Ordonnance de Philippe Auguste sur les monnaies de
Normandie



Cette ordonnance(1) de Philippe Auguste fut promulguée immédiatement après l'annexion du duché de Normandie par le roi de France. Elle montre la volonté de ce dernier de contrôler les monnaies baronnales qui circulent dans cette province en établissant entre elles une parité fixe. La puissance économique de la Normandie en fait la première source de revenus du royaume. Le sénéchal(2) de Normandie est assisté d'un spécialiste des affaires financières, frère Haimard, clerc du roi qui deviendra président ecclésiastique de l'Échiquier(3) de Normandie.
    

 
 

Du change de la monnaie.

Ainsi il a été ordonné à Caen devant le sénéchal de Normandie, sur le conseil de frère Haimard et sur le conseil des barons de Normandie, que le marc [en monnaie] de Caen, de Dunois [Châteaudun], du Perche et de Vendôme serait pris à l'Échiquier pour 14 sous et 9 deniers, et celui de Guingamp pour 13 sous et 9 deniers, et celui d'Angers pour 15 sous tournois. Et nul n'est autorisé, ni un changeur ni quelqu'un d'autre, à porter la monnaie interdite hors de la terre de monseigneur le roi, mais il doit la porter au change ou aux gardes de la monnaie. Et ceux qui doivent de l'argent à monseigneur le roi, qu'ils versent pour un marc [en monnaie] 13 sous et 4 deniers esterlins de garde(4), ou 53 sous et 4 deniers tournois, ou 26 sous et 7 deniers du Mans. Et il a été mandé de la part du roi que, pour les dettes qui lui sont dues, comme il a été promis, dans votre bailliage, de ceux qui n'ont pas de tournois ni de mansois vous acceptiez d'autres deniers, et que vous fassiez faire de même pour les dettes qui sont dues à d'autres personnes, à raison de 14 deniers pour un marc [en monnaie] de Rouen, 12 sous pour un marc de Guingamp, 14 sous et 3 deniers pour un marc d'Angers.

 

 

Recueil des actes de Philippe Auguste roi de France, publié sous la direction de Clovis Brunel, par H.-F. Delaborde, C. Petit-Dutaillis et J. Monicat, t. II, Paris, 1943, n° 844, p. 423-424.
(traduit du latin)

   
 

(1) Ordonnance : acte législatif émanant du roi.
(2) Sénéchal, bailliage, marc, cf. lexique
(3) L'Echiquier était l'organe judiciaire et financier du duché de Normandie. Il siégeait à Caen ou Rouen devant une table quadrillée comme un échiquier pour faire les comptes.
(4) L'expression signifie que ces pièces, de très bonne qualité, sont thésaurisées.
   

Commentaire


 

Ce texte réglait la circulation monétaire en Normandie après sa conquête par Philippe Auguste aux dépens du roi d'Angleterre Jean sans Terre. L'Échiquier était l'organe judiciaire et financier du duché de Normandie, siégeant à Caen ou à Rouen devant une table quadrillée comme un échiquier pour faire les comptes. La monnaie normande, le denier de Rouen, avait déjà été abandonnée par les rois Plantagenêt en tant qu'espèce au profit de leur denier d'Angers, l'angevin. La monnaie de Caen n'est également qu'une unité de compte. Celles de Châteaudun, du Perche, de Vendôme de Guingamp et d'Angers étaient bien réelles. Ici elles sont donc interdites et décriées dans le duché de Normandie au profit de la nouvelle monnaie du roi, le denier tournois, dans lequel est libellé le tarif de reprise des autres monnaies. Celles-ci doivent être portées à un changeur qui donnera l'équivalent en tournois, ou à un atelier monétaire désormais royal où elles seront échangées contre des tournois puis fondues. Le tournois, monnaie de l'Ouest du royaume, est donc substitué à d'autres monnaies de l'Ouest, non royales, mais pas à toutes. En effet, le roi de France ne remet pas complètement en cause le système monétaire de la France Plantagenêt, mais y intègre et y affirme son denier tournois, à côté du denier du Mans, qui valait deux tournois, et de l'esterlin anglais, qui lui servit de quadruple. L'expression "de garde" signifie que les pièces sont thésaurisées, donc qu'elles sont de très bonne qualité. Pour finir, le texte prévoit une tolérance lorsque l'usager débiteur est dépourvu de numéraire autorisé. Le roi imposait donc dans ses nouvelles conquêtes occidentales sa devise mais en tenant compte des réalités économiques et monétaires de la région.

Adolphe Dieudonné, L'Ordonnance de 1204 sur le change des monnaies en Normandie, Mélanges Schlumberger, tome II, p. 328-337.