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l'aventure des écritures

La signature, signe d'identité

par Béatrice Fraenkel

L'histoire des signes de l'identité au Moyen Âge semble porter au plus haut degré le pouvoir visuel des signes. L'héraldique offre sans conteste l'exemple le plus achevé de la mise en œuvre des ressources de l'image.
 
Les armoiries combinent des couleurs et des formes, elles géométrisent l'identité en la contraignant à s'exprimer dans le champ hautement symbolique de l'écu. Les sceaux, qui sont les signes de validation les plus courants, vont également proposer aux nobles comme aux bourgeois, aux artisans, aux paysans, aux hommes comme aux femmes, un univers quasi infini de formats, de formes, de légendes, de figures. Les seings des notaires participent de ce règne de l'image, de cette recherche plastique de marques personnelles.
 
Face à ces systèmes de signes iconiques et graphiques, le système anthroponymique se transforme lentement. Mais l'importance du nom n'est pas du même ordre que celle des armoiries et des sceaux. D'usage quotidien, familier, le nom propre ne semble remplir que des fonctions restreintes de dénomination. Il se réduit pour la majorité des individus à un nom de baptême. Dans certaines régions, la plupart des hommes portent le même nom, celui d'un saint particulièrement apprécié. Dans ces conditions, le nom "propre" est en fait un nom presque commun. La situation change à partir du XIe siècle où l'on voit apparaître, à l'occasion d'un contrat passé devant notaire par exemple, le nom double: on a ajouté au nom courant un second élément qui permet de mieux définir l'individu. Ce second élément désigne éventuellement le père, ou encore une particularité physique (le roux, le grand), une référence au domicile (du pont, du pin). Le nom de famille est issu de ce deuxième nom ajouté. Il deviendra héréditaire et formera le patronyme que nous connaissons.
La signature va jouer un rôle de première importance dans la promotion du nom propre. Elle transforme aussi les mécanismes de l'identification puisqu'elle fait reposer sur le tracé autographique, sur la forme que chacun donne à son nom écrit la responsabilité de présenter et de représenter l'individu. Il s'agit d'une véritable révolution sémiologique : à partir de 1554, les sceaux ne sont plus acceptés comme signes de validation et d'identité, seule l'inscription autographe est reconnue. Des résistances apparaissent qui témoignent de la difficulté à renoncer aux emblèmes. On continuera pendant longtemps à signer en dessinant des figures plutôt qu'en écrivant son nom propre. Les signatures d'artisans illustrent bien le phénomène.
 
Il faut prendre la mesure du transfert qui s'opère du monde de l'image à celui de l'écrit pour apprécier la valeur culturelle de la signature. L'identité qui s'exprimait par les figures et les couleurs était avant tout une identité collective. L'individu était défini par rapport à un réseau social: par sa profession, par son rang, par ses alliances, par son sexe. Avec la signature, une autre conception de l'identité se met lentement en place. Les signes se personnalisent. C'est la singularité de l'être qui est visé, les traits de plume ne renvoient qu'à la main qui les a tracés et bientôt ils vont faire l'objet d'une attention particulière: on croira y lire les traits de la personnalité, le caractère de chacun, la signature sera perçue comme un "miroir de l'âme". Ainsi, derrière les transformations techniques qui s'annoncent avec la signature électronique, c'est toute une culture de l'écrit qui bascule. Pour qu'une nouvelle signature soit efficace, il ne suffit pas qu'elle apporte des solutions aux problèmes posés par la validation des actes. Il faut aussi qu'elle offre à l'individu des moyens esthétiques et symboliques satisfaisants, qui lui permettent de s'engager et de s'identifier.
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