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l'aventure des écritures

Hors de l'Occident : d'autres notations musicales

par Bérengère Demerliac
 
La musique, pour sa notation, se contente le plus souvent de reprendre des systèmes créés à d'autres fins, par exemple pour la représentation des valeurs arithmétiques, des inflexions de la voix ou des sons du langage. Les signes employés peuvent donc être soit phoniques (lettres, symboles correspondant à une syllabe ou à un mot), soit graphiques (formes géométriques, lignes, points, courbes, etc.). Cinq types principaux de notation peuvent ainsi être distingués, selon qu'ils emploient les lettres d'un alphabet, des syllabes, des mots, des nombres ou des signes purement graphiques, une sixième catégorie étant constituée par les systèmes hybrides.
 
Dans les systèmes alphabétiques vient prendre place la notation utilisée en Inde depuis le XIIIe siècle : les sept degrés de la gamme ont chacun un nom de plusieurs syllabes, réduit dans la pratique à la première syllabe : sa, ri, ga, ma, pa, dha, ni. Chaque syllabe est transcrite à l'aide d'une seule lettre.

Les notations syllabiques, très représentées en Orient dès le IVe siècle av. J.-C., comprennent en particulier la notation japonaise, où une suite de sept syllabes se répète dans l'ordre à chaque octave, tout comme les syllabes do, ré, mi, fa, sol, la, si dans le système occidental, créé au XIe siècle.
Ce sont les idéogrammes monosyllabiques qui servent généralement à la formation des systèmes usant de mots entiers pour désigner les notes. Le premier témoignage en est chinois et date du IIe siècle av. J.-C. Cinq idéogrammes servent ainsi à représenter les notes de l'échelle pentatonique. Suivant l'écriture chinoise, ils s'écrivent en colonnes descendantes, de droite à gauche.
 
On connaît des systèmes de notation basés sur l'usage des nombres aussi bien à Java qu'au Japon, mais le système le plus complexe de notation numérale est celui mis au point en Chine au Xe siècle pour un instrument à cordes pincées, le ch'in. Ce système combine plusieurs nombres en un seul symbole, cet unique symbole rassemblant des informations quant à la position de la main sur le manche, la façon de pincer la corde, la durée de la note et même son ornementation.
 
Les notations purement graphiques sont de deux types. Le premier s'appuie sur un système de référence rigoureux, et la notation javanaise en est un bon exemple : six ou sept lignes parallèles et verticales représentant la hauteur des notes se croisent avec des lignes horizontales indiquant la durée, les points d'intersection correspondant aux notes à jouer. Le deuxième type se contente de reproduire les mouvements de la mélodie, sans système de référence précis à la hauteur du son. S'y rattachent la notation ekphonétique en usage en Syrie dès le Ve siècle, puis les notations neumatiques qui apparaissent au IXe siècle en Occident et en Orient, particulièrement au Tibet dans la notation des chants bouddhiques.

Le système chinois de notation musicale (par Richard Delrieu)

Tout comme la notation occidentale classique, nombre de notations sont en fait des systèmes hybrides. On en recense au Japon, au Tibet, en Chine, à Java, ainsi qu'en Corée. Dans cette dernière région naît au XVe siècle une notation pour la cithare, qui joint à l'usage des nombres et des signes graphiques pour indiquer les doigtés celui des caractères chinois pour identifier la note jouée et des mots pour nommer les cordes à pincer.
 
Bien que la désignation des hauteurs sonores par des caractères chinois kanji ait été établie depuis le Ve siècle av. J.-C., elle n'était pas utilisée en tant que notation dans la pratique. Ce sont les Japonais qui, les premiers (dès le milieu du VIIIe siècle), ont inventé à partir des kanji des notations pour la musique chinoise qu'ils apprenaient sur le continent et voulaient rapporter et diffuser dans leur pays. Notons qu'on attribue aux mêmes hommes (notamment à Kibi no Makibi) l'invention de ces notations et celle du syllabaire japonais katakana.
 
Les katakana, ainsi que les caractères chinois importés, ont servi pour la notation de divers instruments. Les Chinois, pour leur part, développent vers le Xe siècle plusieurs systèmes de notation, différents selon les instruments. Il n'y aura jamais de notation standard, commune à pratiquement tous les instruments et au chant, ainsi que nous le connaissons en Occident depuis la fin de la Renaissance. Mais toutes emploient les picto-idéogrammes pour noter les hauteurs, même les tablatures et les notations neumatiques taoïstes.
 
Chaque notation utilise des caractères différents. Les principales sont : la notation lülü, celle des hauteurs absolues des douze tuyaux-diapason, variables selon les décrets impériaux ; pour les hauteurs relatives, la notation wusheng ou "notation des cinq sons", et la notation populaire gongche, la plus répandue et la plus simple quant au nombre de traits des caractères. Cette dernière fait partie, selon François Picard, d'un ensemble de stratégies d'évitement par rapport au pouvoir impérial sur la musique. Certaines partitions associent simultanément plusieurs notations pour le même instrument, ainsi que plusieurs instruments différents disposés parallèlement en colonnes et utilisant chacun leur notation propre (Canon des poèmes, 1788).
 
Comme pour un texte littéraire, les caractères sont disposés en colonnes verticales et se lisent, selon l'usage, de haut en bas et de droite à gauche. Cette notation des hauteurs, parfois mélangée aux signes indigènes, a été adoptée dans les quatre pays de culture sinisée (Corée, Mongolie, Viêtnam et Japon), avec une prononciation différente mais avec le même sens. Une notation rythmique en carrés complète parfois la partition.
 
Aujourd'hui, la notation occidentale, associée à la notation en chiffres arabes de Chevé, issue de celle de Jean-Jacques Rousseau, a remplacé peu à peu la notation traditionnelle, sans toutefois pouvoir rendre compte véritablement du contenu et de l'esprit de la musique chinoise.
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