Extraits d'un avis donné au roi Philippe III le Hardi
par Aimar de Moncel, marchand et maître d'atelier monétaire, vers 1275-1279


 

Au roy et a son conseil fait a savoir Hemart de Moncel que il porte consel ez [sur les] monnoyes, car les deffences et les establissmens [réglements] que fist faire li rois Loys [Saint Louis] ne sont conues ne gardees [observés] si que [comme] elles doivent estre. Et les establissemens et deffences furent tiex [telles] selonc ce qui me remembre [ce que je me rappelle] et que je couche en mes escritz :
Que nul ne doit acheter ne vendre mes a [qu'avec] la monnoie le roi, se ce sont tour. ou par. [tournois ou parisis] par tout lou domaine et par toute la terre [du roi], et que toutes denrees fussent tailliees [évaluées] a tour. et par. et que toutes autres monnoyes fussent ostees fors que a [sauf pour le] change.
Item que nul princes ne barons ne prelaz qui soient el regne [dans le royaume] de France ne puent ne ne doivent metre en leurs terres fors que leur monnoye et la monnoie le roy par le pris qu'elle vaudra avec la leur, et, s'il avient que aucun baron ne face ou ne veille [veuille] faire monnoye en sa terre, il ne puet ne ne doit metre ne prendre autre monnoye en sa terre que la monoie le roy.
Item que qui ait monoie en tout le reaume ne peut oster ne amenuiser [affaiblir] la monnoye de pois ne de loi [d'aloi*], mes el point [aux conditions] qu'il l'a commenciee, se il du tout ne l'abatoit [à moins qu'il ne la décrie] et qu'il y fist autre seing [type, empreinte] tel que toute maniere de gent la puisse bien apercevoir, sur [sous] peine de perdre la monoie a toujours (...).
(...)
Item , nul des barons du roiaume de France ne puet ne ne doit faire monnoye d'or ne d'argent, se ce n'est li rois ou par son comandement, ni monoie qui vaille plus d'un denier selon la monoie du païs.
(...)
Item il nous semble que seroit biens et grans aumosnes et tourneroit a grant prouffit que li rois fist tollir [retirer] par bonnes gens tous les tournois et les parisis pelez [usés] et qu'il les fist faire fondre a sceu et a veue de bonnes gens et fere en [en faire] tournois et parisis nues [neufs], car les monoies le roy en sont mout reffusees et en sont tres mout desgatees [altérées] ; li rois est tenu a tenir les en bon point, car il encherit la taille [la taxe sur ] du pain et du vin de la terre et la monoie en sera mieus amee, car pour I d. [denier] qu'il li coustera il li vaudra II.
(...)

 

Publ. par P. Guilhermoz, "Avis sur la question monétaire donnés aux rois Philippe le Hardi, Philippe le Bel, Louis X et Charles le Bel", Revue numismatique, 1922, p. 76-80.

   

Commentaire


 

Le roi consultait des experts en matière monétaire, représentants de municipalités issus du milieu des affaires ou professionnels du monnayage, tels que des maîtres d'atelier.
Au-delà du rappel de la législation monétaire de Saint Louis, ce texte évoque la pratique de discrètes mutations de poids et de titre opérées sur les monnaies féodales sans changement de type ou simple différent qui distinguerait les émissions. Surtout l'avis prend en compte des éléments plus récents de la situation monétaire en France. Depuis la fin du règne de Saint Louis, le monnayage royal s'est étoffé avec la création du gros tournois d'argent et la frappe de l'écu d'or. Dans le cadre de la politique de reconquête monétaire du royaume, le roi s'attache à limiter la production, la circulation, en somme toute perspective de développement des monnaies féodales. Aussi est-il nécessaire de circonscrire le monnayage féodal aux espèces traditionnelles, deniers et oboles, donc d'interdire aux barons la frappe et l'émission des nouvelles espèces, pièces d'or et multiples d'argent.
Enfin le maintien en circulation de vieux deniers parisis et tournois usés finit par nuire au crédit de la monnaie royale au regard des autres devises, d'où la suggestion d'un retrait et d'une refonte en vue d'une émission de deniers "neufs", ce qui ne veut pas dire forcément de meilleure valeur intrinsèque que les précédents, mais destinés à s'imposer aux yeux du public vis-à-vis des pièces féodales. Un denier royal de trop bonne qualité au regard des deniers féodaux mués serait thésaurisé et exclu de la circulation. D'ailleurs, l'expert propose la reprise de la frappe de deniers parisis, dont la fabrication avait cessé depuis le début du XIIIe siècle.