Les mécanismes de mutation

 

Les "mutations" sont des opérations monétaires pratiquées par l'autorité émettrice - le roi, le seigneur, la ville - pour maintenir ou plus souvent augmenter son revenu tiré du monnayage : le "seigneuriage*". Causes d'une grande instabilité monétaire aux XIVe et XVe siècles, les mutations sont intimement liées en France aux difficultés financières de la monarchie en guerre : alternative à l'impôt qui n'est pas encore régulier et rentre plus ou moins vite et bien, elles ont pour but de procurer rapidement des liquidités, notamment pour le paiement des troupes et autres dépenses militaires, effectué essentiellement en argent ou en billon*, et guère en or. Mais en France, la situation générale d'une part, à savoir les défaites, la crise économique, démographique et les mouvements sociaux, et d'autre part la relative pénurie de métal à monnayer, d'ailleurs liée aux causes précédentes par les phénomènes de thésaurisation, de concentration des fortunes dépensées en produits de luxe étrangers payés en pièces françaises, aggravèrent et allongèrent la pratique des mutations monétaires. À cette époque, deux monnaies coexistent. Il y a d'abord une monnaie fictive, ou monnaie de compte, qui n'est pas constituée de pièces palpables. Cette monnaie sert de barème pour l'établissement des prix, des contrats. Elle se décline en livre, sou et denier, une livre valant vingt sous, un sou douze deniers. La monnaie réelle, ou monnaie de paiement, les pièces en circulation, n'ont pas de valeur faciale. C'est le roi qui décide de la valeur libératoire d'une pièce, en édictant son cours, exprimé en monnaie de compte. Mais la valeur réelle de la monnaie est déterminée par leur teneur en métal fin, variable en fonction du poids et du titre. C'est également l'autorité royale qui fixait ces conditions d'émission.
Plusieurs possibilités s'offrent ainsi au souverain voulant muer sa monnaie, et ainsi augmenter son revenu : jouer sur le cours officiel, le titre, le poids des monnaies, séparément ou simultanément.

Fluctuation des cours


 

Le roi peut jouer sur la valeur officielle d'une pièce, en décrétant arbitrairement qu'elle ne vaut plus 12 deniers mais 15 deniers en monnaie de compte. La valeur comptable de la monnaie est augmentée d'un quart, mais en réalité cela revient à une dévaluation de 25 %, car dès lors, chaque denier de compte est représenté par une quantité de métal fin inférieure d'un quart. Fort simple, ce procédé ne nécessite pas la frappe de nouvelles pièces.

Modifications de la valeur intrinsèque :  affaiblissements de poids et de titre


 

Le gouvernement peut aussi modifier la valeur intrinsèque d'une monnaie sans changer son cours officiel, en diminuant le poids total unitaire de la pièce, ou en abaissant le titre de métal précieux, ou encore en cumulant les deux. Davantage de pièces sont ainsi produites pour un même volume de métal précieux. Cette pratique courante cause de grandes disparités entre les différentes monnaies en circulation, qu'elles soient royales, régionales ou étrangères, mais aussi pour une même monnaie frappée à des moments différents, en plusieurs émissions.
Un affaiblissement de poids accroît le seigneuriage sans changement des prix. Mais l'opération est encore plus lucrative si le titre est secrètement affaibli en cours d'émission et après contrôle (c'est le cas à partir de 1347). On le faisait surtout sur les pièces divisionnaires, la monnaie "noire" (doubles deniers, deniers). Le gouvernement peut alors anticiper la hausse du prix d'achat du métal. Le secret crée un décalage entre le moment de la mise en circulation et celui de la prise de conscience de l'affaiblissement par le public, ce qui retarde la hausse des cours marchands des pièces. Le même secret présidait à des affaiblissements de titre de la monnaie d'or. Seuls le trésor royal et quelques professionnels profitant d'informations privilégiées bénéficient de ce type de mutations, grâce à ce que l'on appellerait aujourd'hui un "délit d'initiés".

Modifications du prix d'achat du métal précieux et du ratio or/argent


 

Une des causes des mutations est un relatif manque d'argent métal à frapper, non pas tellement que le stock réel d'argent ait sensiblement baissé, mais plutôt parce que le stock d'argent en circulation ne peut plus satisfaire la demande. Pour attirer la matière première vers les ateliers monétaires, le gouvernement royal peut opérer une "crue" du tarif d'achat, c'est-à-dire augmenter le prix auquel il est pris par les ateliers, l'acheter plus cher qu'auparavant et plus cher que les autres autorités émettrices. Une mutation peut alors se révéler nécessaire pour compenser cette augmentation du prix de revient de la monnaie et maintenir le niveau du seigneuriage, facilitée par l'afflux du métal qui permettait de fabriquer un plus grand nombre de pièces à un cours modifié.
Ceci contribuait donc à changer le rapport de valeur de l'argent par rapport à l'or. L'argent déficitaire vit sa valeur augmenter, tandis que l'or manquait beaucoup moins et que les monnaies d'or perdaient beaucoup moins de valeur intrinsèque que celles d'argent. Le ratio or/argent fut globalement abaissé de 1 à 14 en 1330 pour fluctuer entre 1 à 5 et 1 à 10 de 1351 à 1360. Modifier ainsi le ratio entre métaux au profit de l'or favorisait la diffusion du monnayage royal en or, au détriment des autres monnayages en or et à celui des barons qui ne monnayaient qu'en argent.

Affaiblissements, renforcement et décris


 

Les mutations étaient une série de plusieurs affaiblissements ponctués par un renforcement. D'un côté, ce renforcement n'était jamais réellement un retour à la bonne monnaie précédente, encore moins à celle de Saint Louis. De l'autre, le renforcement était effectué de sorte que la monnaie se trouvait surcotée par rapport à sa valeur intrinsèque. Un renforcement permet ainsi de préparer les affaiblissements suivants.
Une opération de renforcement peut encore générer un profit si elle est accompagnée d'un décri* des monnaies antérieures en circulation, des monnaies féodales et étrangères. Le décri signifiant retrait de la circulation et refonte en vue de nouvelles émissions, peut être maintenue ainsi une importante production qui garantit le revenu monétaire. Avec un taux de seigneuriage élevé, les profits peuvent être considérables pour le trésor royal. C'était aussi un moyen de lutter contre la concurrence des imitations et contrefaçons de monnaies royales, contre les monnaies étrangères, un instrument de contrôle et de gestion du stock métallique en circulation qui pouvait éviter de favoriser une hausse du prix du métal précieux.

Cours officiels et cours parallèles


 

Pour continuer de tenir compte de la valeur réelle des espèces et obvier aux incessantes manipulations royales des monnaies, les utilisateurs, en particulier les professionnels, établirent une sorte de système parallèle du cours des espèces en circulation. Conscientes que les textes officiels n'étaient pas longtemps respectés, les autorités devaient à leur tour prendre cette pratique en considération en particulier pour la comptabilité publique, sous peine d'aggraver les problèmes financiers de la monarchie. Certaines ordonnances monétaires royales ne faisaient qu'entériner ces cours parallèles et entériner la persistance de la circulation de monnaies pourtant décriées dans de précédentes ordonnances pour ajuster leur cours aux cours officiels.

Des opérations très contestées


 

Pas moins de 85 mutations sont effectuées entre 1337 et 1360. Spectaculaires et choquantes, ces opérations sont très mal vécues par l'opinion publique. Un affaiblissement provoque une cherté soudaine, un renforcement avec un décri force le peuple à changer son avoir, constitué de monnaies faibles, à un cours dérisoire qui le laisse encore plus pauvre. En réaction, les agents économiques indexent tout sur la quantité réelle d'argent fin, sur l'or de pièces françaises ou non de bonne valeur réelle. L'aristocratie, dont beaucoup de revenus - les cens - sont coutumièrement fixés en deniers comptables, perd beaucoup de pouvoir d'achat à chaque affaiblissement, mais peut faire pression sur le gouvernement et le roi. Le peuple, lui, ruiné par les renforcements puis par l'augmentation des prix et loyers, n'a de recours que dans l'émeute. Réunissant tous les mécontents et tous les mécontentements, les mutations des années 1350 jouent un rôle dans la Jacquerie, dans le mouvement mené par Étienne Marcel à Paris et dans les revendications politiques des assemblées d'états qui contestèrent fortement la monarchie.