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l'aventure des écritures

Supports effaçables

par Danièle Thibault et Mohamed Aghali-Zakara
 

Écrire sur la cire

Dès les débuts de l'écriture et dans toutes les civilisations, le bois a servi aux notes, brouillons, comptes ou exercices d'écoliers. Les tablettes étaient enduites de stuc ou de cire. Sur le stuc, on écrivait à l'aide d'un calame et d'encre et l'on effaçait en lavant la tablette. Avec la cire, on utilisait un stylet d'ivoire, d'os ou de bronze ayant un bout pointu pour écrire, et l'autre aplati pour lisser la cire et effacer ainsi chiffres ou lettres.
 
Couramment employées dans l'Europe médiévale en même temps que le parchemin, les tablettes de cire sont peu à peu abandonnées au profit du papier et les exemplaires conservés sont rares. Ce registre de comptes allemand est constitué de douze planchettes de bois reliées entre elles par du parchemin, à la manière d'un codex. Les deux faces de chaque tablette ont été évidées et enduites de cire noire. Le registre peut ainsi se consulter comme un livre. Introduit dans un étui de cuir, il se portait en bandoulière ou accroché à la ceinture.

Écrire sur le sable

Le sable constitue chez les Touaregs le support privilégié du jeu : c'est le support naturel que l'on trouve partout et qui sert à l'acquisition des caractères tifinagh. On trace les signes puis on efface, on écrit, on efface... ainsi de suite. On joue avec les signes jusqu'à ce qu'on parvienne à la maîtrise de tous les caractères. On écrit son nom, on efface, on écrit le nom de ses proches, on efface. On jette, on pointe les doigts sur le sable pour y laisser tous les signes à points. On recommence avec les signes à barre, puis à cercle. On s'amuse à écrire de bas en haut, de haut en bas, de gauche à droite, de droite à gauche, en boustrophédon et quelquefois en spirale.
 
Le sable est aussi le support naturellement adapté à l'apprentissage de l'écriture : il est comme une "ardoise naturelle" toujours disponible et qu'on n'a pas besoin de transporter à chaque déplacement. Ce qui est représenté ou matérialisé par l'écrit disparaît aussitôt qu'on l'a tracé, mais il doit rester dans l'esprit de celui qui a écrit, l'objectif étant la reconnaissance et l'appropriation des signes, comme autant de tests de l'acquisition des caractères, que l'on doit maîtriser afin d'être capable de les utiliser en toutes circonstances. Tracer des signes sur le sable, à même le sol, est un jeu d'enfant. On recommence avec des noms nouveaux, des expressions ludiques toujours plus amusantes que les participants au jeu doivent déchiffrer.
 
On peut faire dire aux signes ce qu'on ne veut ou ne peut prononcer selon le lieu, les circonstances et l'environnement humain. Les raisons relèvent le plus souvent de la pudeur, de la discrétion, voire de la connivence née d'une profonde intimité. Il peut s'agir, en effet, d'un support privilégié pour communiquer en toute complicité dans un groupe, notamment lors des veillées ou des soirées galantes. Séances au cours desquelles les jeunes gens, garçons et filles, écoutent le violon monocorde, anzad, ou rivalisent en joutes oratoires. On peut donc, dans ces assemblées où tous les participants sont généralement assis à même le sol, utiliser ce support naturel pour communiquer des messages, sans bruit, en douceur, par le sable et le signe. C'est le signe posé sur le sol qui devient ce message furtif, cet écrit fugace, éphémère, qui s'efface, passe comme la parole emportée par le vent et le sable. Ce type de message complice peut être également transmis au moyen d'un support humain mobile, la paume de la main sur laquelle le doigt inscrit un ou des signes sans laisser de trace.
 
Écrire sur le sable et effacer participe au renforcement de la faculté de mémorisation fondée sur les principes d'une visualisation répétitive des caractères. Ces caractères qu'on trace sur le sable et qu'on efface aussitôt représentent des noms intimes, des proches, des expressions exclusivement liées aux centres d'intérêt de celui ou de ceux qui les reproduisent. Cette attrayante méthode globale permet de retrouver les divers caractères sous toutes leurs formes. De même, on s'amuse à écrire sur le sable la formule qui contient presque tous les caractères de l'alphabet touareg.
Fademata fille d'Awadis
sa dot [est] seize chevaux
sa peau ne se touche pas
.
 
Après avoir mémorisé tous les signes contenus dans cette expression mnémotechnique, on trace sur le sable les signes manquants, on les efface. Puis on recommence et on efface à nouveau... Lorsqu'ils sont acquis, on joue à refaire les signes à points d'un jeté de doigts, sans lever la main, c'est-à-dire que les doigts doivent laisser des empreintes sur le sable comme celles laissées par les pattes d'un animal. Le jeu peut durer longtemps. Certains jeunes arrivent très aisément à les faire avec une grande dextérité. Le sable est un support parfait pour réaliser des prouesses en peu de temps.
 
Au cours de ces séances ludiques, on pratique aussi d'autres techniques : elles utilisent le sable comme un support instantané permettant une écriture spontanée qui n'a pas besoin d'autres outils que les doigts, autorisant une vitesse de tracé qui constitue l'élément dominant du jeu, inscription immédiate d'une vivacité intellectuelle aiguisée par la devinette. Un enfant lance une expression suggérant la forme du signe à tracer sur le sable. Ainsi peut-on entendre :
 
- awas n ezgar, "urine de bœuf" : on doit comprendre et représenter un signe dont la forme est celle que laisse sur le sable l'urine que projette un bœuf avec sa queue, en marchant ; ce signe en zigzag est le signe /y/;
 
- esshin elkeliban ennimakfanen aruru, "deux petits tabourets touaregs se tournant le dos", la forme obtenue est celle du signe /f/
 
- ederiz en temarwalt, "l'empreinte du lièvre", le signe comportant trois points en triangle, /k/.
 
Il existe un certain nombre de signes pouvant prolonger agréablement le jeu.
 
On recourt également au sable pour laisser des messages temporaires sur le chemin qu'emprunte un individu auquel on souhaite adresser une injure, un avertissement, des menaces ou une expression provocatrice pouvant entraîner des querelles.

Gestuelle et postures accompagnant l'écriture sur le sable

Assis à même le sol ou appuyé sur un coude, le scribe utilise l'extrémité de ses doigts comme seul instrument sans autre intermédiaire avec le sol. La gestuelle est en rapport avec la posture du scribe au moment où il commence à écrire. Il trace les signes en occupant l'espace le plus proche de lui, puis sa main s'éloigne jusqu'à ce qu'il soit à bout de bras. Dans cette position extrême, le corps est basculé en avant pour accompagner la main le plus loin possible. Puis il revient et recommence une autre ligne d'écriture selon la même technique graphique. Il continue ainsi et couvre la surface qui l'entoure de colonnes de signes. Le texte doit se lire dans le sens voulu par le scribe. En effet, ce dernier a la liberté d'écrire dans le sens qui lui convient. L'incipit et les signes ouverts dans le sens de l'écriture précisent le sens de la lecture. L'une des positions la plus prisée est celle où l'on est à demi allongé, appuyé sur le coude, aseghmer, mais la position en tailleur est fréquente aussi. Ces positions dépendent de la nature de l'écrit, c'est-à-dire de la longueur du message, certaines ne permettant pas d'écrire des énoncés trop longs. On choisit la posture dans laquelle on est le plus à l'aise pour exécuter l'écriture et le type de message que l'on veut écrire. On trace alors les signes en allant vers l'espace libre.
 
En bref, le sable demeure incontestablement le support le mieux adapté à la pratique ludique dans le processus d'acquisition attrayante des caractères de l'écriture touarègue.
 

Support abstrait pour écriture virtuelle

En marge des supports matériels se situe un champ abstrait. On recourt également à des supports totalement abstraits pour faire passer des messages à destination individuelle ou collective. Cette pratique relève le plus souvent du jeu. Elle consiste à écrire des mots en l'air, c'est-à-dire dans le vide absolu. Les jeunes gens, participant à la séance, doivent les décrypter et les expliciter. On y teste ainsi la rapidité de lecture, de compréhension et de restitution précise du sens caché. Il s'agit de lire les signes, de reconnaître l'énoncé, de le formuler et d'en expliquer le contenu... Cette activité ludique est réservée aux véritables initiés.
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