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l'aventure des écritures

La fabrication manuelle du papier en Occident

par Simone Breton-Gravereau
 
La matière première de base de la fabrication du papier est la "chiffe" : il s'agit de chiffons de lin et de chanvre, ou plus rarement de coton, matériau plus grossier et d'origine exotique, qui ne deviendra d'un usage courant en France qu'au XVIIIe siècle.
 
Les chiffons sont collectés, essentiellement dans les centres urbains, par des ramasseurs constitués en réseaux. Les chiffonniers trient sommairement les chiffons afin de constituer des balles acheminées jusqu'aux moulins à papier. Une fois lavés, les chiffons sont débarrassés de leurs boutons et de leurs agrafes, découpés en lanières égales, puis triés selon leur qualité (fin, moyen, grossier) et leur couleur (blanc ou noir). Ce travail incombe généralement aux femmes.
 
On met ensuite les chiffons à tremper et à fermenter dans l'eau du "pourrissoir" entre deux et six semaines, avant de les découper finement au "dérompoir". Placés dans des "piles" remplies d'eau où battent des maillets tranchants, les chiffons sont déchiquetés pendant six à douze heures. La pâte ainsi produite est raffinée pendant douze à vingt-quatre heures pour obtenir une pâte plus fine et l'on place cette pulpe dans une cuve où elle est constamment chauffée pour être maintenue à température tiède.
 
Cette pâte, pour être mise en feuilles, est travaillée à l'aide d'un ensemble de deux formes identiques. La forme rigide, typiquement occidentale, est constituée d'un châssis rectangulaire en bois qui forme une sorte de tamis grâce aux fils tendus dans le sens de la longueur à intervalles réguliers ; ces "vergeures", minces fils métalliques de cuivre ou de laiton, sont soutenues transversalement par des "pontuseaux", bâtonnets de bois, au-dessus desquels se fixent de gros fils de laiton qui portent le même nom. Vergeures et pontuseaux sont attachés par des fils de laiton plus fins appelés "chaînettes" : les fils de chaînette, en empêchant les pontuseaux de se déplacer, régularisent l'écart entre les fils métalliques. Souvent, ce treillage comporte un fil de laiton fixé à la trame, qui représente soit une ou plusieurs lettres, soit un dessin (écu, couronne, grappe de raisin...) : c'est le filigrane, dont l'empreinte inscrite dans la pâte s'aperçoit par transparence dans la texture du papier. Il s'agit de la marque du fabricant, qui peut indiquer le nom du moulin, celui du papetier, ses initiales, la région ou la date... Le plus ancien filigrane connu apparaît sur un papier fabriqué en 1282 à Bologne par un papetier venu de Fabriano.
 
L'usure d'un filigrane peut parfois servir à dater approximativement un ouvrage, sachant qu'une paire de formes dure entre un an et cinq ans, selon l'utilisation.
 
Les ouvriers papetiers travaillent toujours en équipe de deux. Le premier, l'ouvrier "plongeur" ou "ouvreur", trempe une forme dans la cuve. Il place ensuite sur la forme la "couverte", cadre de bois mobile à bords débordants qui va marquer les bords et déterminer l'épaisseur de la feuille en permettant de doser la quantité de pâte étendue sur la forme. Puis l'ouvreur ressort la forme chargée de pâte et y répartit celle-ci également sur toute la surface, en secouant horizontalement la forme dans un mouvement de va-et-vient comme pour tamiser. L'eau s'écoule à travers la forme et les fibrilles de la cellulose contenue dans les fibres textiles commencent à s'enchevêtrer. L'ouvreur enlève la couverte et tend la forme à son coéquipier.
 
Le coucheur" va renverser la forme pour déposer la feuille sur un feutre destiné à la séparer de la feuille précédente, et ainsi de suite. La pile de feuilles et de feutres est ensuite placée sous une presse à vis pour éliminer l'excédent d'eau ; cela va permettre aux fibrilles de s'associer pour former la feuille. Après cet essorage, les feuilles sont séparées des feutres, puis, encore humides, elles sont pressées avant d'être mises à sécher sur des cordes dans les étendoirs. Cette opération délicate, eu égard à la fragilité des feuilles humides, est confiée aux femmes.
 
S'ensuit le collage, qui va permettre à la feuille de recevoir de l'encre d'écriture sans "boire" l'eau contenue dans celle-ci. La colle utilisée, de la colle de peau ou colle animale (gélatine), sera plus tard remplacée par de la colle végétale (amidon). Les feuilles sont plongées dans un bain chaud de colle mélangée à de l'eau et de l'alun. Pour enlever l'excédent de colle, les feuilles sont mises sous presse, avant d'être étendues pour sécher.
 
C'est encore des femmes que relève généralement la dernière opération, qui consiste à lisser la feuille de papier : il faut soit passer un grattoir pour faire disparaître les aspérités, soit polir avec un morceau de bois ou une pierre dure qui égalise le grain du papier. Au cours de cette opération, on élimine les feuilles défectueuses et les bonnes feuilles sont triées en fonction de leur qualité.
 
Il ne reste plus qu'à constituer des paquets de cinq cents feuilles, des "rames", unités de vente courantes. En fin de parcours, si l'on comptabilise toutes les opérations, chaque feuille aura passé trente fois dans les mains des ouvriers et dix fois sous presse.
 
Les feuilles sont toujours rectangulaires. Leurs dimensions, issues de la forme - d'où le nom de format qui leur est donné -, correspondent à ce qu'un homme peut facilement manier. Si l'on regarde par transparence une feuille de papier, on s'aperçoit qu'elle garde l'empreinte des vergeures - de petits traits rapprochés parallèles aux grands côtés -, des pontuseaux - ces fils de laiton assez gros parallèles aux petits côtés -, du filigrane et parfois même des fils de chaînette. D'où l'appellation de papier " vergé ".
 
L'implantation géographique des moulins à papier obéit à la nécessité de la proximité d'une chute d'eau pour actionner la roue du moulin et de la présence d'une eau claire pour préparer la pâte. Les plus anciens moulins à papier français apparaissent en Champagne (à Troyes, en 1348) et en Auvergne (à Ambert, en 1396).
 
De nos jours, la fabrication papetière artisanale perdure en Auvergne - région qui fut longtemps la première de France par le nombre de ses fabriques - avec les moulins Richard de Bas et Laga ; l'Angoumois, au Moulin du Verger et à celui de Fleurac, l'Aquitaine, avec ceux de Larroque et Pombié, perpétuent également la tradition, tout comme le moulin Vallis Clausa en Provence et celui de Pen Mur en Bretagne.
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