Extrait de Manuel pratique et élémentaire des poids et mesures


 

Des monnaies.
L'avantage des nouvelles monnaies sur les anciennes est facile à saisir. Nous avions des monnaies de compte ou idéales différentes des monnaies effectives ; nous comptions par francs, nous n'avions pas de monnaie d'un franc. Cent francs, mille francs étaient des sommes rondes, dont le paiement ne pouvait se faire en argent monnayé, sans un appoint. Le nom de livre, employé concurremment avec celui de franc, offrait l'idée de deux quantités différentes ; ce nom se confondait d'ailleurs avec celui des livres de poids, des livres ou registres, etc., enfin la livre se divisait en 20 sous, et aucune mesure ne se divisait de même en 20 parties : le sou lui-même avait une autre division en 12 deniers, et le denier était une simple monnaie de compte ou idéale.
Dans le nouveau système, le nom de franc est le seul que porte l'unité monétaire ; cette unité sera une pièce d'argent effective : il y aura en outre des pièces de 2 et de 5 francs. Ainsi, tous les nombres possibles d'entiers pourront être payés sans employer de pièce de monnaie inférieure à un franc. Le franc se divise en dix décimes, et le décime en dix centimes, et ces parties mêmes ne sont point idéales ; il y a en cuivre des pièces d'un décime et cinq centimes. (...) Suivant l'ancienne division, la livre paraissait divisée en 240 parties ; mais elle ne l'était réellement qu'en 80, les deniers n'étant que monnaie fictive dont il fallait 3 pour faire un liard : la nouvelle division, plus favorable, partage le franc en 100 parties effectives.

 

Sébastien André Tarbé de Sablons, Manuel pratique et élémentaire des poids et mesures, et du calcul décimal,..., 5e édition, Paris, an X (1801-1802) (1re édition an VII, 1798-1799)

   

Commentaire


 

Pour avoir une idée de l'importance de cet ouvrage, manuel publié principalement sous de petits formats, in-24, in-12 puis in-18, il faut savoir qu'il donna lieu à 15 éditions de l'an VII (1798-1799) à 1838, la 15e ayant eu un retirage, puis à 3 nouvelles versions dans une édition refondue (1839-1845). Paru d'abord chez Merlin et Rondonneau, le manuel fut publié sous la Restauration et la monarchie de Juillet chez Roret où il faisait partie de la série des manuels Roret de la célèbre encyclopédie populaire des techniques Roret.
L'argumentation en faveur de la nouvelle monnaie décimale porte d'abord sur la différence fondamentale avec l'ancienne monnaie de l'Ancien Régime : la monnaie réelle correspond désormais à la monnaie de compte de façon claire. Toutes les pièces portent désormais l'indication de leur valeur, libellée en franc(s), décime(s) ou centime(s), qu'il s'agisse de pièces d'or, d'argent ou de métal vil. Toutes les unités de compte, la principale, le franc, et les divisionnaires, trouvent leur matérialisation dans une pièce de monnaie bien réelle, au contraire des anciennes unités, même si en réalité il arriva qu'une pièce avait la valeur d'une unité, livre (le franc de l'époque monarchique) ou sol, et denier jusqu'au milieu du XVIIe siècle.
Autre simplification mise en avant, celle de la terminologie, car auparavant des termes comme livres (monnaie, poids) ou deniers (monnaie, poids, titres) étaient utilisés comme unités de mesure dans des domaines différents, sans compter d'autres sens possibles. En outre, l'auteur rappelle de façon allusive l'emploi antérieur du mot "franc" comme synonyme de "livre". Le plus grand progrès repose néanmoins sur l'application universelle du système décimal à toutes les échelles de valeur qui n'exige de connaître qu'une seule règle, qu'un seul système, pour tous les calculs et toutes les mesures, chaque domaine ayant sa terminologie distincte d'unités de mesure. C'est pourquoi ce manuel rassemble en un seul volume les domaines des poids, des mesures et des monnaies. Et s'il fut tant de fois réédité, c'est sans doute aussi en fonction des difficultés que connut la diffusion du système décimal et des nouvelles unités de mesure parmi la population. Qu'on songe que le "sou", ancienne 20e partie de la livre, resta très employé avec le sens de 20e partie du franc jusque vers 1950 pour libeller dans la conversation courante des sommes de 5 centimes à 5 francs (1 sou à 100 sous), qu'on garda dans les mêmes circonstances la livre comme unité de poids pour acheter certaines marchandises, les fruits et légumes par exemple, même en les pesant au moyen de balances graduées en grammes. De plus, cette diffusion fut ralentie par la permanence d'anciennes pièces d'Ancien Régime encore nombreuses à circuler jusqu'au milieu du XIXe siècle, voire au-delà dans les campagnes.