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l'aventure des écritures

Le méroïtique

par Jean Leclant et Claude Rilly

Le méroïtique est la langue (notée dans sa phase ultime par un système graphique particulier) d'un royaume qui s'est épanoui au sud de l'Égypte, sur le Nil moyen, entre le VIIIe siècle avant notre ère et le IVe siècle après : c'est le pays de Koush des textes pharaoniques et bibliques, l'"Éthiopie" des auteurs classiques, c'est-à-dire la Nubie et le nord de l'actuel Soudan ; cette puissante formation, assez forte pour entrer en lutte contre l'Empire romain d'Octave Auguste (peu avant l'ère chrétienne), tenait les voies de passage entre l'Égypte, la mer Rouge et le reste de l'Afrique. La capitale en a d'abord été Napata, puis, à partir du IVe siècle av. J.-C., Méroé, plus au sud.
 
La civilisation très originale des Méroïtes a su adapter à ses traditions autochtones, nettement africaines, les influences de l'Égypte pharaonique, sa glorieuse voisine, qui avait dominé Koush pendant des siècles. Longtemps, les ancêtres des Méroïtes n'avaient connu que l'écriture égyptienne apportée par le colonisateur. Cette écriture, parce que phonogrammes et idéogrammes y sont inextricablement mêlés, était indissociable de la langue qu'elle véhiculait. Ainsi les rois de Napata ont-ils fait usage sur leurs monuments de la langue et de l'écriture égyptienne.
 

État actuel des connaissances sur l'écriture méroïtique

Les premières attestations d'écrits proprement méroïtiques connus remontent au début du IIe siècle av. J.-C. - le plus ancien document actuellement attesté et approximativement datable porte le nom de la reine Shanakdakhete. C'est alors qu'aurait été mis en place un système graphique propre à la langue méroïtique sous deux formes différentes, hiéroglyphique et cursive ; cette écriture a duré autant que la culture méroïtique, qui a sombré dans l'obscurité vraisemblablement au cours du Ve siècle de notre ère. Il est probable que son souvenir ait survécu quelque temps encore puisque trois signes méroïtiques ont été empruntés par l'alphabet (majoritairement grec) du vieux-nubien, la langue des royaumes chrétiens du Soudan médiéval, transcrite à partir du VIe siècle de notre ère. Dans le royaume de Méroé, l'écriture semble avoir été connue et employée par une partie non négligeable de la population, si l'on en croit les nombreux textes sur des supports assez humbles comme des pierres mal dégrossies ou des tessons de poterie, qui contrastent avec certaines inscriptions royales sur or ou sur cristal de roche.
 
La diversité des textes méroïtiques est en effet fort grande: inscriptions monumentales (la plus longue, la stèle du roi Taneyidamani, numérotée REM 1044, comporte 161 lignes), textes funéraires (stèles et tables d'offrandes), inscriptions gravées ou peintes sur des statues, des amphores, des tessons, des bandes de papyrus et de cuir, des tablettes de bois.
 
L'examen des textes a tôt permis de ranger les signes méroïtiques en deux grandes classes. La première à avoir attiré l'attention des chercheurs est celle des hiéroglyphes empruntés au répertoire de l'Égypte pharaonique, selon une sélection parfois assez déroutante, et tournés en sens inverse; ils peuvent éventuellement présenter des valeurs différentes de celles du système égyptien; réservés à un usage décoratif et monumental, ils sont apparemment restés l'apanage des souverains. Cependant, la plupart des textes sont écrits dans une cursive très rarement soignée, empruntée dans l'ensemble au démotique(la cursive tardive des hiéroglyphes égyptiens) et plus précisément au démotique utilisé en Haute-Égypte sous le règne des premiers Ptolémées (première moitié du IIIe siècle). Dans les deux cas, le sens de lecture est de droite à gauche.
 
Il est difficile de préciser les motivations qui ont amené les Méroïtes à développer leur propre écriture. Il semble bien que la langue égyptienne était de moins en moins bien connue; la situation nouvelle créée en Égypte avec l'affermissement du pouvoir hellénistique éloignait définitivement tout espoir de retrouver un jour une continuité politique ou culturelle avec le royaume pharaonique. On doit cependant écarter l'hypothèse longtemps évoquée d'une influence grecque, car les deux systèmes graphiques procèdent de principes totalement différents. Une fois adoptée, l'écriture méroïtique a rapidement évincé l'écriture égyptienne, parce qu'elle était particulièrement bien adaptée à la langue locale et que son apprentissage était beaucoup plus aisé.

Dans chacune des deux séries, les signes sont au nombre de vingt-trois : ce n'est pas à proprement parler un alphabet, mais plutôt un syllabaire simplifié. On compte quatre signes vocaliques a, e, i, o, quinze signes syllabiques à voyelle variable (toujours a par défaut) et quatre signes syllabiques à voyelle fixe ne, se, te, to ; il faut y ajouter un " séparateur " (deux points superposés, parfois trois), inséré entre ce que l'on peut considérer comme des "mots".
 
Tel qu'il a été conçu, le système méroïtique n'est pas sans rappeler celui du guèze d'Éthiopie ou les différents syllabaires indiens issus de la brahmî, bien qu'il n'y ait pas de lien génétique avec toutes ces écritures. Malgré les quelques imperfections qu'il comporte, ce système graphique est une belle réussite intellectuelle, et contredit hautement les préjugés tenaces qui voient dans les civilisations africaines des cultures inaptes à l'écrit.
 
Malheureusement, cette langue de l'Afrique interne qui est la première, semble-t-il, dont nous possédions des témoignages écrits, demeure presque muette. Nous possédons certes la valeur des signes, et quelques éléments grammaticaux ont été repérés. Le cas des inscriptions funéraires constitue cependant une exception: leur ordonnance a été analysée avec rigueur, permettant d'identifier le défunt et de définir sa parenté (nom de la mère et nom du père, dans cet ordre le plus souvent) ; les titres majeurs ont été repérés; leur étude et celle des noms propres (souverains, grands personnages, toponymes) permettent de proposer une sorte de bottin mondain et administratif du monde méroïtique. Il est possible également de distinguer divers types de bénédictions censées être bénéfiques pour le défunt dans l'autre monde, mais sans pouvoir parfaitement les préciser.
 
Si le sens général des textes nous échappe, nous continuons surtout d'ignorer la nature profonde de la langue méroïtique. De multiples essais ont été tentés pour la situer dans l'ensemble des langues du nord-est de l'Afrique ; elle n'a de lien évident avec aucun idiome ancien ou moderne de la région, du moins parmi ceux que l'on a décrits jusqu'ici. Quelques détails semblent néanmoins la rattacher au nubien, et donc au "nilo-saharien", une famille linguistique résiduelle assez disparate s'étendant des Toubou du Tchad aux Massaï du Kenya.
 
Ainsi, dans l'état actuel de la recherche, les chercheurs restent impuissants devant une source de documentation qui serait essentielle pour mieux connaître des siècles obscurs de l'histoire de l'Afrique et parfaire les connaissances linguistiques sur ce continent. Ils souhaitent que le développement des expéditions et des fouilles à travers le Soudan et les régions limitrophes leur livre un jour les indices tant désirés : le repérage d'un dialecte qui, aujourd'hui encore, attesterait la persistance de langues apparentées - espoir assez fou - ou la découverte d'une inscription véritablement bilingue (égyptien ancien ou grec d'une part et de l'autre méroïtique), ce qui serait inespéré.

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