fermer
l'aventure des écritures

Les seings des notaires

par Béatrice Fraenkel
À partir du XIIIe siècle, les notaires inventent des marques graphiques parfois exubérantes, les "seings manuels", également nommés "marques des notaires". Les seings, en rupture ostensible avec l'écriture, "affichent" bien autre chose qu'une volonté de crypter et d'assurer l'authenticité des actes. Nous sommes ici en présence de véritables marques de fabrication comparables aux poinçons des orfèvres ou aux filigranes des maîtres papetiers. Un acte de 1303 que l'on a voulu particulièrement solennel fut contre-signé par quatre notaires dont on admirera, à titre d'exemple, les souscriptions respectives.
 
Signes de validation, au même titre que les souscriptions ou que les sceaux, les seings ont surtout été utilisés dans le sud de la France. On en trouve de très modestes qui se contentent de reprendre l'initiale du nom du notaire en l'embellissant, de très astucieux qui se présentent comme des rébus : un notaire du nom de Poulet adopte un seing en forme de poulet, un autre nommé Auzels dessine un oiseau, un certain Pommier, une branche avec des feuilles, etc.

On peut distinguer de grands types, les seings mystiques, par exemple, qui déclinent le motif de la croix, de l'hostie, de l'ostensoir. La sophistication de certains produit de véritables œuvres calligraphiques. Devant de tels excès, on comprend qu'apparaissent bientôt les "petits seings", version très simplifiée des signes. Guillaume de Raiace, par exemple, dispose de deux seings, le grand en forme d'ostensoir, et le petit qui préfigure notre signature moderne, c'est -à-dire son nom propre, sobrement écrit, accompagné d'un paraphe.
 
Les seings, comme les ruches, sont individualisés. Chaque notaire a le sien qu'il enregistre officiellement. Mais, à la différence des ruches dont la fonction cryptique est centrale, les seings ont d'autres ambitions. Ainsi, l'expression d'une identité personnelle et professionnelle semble commander de nombreux choix graphiques.
 
Les notaires apostoliques par exemple font souvent figurer des clefs dans leurs seings: ce sont des emblèmes bien connus de la papauté. Les seings mettent aussi en évidence les savoir-faire spécifiques du notaire: il s'affirme à la fois comme scribe, responsable des actes, et comme calligraphe, passé maître dans le maniement de la plume. De ce point de vue, un replacement important s'est opéré depuis les Carolingiens car si la capacité à bien écrire est illustrée dans certaines chartes, l'usage des notes tironiennes met surtout en avant les savoirs traditionnels du scribe de haut rang, sa connaissance de divers systèmes d'écriture.
 
Certains grands lettrés, comme l'archevêque Théotolon, n'hésitent pas à souscrire en utilisant des lettres grecques. C'est bien le savoir sur les écritures, la polygraphie de l'érudit qui sont alors valorisés et non le talent du calligraphe.
 
Au-delà de la mise en scène des savoirs et savoir-faire professionnels, les seings se présentent aussi comme des emblèmes personnels. La référence au nom propre du notaire par l'utilisation de rébus ou d'initiales de son nom est assez fréquente. Mais, souvent, le seing est une image dépourvue de lettres, le dessin exprime seul l'identité de la personne. L'importance du message visuel attire l'attention sur la deuxième fonction de la signature qui fait d'elle un signe d'identité.
sommaire
haut de page