Extrait de la Chronique de Guillaume de Nangis
adapté en français moderne


 

(Sous le règne de Philippe le Bel, en 1306.) Le roi Philippe voulut tout à coup rendre plus forte une faible monnaie qu'il avait fait frapper et qui avait cours dans le royaume depuis environ onze ans, surtout parce qu'elle avait peu à peu tellement diminué que (...) le petit florin de Florence valait trente-six sous parisis de cette monnaie courante. Vers la fête de saint Jean Baptiste, il fit proclamer publiquement par le royaume un édit du palais pour qu'à compter de la fête suivante de la Sainte Vierge toutes les recettes de revenus et remboursements de dettes se fissent désormais au prix de la monnaie forte qui avait cours du temps de Saint Louis, ce qui jeta un grand trouble parmi le peuple. (...)

[...]

À l'occasion du changement de l'élévation du cours de la monnaie, et surtout à cause des loyers des maisons, il s'éleva à Paris une funeste sédition. Les habitants de cette ville s'efforçaient de louer leurs maisons et de recevoir le prix de leur location en forte monnaie, selon l'ordonnance royale ; la multitude du commun peuple trouvait très onéreux qu'on eût triplé par là le prix accoutumé. Enfin quelques homme du peuple s'étant réunis avec beaucoup d'autres contre le roi et contre les bourgeois, marchèrent en grande hâte vers la maison du Temple à Paris, où ils savaient qu'était le roi, mais n'ayant pu arriver jusqu'à lui, ils s'emparèrent aussitôt, autant qu'ils le purent, des entrées et issues de la maison du Temple pour qu'on n'apportât pas de nourriture au roi. Ayant appris ensuite qu'Étienne Barbette, riche et puissant citoyen de Paris, directeur de la monnaie et des chemins de la vile, avait été le principal conseiller de l'ordonnance au sujet du loyer des maisons (...), transportés contre lui d'une rage cruelle, ils coururent d'abord avec une fureur unanime dévastée une maison remplie de richesses qu'il avait hors des portes de la ville, dans le faubourg, près de Saint-Martin-des-Champs. Le roi, l'ayant appris, ne put souffrir davantage que de tels outrages commis envers lui et ledit citoyen demeurassent impunis, et ordonna de livrer sur-le-champ à la mort tous ceux qu'on trouverait les auteurs ou excitateurs de ces crimes. Plusieurs des plus coupables furent par son ordre pendus hors les portes de la ville, (...) et surtout aux portes les plus grandes et les plus remarquables, afin que leur supplice effrayât les autres et réprimât leur révolte.

 

Chronique de Guillaume de Nangis, éd. Guizot, Paris, 1825.

   

Commentaire


 

Philippe le Bel a connu des déboires dans la guerre contre la Flandre soulevée depuis 1302 (défaite de Courtrai, 11 juillet 1302) et dut lever l'ost (armée) royal et mener plusieurs campagnes en 1302, 1303, 1304. Avec l'aide anglaise (alliance depuis mai 1303), la neutralité de l'empereur, du Brabant et du Hainaut, Philippe le Bel put écraser les révoltés flamands (bataille de Mons-en-Pévèle, 18 août 1304). Les négociations engagées avec le comte de Flandre Gui de Dampierre (mort en mars 1305) puis avec son fils Robert de Béthune aboutirent au traité d'Athis-sur-Orge (23 juin 1305). Le comte devait assurer au roi 20 000 livres de rentes sur le comté de Rethel qui appartenait à sa famille, et 400 000 livres devaient être versées au roi en quatre annuités. Ce traité ne fut ratifié qu'en 1309, mais ne fut jamais exécuté de la façon prévue.
La guerre a coûté très cher, en particulier la campagne de 1304. La situation de la monnaie royale en subit les conséquences ainsi que celles de la hausse du prix du métal, principalement de l'argent. Elle est au plus bas entre 1303 et 1306. Le gros tournois de 1302, courant déjà pour 39 3/8 deniers tournois, est en outre altéré dans sa valeur intrinsèque. Les doubles deniers tournois et parisis, pourtant déjà de mauvaise qualité au regard de leur cours, sont encore affaiblis, tandis que la monnaie d'or est officiellement surcotée. En mai 1305, Philippe le Bel fait frapper un nouveau gros tournois de bonne qualité en conservant un cours élevé (39 d. 3/8), un denier tournois et un denier parisis qui valaient 3 deniers tournois et parisis anciens. Ainsi on évitait la thésaurisation des nouvelles bonnes monnaies et on annonçait un prochain renforcement monétaire.
Comme les finances royales se portaient mieux, et que le prix de l'argent métal avait baissé, on put opérer ce renforcement par modification des cours, officialisé le 18 septembre 1306. Ceux des monnaies d'argent furent divisés par trois. Contrairement à ce que l'on prétendait, ce renforcement correspondait plutôt au niveau de la monnaie royale en 1290 (gros tournois au cours de 13 1/8 deniers tournois) qu'à celui de la monnaie de Saint Louis.
Dès avant cette officialisation, fin juin 1306 (Saint Jean Baptiste), le roi prépare la population au renforcement en édictant que les paiements, en particulier les paiements à échéance, c'est-à-dire que les loyers, les rentes, les redevances seigneuriales, les remboursements de dettes, devaient se faire en monnaie "forte" à partir du 15 août (fête de la Vierge). Le texte est en réalité du 8 juin 1306, et c'est sa proclamation publique qui a dû se produire vers la Saint Jean Baptiste.
En ville, à Paris, cette mesure trouve sa conséquence la plus immédiate dans les loyers des logements dont le montant est automatiquement multiplié par trois par le seul jeu du renforcement. On voit bien ici le rapport de force qui se met en place entre créancier et débiteur. Le créancier veut de façon générale être payé en pièces de bonne qualité, en bonne monnaie, sinon avec des pièces de la monnaie faible en plus grand nombre jusqu'à ce qu'elles correspondent à l'équivalent en monnaie forte. Le débiteur, qui essaie toujours de s'acquitter avec la moins bonne monnaie possible est dans ce cas obligé de payer soit en monnaie forte, s'il dispose de bonnes pièces, soit trois fois plus en monnaie faible. Or lorsqu'on est locataire et salarié, qu'on a été durant plusieurs années et encore payé en mauvais deniers, il est difficilement supportable de devoir brutalement donner trois fois plus de pièces que le mois précédent, d'autant qu'on n'est pas immédiatement payé plus, ni en bonne monnaie, car les salaires suivent rarement l'augmentation des prix, ou avec un certain décalage dans le temps, et le patron, débiteur ici, essaie de payer le salaire en monnaie de moindre qualité à son employé.
Ce qui choque donc le plus la population est la brutalité du changement monétaire plus encore que son ampleur. La population n'a pas accès à la personne du roi pour présenter ses doléances et demander son arbitrage. Philippe le Bel est au Temple, qui lui sert alors de banque de dépôt pour le trésor royal. La colère populaire s'exprime finalement dans l'"émotion", l'émeute violente qui s'en prend au mauvais conseiller désigné à sa vindicte, le maître de l'atelier monétaire de Paris, à travers ses biens. La répression royale est à la hauteur de cette violence.
Ce renforcement monétaire ne tint de toute façon pas très longtemps face à la reprise rapide de la hausse du prix des métaux précieux.