La laïcité en questions
BnF

Casanova

Histoire de ma vie
[…] m'étant déterminé à y aller en masque, mais déguisé de façon que mes deux amies ne pussent point me reconnaître, je me masquai en Pierrot, déguisement qui cache le mieux les formes et l'allure. J'étais sûr que mes deux charmantes maîtresses seraient à la grille et que j'aurais le plaisir de les voir et de les comparer de près.
À Venise, pendant le carnaval, on permet cet innocent plaisir dans les couvents des religieuses. Le public danse dans le parloir et les sœurs se tiennent dans l'intérieur, à leurs amples grilles, spectatrices de la fête. À la fin du jour, le bal finit, tout le monde sort et les pauvres recluses sont longtemps heureuses du plaisir des yeux. Ce bal devait avoir lieu le même jour où je devais souper avec M.M. au casino de Muran ; mais cela ne m'empêchait pas d'aller au bal : j'avais besoin de voir C.C.
J'ai dit que l'habit de Pierrot est de tous les déguisements celui qui cache le mieux les formes et l'allure : il a aussi l'avantage, au moyen d'un large bonnet, de cacher les cheveux, et la gaze blanche qui couvre le visage empêche qu'on ne reconnaisse la couleur des yeux et des sourcils ; mais, pour que les vêtements ne gênent point les mouvements du masque, il faut n'avoir rien dessous, et par la saison d'hiver, un simple fourreau de toile a bien ses désagréments. Je n'en tins nul compte, et après avoir pris un potage, je monte en gondole et je me rends à Muran. Je n'avais point de manteau, et dans mes poches je n'avais que mon mouchoir, ma bourse et la clef du casino.
J'entre. Le parloir était plein; mais je dus à mon accoutrement que chacun s'empressa de me faire place ; car à Venise il est extrêmement rare de voir un Pierrot. Je m'avance, marchant en nigaud, selon le caractère exigé du costume, et je vais me placer dans le cercle où l'on dansait. Après avoir considéré les Polichinelles, les Pantalons, les Arlequins et les Scaramouches, je m'approchai des grilles, et je vis toutes les religieuses et les pensionnaires, les unes assises, les autres debout, et sans m'arrêter sur aucune en particulier, je vis mes deux amies ensemble très attentives à la fête. Je fis ensuite le tour de la salle, toisant de la tête aux pieds le premier venu et étant très considéré de tous.
Je m'attachai à une jolie Arlequine en lui prenant nigaudement la main pour lui faire danser un menuet. Tout le monde se mit à rire et nous fit place. Ma danseuse dansa à merveille selon le masque qu'elle portait, et moi selon le mien : je fis rire toute la compagnie.
Casanova
Histoire de ma vie, 1789-1798