François Ier
BnF

Peut-on rire de tout ?

Par Pascale Hellégouarc'h


L'Abbé Quille. 1970
Spontané dans son expression, le rire libère l'esprit, bouscule les interdits, amène à réfléchir sur des sujets sérieux, provoque aussi parfois par son insolence et crée du lien par la contagion qu'il entraîne. Certains souhaiteraient le contraindre au nom du respect de la liberté de penser, d'autres le revendiquent pour la même raison. Cette tension n'est pas nouvelle et ce droit à l'insolence est aussi un atout pour laisser se développer une pensée critique. Loin d'être un anéantissement impitoyable, le rire peut apparaître comme une mise en perspective, comme une réponse légitime à un pouvoir trop fort, comme un espace de liberté pour éviter la rupture : distance et réflexion, pour s'interroger et interroger. Le rire est aussi un miroir, qui unit une société autour de valeurs communes tout autant qu'elle en révèle les travers.

Découverte

 
Rire et provoquer pour amener à réfléchir n'est pas une démarche nouvelle, elle résulte même d'une longue tradition historique. Voltaire dans Candide (1759) s'est ingénié à dénoncer les hypocrisies et les égarements des pouvoirs politique, financier, religieux, qu'il considérait comme usurpés et contestables. La caricature, dessin polémique, suit une logique similaire : elle déforme, accentue, charge dans le but de révéler ou de dénoncer. Usant souvent de simplification et de symboles pour être plus accessible, elle s’inscrit dans une démarche subversive qui conteste en suscitant parfois, mais pas obligatoirement, le rire.
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Têtes et yeux d'hommes dans leurs rapports avec des têtes et des yeux d'animaux
Ces trois représentations de la fin du XVIIIe siècle, "Le réveil du tiers état", "Le peuple écrasé par les privilégiés" et "Les trois ordres au féminin", participent aux bouleversements politiques déterminants de la Révolution en dénonçant la domination d'un ordre par d'autres : par quels symboles les trois ordres sont-ils identifiables ? La noblesse et le clergé sont-ils toujours représentés de la même façon ? Que peuvent signifier les écarts entre "Le réveil du tiers état" et "Le peuple écrasé par les privilégiés" ? Quelle illustration porte plus nettement la charge parodique ? Menez l'enquête : où et comment étaient diffusées ces caricatures ? Comment selon vous ont-elles pu contribuer à l'évolution historique, depuis les cahiers de doléances revendiquant une plus grande équité à la Révolution bousculant radicalement l'ordre établi jusqu'à l'exécution du couple royal ?
La démarche concerne parfois spécifiquement un ordre, c'est le cas du clergé dans ces deux caricatures : "L'Abbé Tise. L'Abbé revenant du Pays des Lanternes. L'Abbé Quille" et "Le Père Oquet". Quels reproches transparaissent à travers les traits des caricatures ?
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La logique est identique dans ces deux illustrations de Jean-Baptiste Bouchet prenant pour cible la noblesse : "La poule d'Inde en Falbala, caricature d'une duchesse" et "Le Bichon poudré : caricature d'un petit marquis" se font échos : quels éléments renvoient à l'humanité des personnages, lesquels les en éloignent ? Ces portraits, datant du XVIIe siècle, rappellent la démarche des Caractères ou les Mœurs de ce siècle (1688) de La Bruyère : amusez-vous à retrouver dans ce recueil des descriptions qui pourraient illustrer ces gravures.
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Le symbole choisi peut être très fort au point de créer une surprise graphique : c'est le cas du dragon dans "Coutume des Jésuites" – ordre religieux qui subit de nombreuses attaques au XVIIIe siècle notamment par Voltaire, et en convoquant les figures de Gargantua dans "Le ci-devant grand couvert de Gargantua moderne en famille" ou de l'Hydre de Lerne dans "L'Hydre aristocratique". En vous documentant sur l'histoire de ces trois symboles, pourquoi les illustrateurs ont-ils fait ces choix, quels sens donnent-ils alors à ces images ? Honoré Daumier reprendra le modèle de Gargantua en 1831 pour représenter Louis-Philippe cette fois.
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Charles Le Brun, au XVIIe siècle, explore les rapprochements entre l'homme et l'animal pour mettre en évidence une typologie des tempéraments humains, argument de nombre de caricatures : "Têtes et Yeux d'hommes dans leurs rapports avec des têtes et des yeux d'animaux" en montre un exemple. En 1831, "La Métamorphose du roi Louis-Philippe en poire" par Charles Philipon (1800-1862) reprend ce principe et le dessin, publié le 24 novembre 1831 dans le journal La Caricature, fait grand bruit, au point que le titre est saisi par le gouvernement. La confiscation de la publication relance la fortune de l'image : Daumier, ainsi que nombre de caricaturistes de l'époque, exploitent le motif de la poire. Le Charivari du 27 février 1834 publie la condamnation de Philipon dans un texte prenant la forme d'une poire "Texte du jugement qui frappa le Charivari, paru le 27 février 1834".

"Je ne dois pas dessiner Mahomet"
En 2006, Le Monde adopte une démarche similaire pour répondre à l’interdiction religieuse des caricatures de Mahomet : ["Je ne dois pas dessiner"] de Plantu dessine l’interdit. Dans ces deux cas, quel est l’objectif final de la démarche ?
Quelles sont les cibles principales de ces caricatures du XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles ? Quelle réponse ces siècles apportent-ils à la question "Peut-on rire de tout ?".
Un  dossier consacré à la caricature

Exploration

 
Au moyen âge, le carnaval avait une fonction régulatrice permettant, grâce à cet espace de liberté, d'éviter l'explosion sociale: le désordre provisoire et contraint par des règles garantissait en quelque sorte un ordre social pérenne. [Notre-Dame de Paris], roman de Victor Hugo dont l'action se déroule à la fin du XVe siècle, s'ouvre sur le 6 janvier 1482. La scène est soigneusement organisée par le narrateur qui associe deux célébrations, lesquelles ? Étaient-elles nécessairement fêtées le même jour ? Quelle conclusion extraire de cette correspondance ? Casanova, dans ses [Mémoires], mentionne un carnaval d'une autre nature, à Venise : quel est, pour le personnage, l'intérêt principal de l'événement qui se trouve ici mis en valeur ? Quels codes s'y trouvent bousculés ? Érasme, en écrivant [Éloge de la folie], voulait insister sur sa signification sociale et politique. Dans cet extrait, pourquoi le fou est-il si précieux pour le roi ? Qui sont les fous du XXIe siècle selon vous ?
Rituels profanes ou sacrés, bacchanales, fêtes des fous au Moyen-Âge, carnavals, les manifestations sont nombreuses pour exprimer le désordre et la démesure. En jouant sur l'inversion des valeurs, la transgression et la subversion, ces festivités contribuent également à maintenir un ordre qui sera d'autant plus accepté grâce à la permission de cet espace de liberté. Au XXIe siècle, en France et ailleurs, des manifestations continuent de porter cette négociation entre l'ordre et le désordre : les carnavals, à Nice, à Venise ou au Brésil ; la fête des couleurs, "Holi", qui célèbre en Inde l'équinoxe de printemps ; les performances artistiques… Cherchez d'autres exemples au XXIe siècle qui contribuent à cet espace de liberté d'expression.
Rabelais, dans [l'avertissement aux lecteurs] de Gargantua, ajouté à la deuxième édition en 1542, prévient son lectorat : "Amis lecteurs, qui ce livre lisez, /Despouillez vous de toute affection ; /Et, le lisant, ne vous scandalisez" : l'auteur recherche la complicité du lecteur, pourquoi ? Comment Rabelais présente-t-il son projet, quelle y est la place du rire ? " Rire est le propre de l'homme" : comment comprenez-vous cette phrase ? Dans le prologue, Rabelais précise : "les matieres icy traictées ne sont tant folastres comme le tiltre au dessus pretendoit". L'auteur fait-il usage du rire pour simplement amuser son lecteur ?
Voltaire va plus loin dans l'article ["rire" du Dictionnaire philosophique] : quelles formes du rire distingue-t-il, selon quels sujets ? A-t-il vraiment fait le tour de la question selon vous, ou manque-t-il des paragraphes à cet article ?
Henri Bergson dans son livre [Le Rire, essai sur la signification du comique], attribue au rire une signification sociale : "Notre rire est toujours le rire d'un groupe". Quelles sont les implications de cette évidence selon Bergson ? Dans [l'appendice], l'essayiste évoque "quelque chose de légèrement attentatoire (et de spécifiquement attentatoire) à la vie sociale, puisque la société y répond par un geste qui a tout l'air d'une réaction défensive, par un geste qui fait légèrement peur. " Cette remarque de 1900 explique-t-elle certaines réactions contemporaines ?

Réflexion

 
Pierre Desproges, dans son [réquisitoire contre Jean-Marie Le Pen] dans l'émission radiophonique Le Tribunal des Flagrants délires (France Inter) le 28 septembre 1982, pose deux questions essentielles : peut-on rire de tout ? peut-on rire avec tout le monde ? Quelles réponses apporte-t-il à ces deux interrogations, avec quels arguments ? "On doit rire de tout" déclare-t-il, pourquoi ? Reconnaissez-vous la filiation de Rabelais ? La réponse à la deuxième question fait-elle écho au point de vue de Bergson ?
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Rire de tout ne signifie pas tout tourner en dérision et le concept rencontre des limites juridiques : l'injure, la diffamation, l’incitation à la haine raciale et à la discrimination sont punies par la loi. Les tribunaux, pour rendre un jugement, sont attentifs à l'intention et au sens donné autant qu'aux propos prononcés. Par anticipation et pour éviter des procès, certains humoristes s'autocensurent et s'interdisent des sujets. Cependant, la liberté de penser doit permettre à chacun d'établir sa propre échelle de valeur et de refuser de se voir imposer les sujets autorisés ou non pour l'humour. Charlie Chaplin dans Les Temps modernes (1936) montre les ravages de la crise de 1929 et son désastre humain tout en faisant rire le spectateur, Roberto Benigni, dans le film La Vie est belle (1997) imagine une fable à partir des camps d'extermination afin de rendre cette réalité encore plus intense. Le film Intouchables (2011) saisit un sujet délicat – le handicap – pour à la fois sensibiliser à une histoire vraie tout en faisant rire.
À l'époque contemporaine, ce rire n'est pas toujours le bienvenu et ceux qui en usent – avec les mots ou avec les dessins – paient parfois un lourd tribu. Recherchez dans les événements récents des exemples où le rire a été attaqué, ou écarté pour insolence ; presse écrite, radio, télévision... Qui, que dérangeait ce rire ?
Si, selon une approche de Voltaire, le rire surgit spontanément, il précède donc la question de sa possibilité. La question "peut-on rire de tout" est donc plutôt à reformuler comme "peut-on faire rire de tout ?". La notion de censure, et d'autocensure, se révèle centrale : ceux qui recherchent ou provoquent le rire ont-ils le droit de se saisir de tous les sujets ? Ce pouvoir d'autorisation peut relever d'une censure sociale, morale, intellectuelle toujours en relation étroite avec le contexte de production. Les sujets interdits changent en fonction des sociétés, d'une culture, d'une époque car, comme Bergson le soulignait, le rire est d'abord un rire social d'une communauté qui y reconnaît ses valeurs : c'est toute la force des caricatures politiques par exemple, et de la signification à donner à l'éviction d'un humoriste ou d'un programme de divertissement parodique et potentiellement transgressif.
En parcourant les images illustrant cette brève histoire de la caricature, certaines caricatures vous étonnent-elles par leur audace, lesquelles ? Certaines pourraient-elles être censurées aujourd'hui selon vous, pourquoi ?
Choisissez deux exemples récents dans lesquels le rire a entraîné des conséquences pour son créateur : définissez le contexte (environnement, culture), les acteurs, les enjeux, le sujet du rire et identifiez les raisons pour lesquelles cela a été jugé si dérangeant.
 

Invention


Plantu. 1994 : génocide au Rwanda
Réfléchissez à une situation, dans votre entourage proche, dans la société ou dans le monde, qui vous est particulièrement insupportable : le contexte, les personnes concernées, les faits, les conséquences, pourquoi vous y êtes si sensibles. Vous voulez partager votre indignation ou votre désarroi : imaginez pour y parvenir un texte, un dessin ou tout autre moyen d'expression, qui passent par une forme d'humour qui, sans provoquer obligatoirement un rire franc, peut amener un sourire qui suscite la réflexion.
Ce [dessin de Plantu] de 1994 sur l'intervention de l'Onu au Rwanda contribue par ce biais à une prise de conscience.Dans l'espace de la classe, échangez vos créations : le rire est-il au rendez-vous ? Certaines réactions vous surprennent-elles ? L'objectif est-il atteint ? L'exercice révèle-t-il d'autres pistes de réponses à la question "peut-on rire de tout ?".
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