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l'aventure des écritures

Les révolutions typographiques du XXe siècle : 1900-1945

par Danièle Memet
 
Dans la mouvance des courants artistiques ou architecturaux, de l'Art nouveau, du Modern Style, les typographes vont créer des caractères issus d'inspirations florales, des écritures au pinceau (reprenant les influences japonaises des peintres) : l'Auriol (1901) et le Grasset, fondus par Deberny.
 
Grâce notamment à la photographie, le statut des peintres s'est transformé. Ils vont s'emparer de la typographie et l'utiliser dans leurs compositions picturales. Ainsi Mikhail Larionov en 1908, Natalia Gontcharova en 1912 et, bien sûr, Rodtchenko dans les années 20, avec le constructivisme en Russie.
 
Fortunato Depero (1892-1960), graphiste du futurisme italien, part à New York et crée des typographies pour la revue Vogue. Le futurisme a déstructuré la mise en page, utilisant de nombreux caractères de différents corps. Les dadaïstes dans leur Bulletin, puis les surréalistes dans La Révolution surréaliste s'approprient la mise en page. Apollinaire invente la mise en page image avec Les Calligrammes. Henri Michaux développe lui-même des compositions typographiques.
Cependant, en France, peu de réflexions typographiques s'expriment alors. Francis Thibaudeau propose, entre 1921 et 1924, un classement des caractères fondé sur la forme et la présence des empattements : il s'appuie sur les catalogues de Renault & Marcou et Deberny- Peignot. Les articles du début du XXe siècle remettent en cause les valeurs de la société industrielle triomphante. Ils dénoncent la qualité médiocre des imprimés et de la typographie.
 
Le mouvement anglais Arts and Crafts traduit un retour aux pratiques artisanales. William Morris s'inspire des manuscrits médiévaux pour redessiner ses caractères. Marginales mais raffinées, ses impressions trouvent cependant un écho parmi les bibliophiles.
 
Les sociétés américaine et allemande comprennent très vite qu'il faut diviser les métiers : dessinateur de caractères, éventuellement graveur de poinçons, directeur artistique, graphiste, imprimeur.

La guerre de 1914-1918 va ralentir considérablement l'activité des fondeurs européens. Cassandre (Adolphe Mouron, 1901-1968), un Russe établi à Paris, proche du post-cubisme, dessine en 1937 le Peignot, caractère utilisé pour les maximes inscrites sur le palais de Chaillot à Paris.
 
À Londres, le Times demande à Stanley Morison, conseiller typographique de la société Monotype, de créer un caractère adapté aux contraintes de la presse. En 1932, il fait réaliser un caractère légèrement étroitisé, aux jambages inférieurs et supérieurs courts qui permettent un moindre interlignage. Les déliés suffisamment épais de ce caractère favorisent une bonne impression et gardent une bonne lisibilité. Le caractère Times est généralement fourni aujourd'hui comme caractère de base sur tous les ordinateurs personnels.
 
En Allemagne, une vie associative se développe autour du graphisme. Kurt Schwitters (1887-1948) lance la revue Merz (abréviation de Kommerzbank). L'union des graphistes allemands travaille avec le Werkbund, créé en 1917 par des industriels, des enseignants, des artistes et des artisans. En 1915, Theo van Doesburg (1883-1931) rencontre Mondrian, avec lequel il fonde la revue De Stijl et diffuse les principes rationalistes, géométriques d'une transformation radicale de l'art ; il en tire en 1919 un alphabet. Il séjourne au Bauhaus en 1921.
 
Jan Tschichold arrive à Weimar en 1923 et devient le typographe du Bauhaus. Il publie, en 1928, Die Neue Typographie, un manuel réalisé en Linéale Grotesk qui théorise l'enseignement du fonctionnalisme dans la typographie. Les institutions allemandes et les industriels commandent des travaux aux "graphistes". (Le mot n'apparaît dans les dictionnaires en France que dans les années 1970.) Imprimeurs et fondeurs allemands se regroupent et perfectionnent les presses typographiques (Berthold).
 
La presse allemande est très active : dès 1927, l'agence d'information Telegraphen Union et l'agence de publicité Ala constituent un groupe avec les productions cinématographiques de la Ufa (Universum Film A.G.). En 1930, le Konzern Hugenberg contrôle indirectement un quart de la presse allemande. Très nationaliste et conservateur, il favorise l'ascension d'Hitler au pouvoir. Ce dynamisme complexe ne favorise pas les relations avec les typographes de l'après-guerre et les relations dites nord-sud en Europe de la typographie qui existaient déjà antérieurement.
 
En Allemagne, la répression menée par les nazis contre le Bauhaus entraîne au contraire une propagation très rapide des idées de ce mouvement. Max Bill, ancien étudiant du Bauhaus, aura une grande influence sur les jeunes graphistes d'après-guerre. Il utilise l'Akzidenz Grotesk (dessiné par Max Meidinger en 1898 et épure de l'Helvética). Ses mises en page minimalistes ne comportent souvent aucun visuel et s'appuient sur un nombre réduit de caractères. Herbert Matter (1907-1984), photographe et typographe suisse, émigre aux États-Unis.
 
À New York, Alexeï Brodovitch est le chef de studio du Harper's Bazaar de 1934 à 1958. Imprégné de l'esprit du Bauhaus, il transforme considérablement (avec Mehemed Fehmy Agha jusqu'en 1942) la conception de la mise en page, la notion des noirs et des blancs, de l'espace typographique. Brodovitch fait connaître l'œuvre typographique de Brassaï et des artistes comme Cassandre. Ainsi, le caractère Bifur, créé en 1929 pour Deberny-Peignot par Cassandre, va influencer les créateurs américains des années 1960.
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