarder, une constellation de signes qui s'offrent dispersés dans un espace, celui de la page ou de ce qui en tient lieu, écran, mur, paroi ou firmament, "page" de sable, de bois, de terre ou de pierre : l'alternance de vide et de plein, de noir et de blanc y organise un champ visuel aux rythmes singuliers où les mots semblent posés dans l'étendue comme des repères arithmétiques distribués selon une logique combinatoire insaisissable au premier regard. Les mots couchés sur la page dessinent des assemblages de boucles et de traits, de points et de lignes, comme autant d'idéogrammes plus ou moins aléatoires.
 

Un message mis en ligne

Sur la page, les mots invisibles de notre langue deviennent images, traces visibles d'une pensée ou d'un rêve. Ils occupent l'espace, s'étirent ou se resserrent, s'accroissent ou s'amenuisent dans une liberté plastique bridée seulement par une double contrainte : celle du calibrage et celle de la mise en ligne. Même idéographique, l'écriture adopte en effet pour chaque signe un format qui ne varie pas à l'intérieur d'un même texte (ainsi, le hiéroglyphe du vautour n'est pas plus grand que celui du scarabée, et nous avons appris dans nos cahiers d'écolier à tracer de longues lignes de A semblables).
 
Le calibrage des signes permet à l'écriture d'ordonner la pensée et de "mettre en ligne" ses différents éléments. C'est autour de la ligne - verticale ou horizontale, oblique ou parfois courbe - que se construit l'architecture particulière de la page. L'écriture crée des trajectoires, suggère des sens de lecture, se déploie selon les quatre points cardinaux. Écrire, c'est toujours se déplacer d'un point à un autre.
 
Fil du temps ou fil d'Ariane, cordon ombilical ou écheveau du destin traçant une bordure entre les hommes et les dieux, la ligne d'écriture tisse la page comme un tapis. Les signes se rassemblent le long de la ligne de base selon une série inépuisable de combinaisons : ils s'appuient sur la ligne, s'y suspendent ou la chevauchent, ils s'y empilent de bas en haut ou s'y encordent de haut en bas ; ils la suivent de gauche à droite, ou inversement, ou, parfois encore, dans les deux sens.
 

Une traduction visuelle de la pensée

L'écriture est bien originellement ce qui rend visible la pensée, figurant le sens ou peignant la parole. Organigrammes, sommaires, calendriers... autant de schémas intellectuels susceptibles de n'être traduits que par l'écrit.
 
Même dans les traditions scripturales les moins idéographiques, l'histoire de l'écriture est indissociable de l'image. Les enlumineurs, les artistes et les poètes cherchent à rendre à l'écriture toute sa force figurative, les typographes à amplifier sa force d'expression et son pouvoir visuel.
 
Plus que tout autre, le calligraphe interroge dans son geste la force perdue des graphies et la magie de leur architecture. Ce plaisir du pur tracé n'est-il pas mystérieusement guidé par l'obscur désir, à l'œuvre en chacun de nous, de faire de l'écriture quelque chose qui nous ressemble, quelque chose comme notre signature ?
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