fermer
l'aventure des écritures

Les "armes parlantes" dans les monnaies grecques

par Dominique Gerin
 
Lorsque apparaissent les premières monnaies en Occident, sur la côte ouest de l'Asie Mineure, à la fin du VIIe siècle av. J.-C., il y a déjà longtemps que les écritures alphabétiques ont supplanté caractères cunéiformes ou hiéroglyphes dans cette partie du Proche-Orient. À l'exception notable et rarissime de la célèbre monnaie d'électrum attribuée à la ville d'Halicarnasse - qui proclame en grec, dès 600 av. J.-C., au-dessus du cerf qui l'orne : "Je suis le blason de Phanès", sans doute un magistrat de la cité -, il paraît curieux que la monnaie, support idéal de l'écriture, ait attendu plus de cent ans pour faire usage, parcimonieusement, de quelques caractères alphabétiques.
 

Pourquoi l'image, et pas la lettre ?

À cela nous voyons deux explications conjointes : la grande valeur de l'objet monétaire occidental - métal précieux dont la valeur, intrinsèque et non fiduciaire, est garantie par l'emblème imprimé de l'autorité émettrice - tend à l'immobiliser dans un conservatisme formel qui préserve la confiance de l'utilisateur, toujours prêt à interpréter tout changement, même minime, comme une marque de falsification. Corollaire : l'obligation d'obtenir la confiance de partenaires économiques parfois lointains, et ne connaissant pas toujours le grec, a renforcé ce conservatisme monétaire, et rendu secondaire l'usage de l'écriture, souvent réinterprétée comme pure ornementation par de lointains imitateurs.
 
C'est pourquoi les autorités émettrices ont choisi à l'origine un symbole laconique, reconnaissable par tous, pour marquer leur identité et leur propriété sur leur monnaie. Certains types monétaires sont restés obscurs : pourquoi le cerf d'Halicarnasse ? pourquoi ces lions, ces taureaux, ces béliers, ces chevaux, sur les premières monnaies d'électrum ? Ce rapport perdu, l'identité entre l'image et son énoncé, était sûrement connu de l'utilisateur contemporain. Pour d'autres types monétaires, l'évidence de cette identité éclate comme un jeu de mots : la monnaie parle, elle n'écrit pas.
 

Le "degré zéro" du jeu de mots

Le "degré zéro" du jeu de mots ou du rébus, c'est la coïncidence parfaite entre le nom de la cité émettrice et le symbole marquant la monnaie. À Sidè, en Pamphylie, les premières monnaies (vers 410 av. J.-C.) portent l'image d'une grenade, sidè en grec. Puis la démarche s'alourdit, la juxtaposition de messages iconiques et écrits tend à remplir tout le champ de la monnaie : dès le IVe siècle, la grenade réduit de volume et passe au second plan, au bénéfice de la déesse tutélaire, Athéna, qui occupait précédemment le revers. Bien d'autres cités ont usé de cette symbolisation simple, en accord avec leur nom : Phocée, en Asie Mineure, a bien sûr apposé un phoque sur sa monnaie. De même, Sélinonte, en Sicile, a représenté une feuille de persil, sélinon, sur ses didrachmes.

Au-delà du jeu de mots

Il est des symboles qui dépassent le jeu de mots : ce sont les représentations de dieux éponymes, comme à Athènes qui porte le nom de sa déesse fondatrice, où cependant ce n'est qu'après plusieurs décennies de types divers coexistant sur les didrachmes que la tête d'Athéna s'est imposée pour plusieurs siècles au droit des tétradrachmes, à la faveur d'une réforme monétaire, tandis que ses attributs - la chouette et le rameau d'olivier -, mais aussi son nom écrit, ornaient le revers. Enfin, certains types obscurs ou elliptiques ont donné lieu à d'interminables exégèses...
 
Aujourd'hui encore, prodigues en homonymies, éponymies, jeux de mots, rébus, les armes ne cessent de parler sur les monnaies. Comme si tout langage, d'abord parole, était toujours, en miroir, double langage, avant d'en passer par les fourches caudines de l'écriture.
sommaire
haut de page