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l'aventure des écritures

Écriture et sacré

Privilège dérobé aux dieux dans de nombreuses traditions mythiques (ne raconte-t-on pas en Chine que les dieux tremblèrent de rage lorsque Cang Jie traça les premiers caractères figurant par des traits tous les secrets du monde ?), l'écriture ne serait-elle pas née sous le signe de la démesure ? Elle confère à l'homme une mémoire égale à celle des Immortels, sans limite dans l'espace ou le temps. Elle garde trace pour toujours de la pensée ou des rêves, des désirs ou des peurs des hommes ; n'est-elle pas le commencement de l'histoire ? Abolissant les frontières entre les dieux et les hommes, l'écriture est une invention prométhéenne qui conjure la mort. Mais chaque système d'écriture forge une réponse particulière à cette angoisse de la perte.
Les Égyptiens voyaient dans leurs hiéroglyphes une porte sacrée ouvrant sur les mystères du monde. Pour les Chinois, chaque trait de pinceau, animé par l'esprit, livre à l'homme l'âme de l'univers.
Mais les écritures idéographiques sont loin d'avoir le monopole d'une conception sacrée de l'écriture. Sans doute chaque écriture réinvente-t-elle son lien au monde et à son origine, et les écritures alphabétiques n'ont cessé de rendre compte chacune à leur manière des étranges pouvoirs de l'écriture.
Ainsi, dans la tradition islamique, le développement du point en ligne, de la lumière en mouvement, de l'alif en alphabet, des vingt-huit lettres de l'alphabet en quatre-vingt-dix-neuf noms divins devient l'histoire même de la création du monde.