fermer
l'aventure du livre

Histoire(s) de manuscrits

d'après Annie Angrémy, François Bon, Roger Chartier, Marie Odile Germain, Anne Herschberg-Pierrot, Michèle Le Pavec, Florence de Lussy, Michèle Sacquin, Danièle Thibault
J’allai m’approchant du biblique des livres, qui sont d’abord des objets magiques, des pâtes composées de peaux, de membranes d’arbre, de pellicules de roseaux d’Égypte, de peaux d’agneau de Pergame, de la peau des doigts humains. Les livres qui sont toujours encore finement tremblants de ces mémoires espérantes.
 Le temps retrouvé, Marcel Proust
L’appellation de "manuscrit" – qu’il soit caractérisé comme "moderne", "d’auteur " ou "de travail" – recouvre ici tous les documents autographes précédant le livre imprimé. Mais avant de devenir reliques convoitées par les collectionneurs, objets d’étude pour les chercheurs, et même sujets d’exposition, ces manuscrits n’ont trouvé leur place au cours des siècles que dans la mesure où s’est peu à peu affirmé le statut de l’auteur. L’histoire de leur conservation depuis le Moyen Âge est donc aussi celle de la reconnaissance de l’écrivain, culminant à l’époque romantique avec la consécration de tout ce qui désormais porte la marque de sa main.

Naissance, XIVe- XVIIe s.

Rares sont au Moyen Âge les manuscrits d’auteurs – jusqu’au XIVe siècle en tout cas – et plus encore leurs brouillons de travail. Car le livre manuscrit, précieux et unique moyen de diffusion de la culture écrite, est établi par des copistes professionnels, l’auteur se satisfaisant de tablettes de cire pour tout brouillon. Puis l’invention de l’imprimerie semble rendre inutile la sauvegarde des états préparatoires d’une œuvre. Et pendant plus de deux siècles, à quelques exceptions près, les seuls manuscrits autographes à être conservés seront ceux des textes non publiés, comme les fragments des Pensées de Pascal, interrompues par la mort, tandis que ne subsiste aucune ligne de Molière ou de Corneille, et fort peu de Racine.

L'émergence de la notion d'auteur

À la fin du Moyen Âge, émerge, autour d’auteurs comme Pétrarque en Italie ou Christine de Pisan en France, l’identité fondamentale d’une œuvre référée à un nom propre et placée dans un livre manuscrit qui ne comporte plus qu’elle. Jusqu’alors le manuscrit médiéval en langue vulgaire était un "livre recueil", dans lequel des textes, de dates, de genres et même de langues différents, étaient rassemblés par la volonté de son propriétaire. Il n’y avait pas de "fonction-auteur" pour parler comme Foucault, mais une "fonction-lecteur", ou une "fonction-copiste", mais c’est à la fin du Moyen Âge que pour certains auteurs se met en place une unité indissociable entre un objet matériel, le livre, l’œuvre définie comme singulière ou comme un ensemble de textes formant œuvre, et le nom propre garant du texte. Cette première étape de la construction de la figure et de la fonction de l’auteur, marquée par la volonté d’un contrôle sur la chaîne des copies, se traduit de manière "codicologique" par l’existence du "livre unitaire", comme on dit en italien, qui rassemble œuvre et nom propre dans un même objet. Une seconde étape intervient au début de l’âge moderne, lorsque l’auteur est pour ainsi dire produit par les censures, et son nom propre utilisé dans les index des différentes universités, de l’Inquisition ou des polices d’État comme instrument de repérage des textes prohibés. C’est une construction qui intéressait beaucoup Foucault, puisqu’elle se fait à partir de l’appropriation pénale d’un discours jugé transgressif : le nom d’auteur fonde une identité fondamentale, car c’est lui qui permet le plus aisément la répression.
Le XVIIIe siècle constitue un troisième moment, avec la reconnaissance de la propriété littéraire : l’œuvre est désormais considérée comme la propriété de son auteur parce qu’elle transmet son style, son sentiment, son langage ; si les idées appartiennent, et doivent appartenir à tout le monde, surtout lorsqu’elles sont éclairées, en revanche tout ce qui relève de la projection dans l’œuvre de la singularité individuelle traduite par une manière de dire, de sentir, d’écrire, fonde la propriété littéraire. Celle-ci peut évidemment être transmise à ceux qui éditent, les libraires et imprimeurs, mais sa réalité première est liée à l’auteur. Ce sont ces trois temps sédimentés (fin du Moyen Âge, début de l’âge moderne, XVIIIe siècle) qui forment encore la conscience d’auteur aujourd’hui, identifiant l’œuvre dans sa différence et la rapportant au sujet qui l’a créée.

Reconnaissance, XVIIIe- XIXe s.

Jusqu’au milieu du XVIIIe siècle, ce sont surtout des textes non destinés à l’impression qui circulent encore sous forme manuscrite, alors que le manuscrit d’auteur lui-même continue à être négligé. Mais avec le temps des Lumières et la reconnaissance progressive des droits de l’écrivain, les manuscrits littéraires entrent dans une ère nouvelle : même si Voltaire se soucie peu des siens et que ceux de Diderot concernent des œuvres vouées à la clandestinité, la plupart des écrivains, à commencer par Rousseau, préservent désormais leurs archives. Pourtant, comme le montre au siècle suivant l’exemple de Chateaubriand ou de Stendhal – l’un détruisant ses brouillons, l’autre ne conservant que ses textes inédits – la relation à son travail reste pour chaque auteur une expérience singulière.

Le manuscrit au temps des Lumières

Avec l’épanouissement des Lumières, le statut des gens de lettres, la notion de propriété littéraire se sont certes affirmés. En 1777, Beaumarchais fonde la Société des auteurs dramatiques pour combattre les droits exorbitants que se réservaient les Comédiens-Français sur les recettes. Mais l’étroit réseau de surveillance qui entoure le moindre écrivaillon, la subtilité des rapports noués entre les écrivains, souvent traqués mais dans une certaine mesure protégés, et les grands serviteurs de l’État – tel Malesherbes, directeur de la Librairie, l’ami des encyclopédistes – entraînent tout au plus la confiscation ou la mise à l’abri du manuscrit explosif dont il faut éviter la publication.
Au mieux, le manuscrit a droit de cité comme preuve de la bonne foi de l’auteur : Voltaire comme Beaumarchais présenteront des copies certifiées conformes à la mouture initiale de l’œuvre contestée par les autorités. Nul, dans les sphères du pouvoir, n’envisage l’intérêt du manuscrit d’auteur. Le prestige grandissant du manuscrit médiéval ne s’étend pas au manuscrit littéraire contemporain. Les écrivains eux-mêmes, s’ils offrent parfois à des protecteurs illustres des copies de leurs textes (et non pas les autographes, à l’exception de Rousseau), trouvent pour les plus grands hors des frontières du royaume appui et considération.

Manuscrits non destinés à la publication

Jusqu'au milieu du XVIIIe siècle, une impressionnante masse de textes n’était pas destinée à la publication : journaux intimes, mémoires, récits de voyage, gazettes et nouvelles à la main – souvent composés, comme les innombrables cahiers de cours des étudiants, dans des ateliers de copistes dûment rétribués –, littérature dévote, œuvres subversives et bien sûr œuvres inachevées. De ces manuscrits, certains sont le jardin secret de leurs auteurs, même s’ils comptent, comme Saint-Simon, sur la postérité pour les divulguer, et ceux-là, souvent autographes, bénéficient longtemps d’un huis clos percé au gré des circonstances : saisie officielle, succession, obstination d’un éditeur ou d’un chercheur. Pour beaucoup d’autres, la communication manuscrite constitue encore un réseau naturel, différent de celui de l’imprimé, qui reste très vivace jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, tant pour des raisons de censure que pour les facilités qu’elle procure. Gazettes et nouvelles à la main, revues manuscrites permettent la divulgation de courts textes, bulletins politiques, poèmes, essais ou critiques. Certaines sont du reste soumises à l’autorisation du lieutenant de Police. Phénomène de sociabilité, les pièces de théâtre, tant celles jouées sur les scènes privées et inlassablement recopiées pour les acteurs d’un jour que celles du répertoire du Théâtre-Français, dont les copies portent souvent des annotations des auteurs et la griffe des censeurs, sont conservées en très grand nombre, ont attiré l’attention des collectionneurs dès le XVIIIe siècle (collections du duc de La Vallière et de Pont-de-Vesle) et au XIXe siècle (collection Soleinne). Épigrammes et chansons continuent de susciter un engouement passionné dans tous les milieux, simples feuillets ou recueils de pièces collectées par des amateurs. Certains de ces chansonniers sont de véritables corpus de l’esprit du temps, tels le chansonnier dit "de Clairambault" et la superbe copie calligraphiée en quarante-quatre volumes qu’en fit exécuter un noble frondeur, le comte de Maurepas. À la lisière incertaine du permis, la circulation des textes considérés comme subversifs nécessite une organisation clandestine, partant une prolifération de copies, dont l’une ou l’autre passe parfois dans les circuits de l’impression présumée ou non hors frontières.

Consécration, XIXe- XXe s.

Ces deux derniers siècles auront-ils été l’âge d’or du manuscrit d’auteur ? Comme si le sacre romantique de l’écrivain avait entraîné la sacralisation de ses manuscrits, y compris de ses brouillons les plus laborieux, où apparaissent à l’état naissant le génie et la beauté. Le geste emblématique de Victor Hugo léguant ses papiers à la Bibliothèque nationale en institutionnalise la valeur dès la fin du XIXe siècle et inaugure un mouvement qui ne cessera de s’amplifier. L’importance désormais accordée aux traces de leur travail par les écrivains eux-mêmes et le goût contemporain pour les signes précieux et instables de la création vont faire du manuscrit tout à la fois un "objet-culte", un objet d’art et un objet d’étude.

Conserver ses manuscrits

Un tournant irréversible s’est amorcé et c’est bien là la grande nouveauté de la seconde moitié du XVIIIe siècle : la conservation ou tout au moins le stockage de leurs archives par nombre d’écrivains sensibilisés à leurs droits et à la postérité de leur œuvre. Montesquieu, dont la bibliothèque est restée intacte au château de La Brède jusqu’en 1939, Rousseau, copiste dans l’âme et scrupuleux à l’excès dans la mise à l’abri des différents états de ses manuscrits, Beaumarchais, homme d’affaires avisé, Laclos, Bernardin de Saint-Pierre, Sébastien Mercier, Sade même, pour la partie de ses papiers qui a échappé aux destructions et autodafés, ont laissé des archives importantes. Ils n’ont pas été préservés des contraintes de la censure, leur écriture est parfois née de cette survie à la merci du régime mais les avant-textes de leurs œuvres, publiés, inédits ou inachevés, ressortent en général de la critique génétique contemporaine, sans interpolation de copies anonymes et d’éditions tronquées.
À cette génération appartiennent les manuscrits mythiques de notre époque : l’état intermédiaire de L’Esprit des Lois, où l’écriture de Montesquieu devenu presque aveugle alterne avec celle de ses copistes et qui sera publié intégralement dans la nouvelle édition des Œuvres complètes ; la copie autographe des Dialogues de Jean-Jacques Rousseau, ce "dépôt remis à la Providence" qu’il tenta de placer dans le chœur de Notre-Dame ; le manuscrit tourmenté des Liaisons dangereuses de Laclos et surtout le rouleau de douze mètres dix de long – succession de petits feuillets collés de douze centimètres chacun, sur lesquels Sade recopia d’une écriture microscopique les Cent Vingt Journées de Sodome – retrouvé sans doute entre deux pierres de sa cellule à la Bastille, publié d’abord en France d’après une traduction allemande, en 1904, propriété un temps du vicomte Charles de Noailles, qui le fit éditer en 1935 par Maurice Heine.

Le culte des manuscrits

Le manuscrit d'auteur suscite de nos jours une étrange fascination. Pareille consécration est de date relativement récente : tout au plus remonte-t-elle au XIXe siècle romantique. Et elle ne concerne pas le seul manuscrit achevé, impeccablement mis au net pour l’impression, mais le brouillon lui-même, avec ses ébauches griffonnées et ses débordements de ratures, soudain investi d’une valeur sans commune mesure avec sa modeste apparence : comme touché par le génie. Le fameux sacre de l’écrivain – et tout ce qui y a mené : reconnaissance sociale, juridique, financière de l’auteur, valorisation de l’individu, prix accordé à l’innovation esthétique et au travail de l’écriture – aurait-elle entraîné la sacralisation de son manuscrit ?
En s’intéressant, de manière plus ou moins consciente ou active, au sort de leurs brouillons, les écrivains sont les initiateurs du mouvement. Mais chaque cas, on le sait, est un cas d’espèce. Face à Chateaubriand qui brûle ses brouillons, à Stendhal qui garde ses seuls manuscrits inédits, à Baudelaire dont il ne reste pour les Fleurs du mal que les épreuves corrigées conservées par son éditeur, Balzac, Flaubert, Hugo confèrent aux manuscrits leurs lettres de noblesse…
Le premier, surchargeant de corrections ses innombrables jeux d’épreuves, en fait don à ses amis en témoignage de son dur labeur d’artiste et d’artisan ; le deuxième garde précieusement l’énorme masse de feuillets raturés, recopiés, recorrigés qui constitue la préparation de chacun de ses livres, sachant trop bien ce qu’elle recèle du travail auquel il a voué son existence ; le troisième enfin, qui tout au long de sa vie mouvementée, exil compris, emporte avec lui ses "malles aux manuscrits" et veille jalousement dessus, choisit d’offrir à la postérité, par un legs à la Bibliothèque nationale, l’ensemble monumental de son œuvre écrite et dessinée – exemple fondateur que beaucoup d’autres auteurs suivront pour la plus grande chance des collections patrimoniales. Les romantiques ont vu dans leurs manuscrits la marque du génie, les naturalistes la preuve du travail (comme en témoigne le soin attentif apporté par Zola au classement de ses dossiers préparatoires, dont le sérieux scientifique doit étayer la vérité artistique de sa création), et les surréalistes la possibilité de la "merveille". Mais c’est le plus souvent sa propre personnalité que chaque écrivain trahit par l’attitude ou les dispositions qu’il prend à leur égard.
haut de page