Paul Nadar : Actrices de la revue Paris Boulevard, 1888

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Description d’image

Six danseuses en costume de scène s’exposent dans une posture décontractée dans l’atelier de Paul Nadar, rue d’Anjou. Elles forment une pyramide humaine : les trois premières posent debout ; deux autres, au-dessus, se tiennent sur un faux rocher : celle de gauche est la seule qui rompt l’harmonie de ce triangle féminin. Elle est accoudée, dans une pose nonchalante, laissant voir sa gorge décolletée. La dernière, au sommet telle une figure de proue, achève le tableau. Ces jeunes filles sont toutes identiques : elles sont coiffées de la même manière (perruques ?) ; elles ont le même chapeau posé sur la tête en forme de tête de souris blanche ; elles arborent le même collier. Leur corps est stéréotypé : menu et proportionné. Elles posent devant la chambre photographique en regardant l’objectif. Elles appartiennent à la troupe de danseuses du Théâtre des Nouveautés, boulevard des Italiens, bonbonnière ronde à trois étages, contenant 1 000 places, dirigée par Jules Brasseur.
Devant elles, au premier plan, un tissu est étendu sur le sol, couvert de gravier. Les faux rochers font illusion. Derrière elles, un grand décor, une toile peinte représentant une clairière cernée de grands arbres, est porté à bout de bras par deux hommes (celui de droite est partiellement visible). Autour, on devine l’atelier, vaste espace nécessaire pour recevoir une mise en scène telle que celle-là.
 

Protocole photographique

Paul Nadar utilise une plaque de verre recouverte d’une couche sensible constituée de gelatino-bromure d’argent qui adhère au support. Cette technique permet une variation des valeurs partant du blanc, en passant des nuances de gris, et s’achevant en un noir profond. La lumière est directe, douce et homogène. Elle n’est pas frontale : elle arrive par la gauche. Rien ne lui fait obstacle, à part les jeunes filles. La partie droite, quant à elle, est moins éclairée. C’est la seule partie de la photographie qui est sombre, donnant au décor à l’arrière-plan, une impression hivernale. Elle permet de faire ressortir le blanc satin des costumes et des couvre-chefs. Ce contraste calculé ouvre le regard sur ce qui est essentiel : les danseuses. Le décor devient presque un prétexte esthétique.
Ce plan d’ensemble, frontal et descriptif invite le spectateur à un face-à-face sans aucun parti pris. Paul offre ces jeunes filles à notre regard en toute objectivité. Tout est net, sans profondeur de champ. Il laisse néanmoins de l’espace devant elles afin qu’elles puissent développer leur regard et que nous puissions le rencontrer. Dans cette épreuve, le hors-champ est très présent et l'on peut voir les deux assistants qui portent le décor et le plancher qui dépasse au premier plan. La présence de l’atelier en arrière-plan est évidente. Cette photographie précède donc le moment du tirage de la photo, son recentrage sur les modèles féminins. Elle sera recadrée et retouchée par des spécialistes. On ne verra alors plus que les six jeunes filles posant de manière peu vraisemblable devant un décor peint imitant une nature sans vie.

Intention et dispositif

L'apparition des émulsions au gélatino-bromure d'argent facilite la production des portraits en pied, à plusieurs, devant des décors simulant une réalité exotique, tout du moins éloignée de Paris, de ses clichés connus et reconnus. Paul photographie les personnes à la mode, celles que tout le monde veut voir, puis classe tous les clichés dans des registres par professions. Car dès 1870, les modèles féminins se bousculent dans l'atelier : cantatrices, danseuses et comédiennes. De la diva ou la célébrité à la mode, jusqu’aux petites danseuses et figurantes… chacune veut son portrait pour assurer la promotion de son spectacle, pour asseoir sa célébrité. L’atelier se transforme en un autre genre de théâtre où de nombreux assistants mettent en place les décors et tous les artifices nécessaires pour provoquer l’illusion sans toutefois duper.
Dans sa jeunesse, Félix Nadar avait croqué, avec ses crayons, les grands personnages de son temps, caricatures qui ont très vite permis à Philippon de reconnître l'originalité de son talent. En 1854, Gustave Doré a publié avec un regard amusé et empli d’humour, La Ménagerie parisienne, vingt-quatre caricatures témoignant des mœurs parisiennes. Paul, à son tour, n’échappe pas à cette tradition. Mais son sens de l’humour est plein de tendresse. Avec un style fantaisiste, léger, il traduit la passion d’alors pour les théâtres, l’Opéra-Comique, les cafés cabarets, les danseuses, les actrices. Ce goût du superficiel ne plaira bien évidement pas à Félix qui trouve frivoles les projets de son fils. Ce changement de clientèle est un tournant dans la production photographique de l’atelier même si l’accueil de l’aristocratie et la haute bourgeoisie perdure.

Analyse et interprétation

Paul photographie les grimaces des acteurs, les mines enjôleuses des danseuses, les corps costumés en tout genre. Il faut amuser, distraire ; il faut faire rêver avec un exotisme théâtralisé fait de carton-pâte, de panneaux de décors peints, de couleurs vives, de lumières artificielles. L’atelier devient alors une scène bien singulière, où l’appareil photographique joue le rôle principal. C’est lui qui permet la trace, la mémoire, par le jeu cocasse des poses saugrenues et figées. On est loin du théâtre et de ses bruits, de son jeu de la vie en miniature, sorte de concentré des passions humaines. L’atelier incarne le lieu de la fabrication de plusieurs illusions : celle de nous faire croire que les danseuses, ci-dessous sous nos yeux, sont les vrais personnages d’une pièce qui se joue ailleurs. Elles ne sont danseuses que dans leur théâtre. Elles ne peuvent pas l’être dans l’atelier, aussi déguisées soient-elles. C’est l’imaginaire qu’elles suscitent, qu’elles nous offrent, leur réputation aux yeux du grand public.
Celle de l’image pour finir : Ici, c’est l’image entière, avant le tirage définitif, qui nous est montrée. Avant le recadrage, les retouches. Cette image avant l’image sera d’abord recadrée. Puis on gommera les rides, on amincira les tailles, on raccourcira les cheveux, on transformera les nez... On appliquera du crayon ou des coups de pinceau directement sur la surface sensible de la plaque ou sur les tirages. Comme en publicité aujourd’hui, la photographie d’alors triche. Elle veut promouvoir car elle veut faire rêver, aussi factice et absurde soit-elle. Paul, en tant que photographe, est en première ligne et participe à la propagation de l’idée que la société est aussi une société de loisirs en produisant de belles images qui plairont à coup sûr. La photographie comme art de l’illusion ? Elle le fut dès le début, c’est certain.
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