Extrait des Chroniques de Jean Froissart


 

(Les états généraux s'assemblent à Paris en 1356)

Premiers [D'abord], li troy estat deffendirent à forgier le monnoie que on forgoit, et saisir les quinds [coins]. Apriès, il requissent [demandèrent] au duc de Normendie [le dauphin Charles] qu'il fuist si saisis [qu'il fît arrêter] dou chancellier le [du] roy, monseigneur Robert de Loris, de monseigneur de Bussi, de Poillevillain et des autres mestres des comptes et consseilleurs le roy par quoi il rendesissent bon compte de ce que on avoit levet par lor quission [sur leur ordre] ens ou pays, et que chou [ce que cela] estoit devenut. Quant tout chil maiste consseux [conseillers] entendirent chou, il ne se laissièrent mies [pas] trouver (si fissent grant sens) [et ils agirent sagement], ains [mais] s'en allèrent hors dou royaume, li ung d'une part et li autre d'autre.
Apriès, li troy estat establirent recepveur pour recepvoir touttes maltotes, tonlieus, dismes [différents impôts] et toutes droitures appertenant au roy, et fissent forgier nouvelle monnoie de fin or que on clammoit [appelait] moutons (...)

(autre version)

Si avint [Ainsi il advint] que tout prélat de Sainte Église, évesques et abbés, tout li noble signeur et li chevalier, et li prévos des marchans et li bourgois de Paris, et li consauls [consuls] des bonnes ville du royaume de France furent tout ensamble à un jour en le cité de Paris ; et vorrent [voulurent] savoir et ordonner comment li royaumes de France seroit gouvernés jusques adont [à ce] que li rois leur sires seroit délivrés ; et veurrent [voulurent] encore savoir plus avant [ce] que li grans trésors que on avoit levet ou royaume dou temps passet, en disimes [décimes], en maletottes, en seussides [subsides] et en forges de monnoies, et en toutes aultres extorsions, dont tout le peuple et par espécial le plat païs avoit esté durement travaillés [affligé], et les gens d'armes mal payés, et tout le royaume mal gardé et deffendu., estoit devenut ; més de ce ne savoit nul à rendre compte. Si se acordèrent entre yaus [eux] que li prélat eslisissent [élisent] jusques à XII bonnes personnes et sages entre yaus, qui aroient pooir [pouvoir] de par yaus et de tout le clergiet de aviser et ordonner voies convignables pour confaire ce que dessus est dit ; li baron et li chevalier ossi eslisisent XII autres chevaliers entre yaus, les plus sages et les plus discrets, pour entendre à ces besongnes, et li bourgois, XII en otel [pareille] manière. Ensi [Ainsi] fu acordé et confermé de commun acord, lesqueles XXXVI personnes devoient estre moult [très] souvent à Paris ensamble, et là parler et ordonner des besongnes [affaires] dou dit royaume. Et toutes manières [sortes] de coses se devoient raporter à ces III estas, et devoient obéir tout aultre prélat, tout aultre signeur et toutes communaultés des cités et des bonnes villes à tout ce que cil [ces] trois estat feroient et ordonneroient. Et toutesfois en ce commencement il y en eut pluiseurs en ceste élection, qui ne pleurent mies [pas du tout] au duch de Normendie et à son conseil. Ou [Au] premier chief li troi estat deffendirent à forgier le monnoie que on forgoit, et saisirent le cuins [coins]. Apriès ce il requisent [demandèrent] au dit duch que il fust si saisis dou [qu'on arrêtât le] cancelier le [chancelier du] roy son père, de monsigneur Robert de Loris, de monsigneur Symon de Bussi, de Poillevillain et des aultres mestres des comptes et consilleurs dou temps passet dou dit roy, par quoi [afin que] il rendesissent bon compte de tout ce que on avoit levet et pris ens ou royaume par leur conseil. Quant cil mestre consilleur entendirent ce, il ne se laissièrent mies trouver, (si fisent que sage [et ils agirent ainsi fort sagement]), mès se partirent dou royaume de France, au plus tost qu'il peurent, et s'en alèrent en aultres nations demorer et faire résidense, tant que [jusqu'à ce que] ces coses fuissent revenues en aultre estat.
Apriès li III estat ordonnèrent et establirent de par yaus et en leurs noms, receveurs pour lever et recevoir toutes maltotes, tonlieus, disimes, seusides et toutes aultres droitures apertenans au roy et au royaume, et fisent forgier nouvelle monnoie de fin or, que on clamoit [appelait] moutons. (...)

 

Œuvres de Jean Froissart, publ. par le baron Kervyn de Lettenhove, tome sixième, 1356-1364, Bruxelles, 1868, p. 2-6.

   

Commentaire


 

L'épisode narré ici en une version courte et une version plus développée se place à la fin de l'année 1356, donc quelques mois après la défaite de Poitiers et la capture du roi Jean II le Bon. Les états généraux, exactement un an après les précédents, ont été une fois de plus réunis, cette fois sous l'autorité de Charles, fils du roi et duc de Normandie, lieutenant général du royaume pour son père prisonnier. La position exprimée par les représentants est on ne peut plus claire : exercer un contrôle étroit et un rôle actif dans le gouvernement du royaume en l'absence du souverain. Cette volonté se porte essentiellement sur le gouvernement des finances, à savoir la fiscalité d'une part, la monnaie d'autre part. La guerre avait repris depuis plusieurs années et les deux années précédentes 1355 et 1356 ont été deux années de campagnes militaires actives. Pour financer les dépenses militaires, les impositions, tant directes qu'indirectes, ont été multipliées, rendues régulières, et alourdies ; les mutations monétaires ont repris sur un rythme et avec une ampleur plus importants. Les états de décembre 1355 avaient imposé un renforcement du pied 120e au pied 24e. Cette stabilisation n'avait tenu que quelques mois et s'en était suivi un nouveau cycle d'affaiblissements jusqu'au pied 60e. Surtout, les récriminations se portent à la fois sur les pratiques de mutations discrètes, la manipulation de l'information et sur l'absence d'une législation d'ajustement pour modérer les effets néfastes des mutations sur l'économie en général et le règlement des transactions en particulier. Ce sont les conseillers royaux qui aux yeux de l'opinion incarnent cette politique dont on réclame le renvoi et même l'arrestation, qu'on veut voir rendre des comptes. Le personnage qui incarne sans doute le mieux cette période des mutations monétaire est précisément Jean Poilevilain, l'un des principaux conseillers monétaires du roi depuis 1347, qui eut par moments, en période d'urgence et de détresse financière, toute autorité sur le domaine monétaire (1347-1349, 1354-1356, 1358-1359), mais qui fut aussi trois fois mis en prison, avant 1347, en 1358 et après le rétablissement créant le franc (1360-1361). À ce titre, il contrôlait toute "l'économie" de la monnaie royale, marché des métaux et ses acteurs, gestion directe du personnel des ateliers, disposition de tous les revenus de l'activité monétaire, et bien sûr mutations de la monnaie, police de la circulation monétaire. Même lorsque la situation du royaume se dégradant, on ne pouvait s'attaquer ouvertement au fils du roi, encore moins au roi lui-même, alors on concentrait les mécontentements sur les "mauvais conseillers".