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La naissance du franc

Ordonnance monétaire de Compiègne
Ordonnance monétaire de Compiègne

Archives nationales

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À partir de la fin du 13e siècle, la politique militaire onéreuse des rois de France nécessite d'importants revenus monétaires. Mais la valeur des deniers de Louis IX a baissé. Les souverains affaiblissent donc la valeur des monnaies, entraînant une crise économique qui s'ajoute aux nombreux troubles créés par la guerre de Cent ans. C'est dans ce contexte qu'en 1360, Jean II le Bon crée le franc.

Crises et mutations au 14e siècle

Philippe le Bel et sa famille
Philippe le Bel et sa famille |

Bibliothèque nationale de France

À la fin du 13e siècle, Philippe le Bel (1285-1314) s’engage dans une politique militaire onéreuse contre l’Aquitaine anglaise et la Flandre. Il doit maintenir ses revenus monétaires (seigneuriage) tout en tenant compte des tensions proprement monétaires liées au marché des métaux précieux. Des réajustements ont déjà rompu la stabilité de la « bonne monnaie » de saint Louis : en effet, les anciens deniers tournois, encore utilisés, se sont usés et ont perdu de la valeur en argent. De plus, les deniers tournois récents sont frappés avec une certaine « tolérance » quant à leur titre en argent. Les autorités royales doivent donc pallier l’augmentation régulière du cours des métaux. Par conséquent elles pratiquent des mutations, c’est à dire des dévaluations en série ponctuées de réévaluations partielles. Cela affaiblit la valeur intrinsèque des monnaies et affecte le rapport de valeur entre l’or et l’argent.

Instabilité monétaire

Dans ces circonstances, le gouvernement de Philippe le Bel manipule fréquemment la monnaie, perturbant au quotidien l’économie du royaume. Aux dévaluations (1295-1305) succèdent des réévaluations (1305-1311). Mais le renforcement brutal d’une monnaie faible paralyse les transactions et nécessite de réglementer en particulier l’exécution des contrats. Ainsi le règlement d’un marché sera effectué à la valeur de la monnaie au moment de la passation du marché. Les échéances régulières - cens, rentes ou loyers - doivent être réglées à la valeur de la monnaie au moment du paiement. Mais tout est remis en question si la monnaie devient trop forte. De fait, l’argent se négocie souvent à un cours non officiel en fonction de l’offre et de la demande1.

Les fils de Philippe le Bel tentent, sans grand succès, de revenir à une meilleure monnaie. Ils travaillent surtout à réduire la place des monnayages féodaux. Un reflux des cours des métaux en 1329 permet à Philippe VI de Valois (1328-1350) de stabiliser les cours puis de rétablir une bonne monnaie. Mais le déclenchement d’un conflit généralisé entre la France et l’Angleterre sur le sol français, la peste, les défaites et les crises politiques et sociales mettent à bas tous ces efforts.

La guerre de Cent Ans

Hommage d’Édouard III à Philippe VI de Valois en 1329
Hommage d’Édouard III à Philippe VI de Valois en 1329 |

© Bibliothèque nationale de France

C’est la succession du trône de France, laissé vacant en 1328 par la mort sans héritier de Charles IV (1322-1328), fils de Philippe le Bel et dernier des Capétiens mâles en ligne directe, qui est à l’origine de la guerre de Cent Ans. Deux prétendants sont alors en lice : Philippe de Valois, le plus proche héritier de la lignée masculine, et le roi d’Angleterre Édouard III (1327-1377), petit-fils de Philippe le Bel par sa mère. Arguant une prétendue loi franque, dite « salique », qui excluait de la succession au trône de France la descendance par les femmes, Philippe de Valois devient donc roi de France sous le nom de Philippe VI. Édouard Ill, qui possède la Guyenne, doit lui faire allégeance pour ce fief français. Mais Philippe VI lui dispute cette province et l’annexe en 1337 : commencent alors cent seize années de conflits qui voient alterner des périodes de guerre et de trêve.

Les premières années de guerre sont désastreuses pour le royaume de France qui enchaîne les défaites militaires. Dès 1340, la flotte française est anéantie dans le port de L’Écluse, en Flandre, laissant à l’Angleterre la maîtrise de la mer. Malgré la supériorité numérique des Français, les fantassins et les archers anglais écrasent les cavaliers français à Crécy en 1346. La défaite est totale. Édouard III fait alors le siège de Calais. Après onze mois de résistance, la ville capitule et devient possession anglaise pour près de deux siècles.

Bataille de l’Écluse en 1340
Bataille de l’Écluse en 1340 |

Bibliothèque nationale de France

Siège de Calais en 1346-1347
Siège de Calais en 1346-1347 |

Bibliothèque nationale de France

Bataille de Maupertuis, dite de Poitiers
Bataille de Maupertuis, dite de Poitiers |

Bibliothèque nationale de France

Loin d’offrir un répit aux campagnes dévastées par les Anglais, les périodes de trêve aggravent encore la situation du royaume. Les soldats démobilisés s’organisent en bandes pour piller les villages et sèment la terreur dans toutes les provinces. Entre 1347 et 1351, une terrible épidémie de peste s’abat sur la France et décime en quelques années une population aux abois.

En 1355, le fils d’Édouard Ill, le prince de Galles dit le Prince Noir (1330-1376), débarque à Bordeaux avec ses troupes. Il dévaste toute la région jusqu’à Narbonne, puis le Languedoc, et oblique vers le Nord pour une nouvelle expédition. En septembre 1356, l’armée du roi Jean le Bon, successeur de Philippe VI, tente de l’arrêter près de Poitiers. Le désastre est tel que le roi de France lui-même se trouve prisonnier.

Effondrement de l’économie et troubles civils

Les mutations monétaires ont recommencé au début de 1337, quelques mois avant le début officiel de la guerre franco-anglaise, et s’amplifient après les défaites militaires. Pas moins de 85 mutations sont effectuées entre 1337 et 1360 ! Spectaculaires et choquantes, ces opérations sont très mal vécues par la population et provoquent l’indignation des acteurs économiques. L’administration royale et sa monnaie sont plus ouvertement contestées. À la suite d’une échauffourée avec des pillards, un soulèvement de paysans se propage autour de Paris, en Champagne et en Normandie. Révoltés par des années de disette et de soumission, les paysans brûlent et pillent les châteaux avec une extrême violence. À peine la Jacquerie est-elle écrasée que le prévôt des marchands, Étienne Marcel, soulève Paris contre le dauphin Charles, régent du royaume durant la captivité du roi son père.

La création du franc

La paix de Brétigny

Retour de Jean II le Bon
Retour de Jean II le Bon |

© Bibliothèque nationale de France

Réputé mauvais gestionnaire, le roi Jean II le Bon a failli dans sa mission suprême de chevalier défenseur du royaume avec sa défaite à Poitiers. C’est son fils Charles (futur Charles V) qui assure la régence comme « lieutenant général du roi » et poursuit la guerre. Mais le dauphin doit faire face aux soldats démobilisés qui ravagent le pays, à la Jacquerie qui secoue les campagnes, au soulèvement d’Étienne Marcel à Paris… À peine a-t-il restauré son autorité dans la capitale qu’une armée anglaise débarque à Calais. La France est exsangue, en crise politique, économique et sociale. L’arrêt de la guerre devient indispensable, sans parler de la libération du roi.

C’est à Brétigny, le 8 mai 1360, que Charles conclut la paix avec Édouard III d’Angleterre. Outre d’importantes concessions territoriales, le roi de France doit s’acquitter d’une rançon de 3 millions d’écus... soit 12,5 tonnes d’or ! Libéré après un versement de 400 000 livres en écus, Jean le Bon débarque à Calais le 25 octobre en laissant à Londres des otages parmi lesquels son frère et ses trois fils. Ce versement est couvert par le mariage de sa fille Isabelle avec Jean Visconti, fils de Galéas, potentat de Milan, moyennant 600 000 livres. Restaient encore 2 600 000 livres à verser…

La création du franc à cheval

Franc à cheval de Jean II le Bon
Franc à cheval de Jean II le Bon |

Bibliothèque nationale de France

Sur le chemin de Paris, Jean le Bon signe trois ordonnances fiscales et monétaires à Compiègne le 5 décembre 1360. Il lève un impôt direct, le « fouage », sur chaque foyer fiscal. En même temps, les derniers d’argent sont renforcés et une nouvelle pièce d’or est créée : le franc à cheval, prescrit à 24 carats (or fin), au poids équivalant à 3,885 g, pour un cours de 20 sous tournois, c’est-à-dire 1 livre tournois, l’unité de compte. La frappe des espèces blanches (argent) et noires (billon2) débute quinze jours après l’ordonnance, celle des francs dès février 1 361.

Le pouvoir donne des gages de stabilité, notamment en abandonnant son seigneuriage, et se soucie d’un rapport fixe entre les métaux. La nouvelle monnaie doit seule circuler dans tout le royaume, y compris dans le Languedoc où avait été frappé au temps des troubles un monnayage particulier. Royaume et monnaie sont de nouveau réunifiés. Toutes les anciennes monnaies, françaises et étrangères, les mauvaises en priorité, doivent être fondues. Le roi exprime enfin la volonté d’établir un système de compte plus réaliste, fondé sur une monnaie bonne et réelle, le franc, et de nature à évincer les systèmes de compte fondés sur des monnaies concurrentes, le florin italien en particulier. Mais devant l’ampleur et la longueur de cette tâche, la circulation de certaines espèces reste tolérée.

Un franc symbolique

Cette nouvelle monnaie d’or est chargée de symboles. C’est la première à porter le nom de « franc », qui évoque peut-être une comparaison avec le noble, pièce d’or royale anglaise ( « franc » pouvant signifier « noble » ), et fait aussi référence à la libération de Jean le Bon, qui se proclama « franc » (libre) à plusieurs reprises. Le franc matérialise dans la population la libération, au moins pour un temps, du fléau des mutations par la garantie de son pouvoir d’achat. C’est enfin le symbole de la souveraineté restaurée après une guerre dévastatrice contre l’Angleterre et de graves soulèvements sociaux, notamment à Paris.

Le franc est donc la monnaie du roi libéré, de la paix rétablie, la pièce qui symbolise le retour à la « bonne monnaie » : une monnaie forte de la stabilité retrouvée. C’est la monnaie du redressement amorcé et réalisé sous le gouvernement d’un roi « sage » et « bien entouré » : Charles V.

Le franc de Charles V : succès monétaire et stabilité

Franc à pied de Charles V
Franc à pied de Charles V |

Bibliothèque nationale de France

Devenu roi en 1364, Charles V fait frapper un franc à son nom, appelé officiellement denier d’or aux fleurs de lis. Le souverain ne figure plus à cheval mais debout, en armure sous un dais gothique, tenant les attributs royaux et orné de fleurs de lis. Comme le titre, le poids et le cours sont les mêmes que ceux du franc à cheval, les usagers le renomment sans tarder franc « à pied ». Le blanc « au K » (initiale de Karolus) valant 5 deniers, un denier parisis, un double, un denier et une obole tournois plus tardive (1373) complètent un système monétaire fort simple. Par comparaison avec la période des grandes mutations, le règne de Charles le Sage offre moins de dix pièces différentes, indice de stabilité. Si sa politique volontariste rencontre de fortes résistances, notamment quant aux décris3 des anciennes pièces, la situation est totalement assainie à la fin de son règne, vers 1380.

Notes

  1. On retrouve avec une autre ampleur les mêmes vicissitudes monétaires du règne de Philippe le Bel durant la première phase de la guerre de Cent Ans.
  2. Le terme « billon » désigne de l'argent plus ou moins allié de métal non précieux, du cuivre en général. Selon la proportion, on parlait soit de bas, mauvais billon (ou billon noir), soit de bon billon (ou billon blanc).
  3. Décrier une monnaie signifie proclamer officiellement le retrait, la mise hors circulation d'une ou de plusieurs espèces.

Provenance

Cet article provient du site Le Franc (2002).

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