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l'aventure des écritures

L'arrivée du papier dans le Maghreb et au Moyen-Orient

par Marie-Geneviève Guesdon
 
 
D'après Ibn al-Nadîm, libraire à Baghdâd au Xe siècle, les anciens Arabes auraient écrit sur des pierres, des écorces de palmier et des omoplates de chameau. Il évoque aussi la fabrication du papyrus en Égypte, celle du parchemin à Kufa et l'introduction du papier au Khorassan par des papetiers chinois. On n'a pas conservé de trace d'utilisation des trois premiers matériaux et la grande masse des documents écrits conservés est constituée de papyrus, de parchemin ou de papier. D'autres supports ont été utilisés accessoirement : planchettes de bois, équivalents dans les écoles de nos "ardoises", tissu ou métal qui reçurent des inscriptions magiques.

 

Le papyrus

Le papyrus a été fabriqué et utilisé en Égypte déjà avant la conquête arabe, au VIIsiècle, avant d'être remplacé au Xe siècle par le papier. Un rouleau de papyrus comprenait vingt feuilles collées bord à bord, dont la première était consolidée par une feuille entourant l'extérieur du rouleau et indiquant le lieu et les responsables de la fabrication du papyrus, dont l'État avait alors le monopole. Les documents étaient copiés perpendiculairement aux bords du rouleau, lui-même découpé à la longueur nécessaire. Il en allait ainsi même des documents longs, voire de textes littéraires, mais ces derniers étaient plutôt copiés sous la forme de codex, sur des feuillets pliés constituant des cahiers. Les papyrus arabes conservés consistent surtout en lettres privées, comptes, actes commerciaux ou pièces administratives, une très petite partie d'entre eux contenant des morceaux de littérature, fragments des Mille et Une Nuits ou biographies du Prophète.

 

Le parchemin

Dans les autres régions du Proche-Orient, c'est le parchemin que l'on utilisait, les villes de Kufa et d'Édesse étant particulièrement réputées pour sa production. Il était en général fabriqué avec de la peau de mouton ; la "peau de gazelle", souvent évoquée, désignerait en réalité un parchemin très fin obtenu à partir de peau de chevreau ou d'agneau mort-né. L'usage du parchemin diminua progressivement dès le IXe siècle mais persista pour des usages particuliers : au Maghreb, par exemple, des corans et quelques ouvrages précieux furent copiés sur parchemin jusqu'au XIVe siècle. Dans le monde musulman, les rouleaux étaient très rares et les codex nombreux ; les cahiers se composaient le plus souvent de cinq bifeuillets provenant de peaux différentes, alors qu'en Occident le nombre de feuillets résultant du pliage d'une seule peau était pair. Ces feuillets proche-orientaux étaient superposés, le côté chair se trouvant face au côté poil, d'aspect légèrement différent, et les bifeuillets eux-mêmes étaient fréquemment constitués de deux feuillets collés ensemble par un talon à la pliure. On peut remarquer par ailleurs que les corans sur parchemin ont connu des variations dans leurs formats qui ne semblent pas avoir affecté les manuscrits arabes chrétiens ou hébraïques réalisés dans la même région.
 

Le papier

Quant à la fabrication du papier, elle fut introduite dans le monde arabe par des Chinois faits prisonniers à la bataille de Talas, en 751. Le calife Hârûn al-Rachîd en ordonna ensuite l'emploi dans l'administration car les falsifications y étaient moins aisées que sur le parchemin.
 
La fabrication du papier se répandit progressivement jusqu'en Espagne, au Yémen et en Inde, mais les papiers de Samarcande et de Baghdâd restèrent les plus réputés.
 
Il semble que la toile de lin et les cordes de chanvre aient constitué les matières premières les plus répandues. La forme consistait en une sorte d'écran de tiges végétales posé sur un châssis, les tiges étant liées entre elles par des fils de chaînette dont la disposition varia avec le temps et les régions de production. Si dans l'Occident musulman elles apparaissaient régulièrement espacées, au Proche-Orient en revanche elles étaient généralement groupées par deux, trois ou plus.

 
Dès le milieu du XIVe siècle au Maghreb, et du XVIe siècle au Proche-Orient, les papiers produits localement furent supplantés par ceux d'Italie, que caractérisait la présence de filigranes identifiant le fabricant. Dans le monde iranien, on produisit du papier non filigrané jusqu'au XVIIe siècle et en Asie centrale, ou encore en Inde, jusqu'au XXe siècle. La dernière étape de fabrication consistait à empeser et à polir le papier avant de l'utiliser en cahiers, le plus souvent de cinq bifeuillets comme pour le parchemin, mais assez fréquemment de quatre seulement dans le monde iranien.
 
Au-delà de son rôle de support, le papier participait du décor du livre : des feuillets teints de diverses couleurs alternaient parfois avec les feuillets blancs et, à partir du XVIsiècle, des papiers silhouettés, semés d'or ou marbrés, encadraient le texte.

 

Papiers du Levant (par Georges Jean)

Les nombreux contacts entre les Arabes et les "papetiers" chinois sont à l'origine de l'installation de la première fabrique de papier à Baghdâd en 794-795, sous le règne d'Hârûn al-Rachîd, le calife des Mille et Une Nuits. Peu onéreux, léger et facile à transporter, le papier se répand peu à peu dans tout le monde musulman, permettant la diffusion de la "vulgate" du Coran, la version dite "du troisième calife", Othman ; celle-ci rassemble les textes dispersés des paroles de Dieu révélées à Mahomet, textes dictés par lui et primitivement inscrits sur des omoplates de chameaux, des morceaux de cuir, des feuilles de palmier ou du parchemin.
 
Le papier joue un rôle capital pour l'Islam à ses débuts puisque le texte sacré dit explicitement, dans la sourate XXVI, que Dieu instruit l'homme au moyen du calame. Nous avons là un rapport très particulier entre le texte et son support : le texte du Livre ayant en soi valeur sacrée, le support en tant que tel passe à l'arrière-plan, faisant figure d'ostensoir. C'est bien la fonction des tablettes de bois utilisées dans les écoles coraniques, qui ne sont que des surfaces neutres et où le texte sacré lu, récité, psalmodié, se révèle au croyant.
 
À partir du Xe siècle, dans tout le Moyen-Orient, se multiplient corans et évangéliaires, mais aussi traités scientifiques et œuvres littéraires. C'est grâce à ces textes arabes sur papier que pourront être transmis en Occident de nombreux ouvrages, en particulier d'algèbre et de grammaire, d'origine indienne.
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