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l'aventure du livre

Ateliers d'écrivains - Poètes

d'après Etienne-Alain Hubert, Mauricette Berne, Florence de Lussy
Rien de plus beau qu’un beau brouillon. Dire ceci quand je reparlerai de poésie. […] Un poème complet serait le poème de ce Poème à partir de l’embryon fécondé - et les états successifs, les interventions inattendues, les approximations. Voilà la vraie Genèse… Épopée du Provisoire.
Paul Valéry
Des poètes, la parole se veut autre. Mais leurs manuscrits sont-ils différents, à la fois plus secrets et plus éloquents ? Seraient-ils déjà poèmes dans leur seul acheminement vers la poésie ?
Apollinaire, Segalen, Valéry, le surréalisme : autant d’univers, autant de traces écrites qui, même si elles ne dévoilent pas les sources de l’inspiration poétique, donnent à voir, au gré des feuillets éclatés ou raturés, le travail des images, des rythmes et des formes. Une écriture qui joue avec l’espace de la page et, plus que celle des textes narratifs, se découvre en s’écrivant, à travers le défaut et le pouvoir des mots.

Les brouillons d'Apollinaire

Indescriptibles brouillons : cahiers d’écoliers aux pages parfois manquantes, feuilles à en-têtes de brasseries ou de banques, versos des dépêches multicopiées de l’Agence Radio pendant la guerre, bulletins de bibliothèques, fragments de papier froissés ou déchirés, griffonnages à l’encre, phrases ou mots semés au crayon dans des marges sans souci excessif d’organisation. La manière d’écrire d’Apollinaire – tout autant que la diversité des supports sur lesquels elle trouve à s’exercer – se ressent de la hâte qu’impose une existence partagée entre des travaux mercenaires parfois accablants, les exigences des amitiés et des amours et le goût irrésistible de la flânerie parmi les rues ou à travers les livres. Apollinaire a-t-il jamais partagé l’exigence esthétique et éthique qui conduit un Saint-John Perse ou un René Char à couvrir d’une écriture maîtrisée des feuilles de belle matière, afin que le poème offert à un ami ou transmis par d’autres voies à la postérité en détienne un apparat supplémentaire ?

Les Stèles de Segalen

C’est en parcourant la campagne chinoise parsemée de "livres de pierre", les stèles, que s’est imposée à Segalen l’idée de dire ses pensées les plus intimes dans un recueil de poésies qui eût une forme originale : "Je ne cherche délibérément en Chine non pas des idées, non pas des sujets, mais des formes qui sont peu connues, variées et hautaines. La forme Stèles m’a paru susceptible de devenir un genre littéraire nouveau dont j’ai tenté de fixer quelques exemples", écrit en 1912 Victor Segalen à son maître à penser Jules de Gaultier, en lui présentant son recueil de poésies Stèles, publié pour la première fois chez les lazaristes à Pékin, dans l’édition de 1912 somptueuse et confidentielle inspirée de la bibliophilie chinoise (quatre-vingt-un exemplaires "non commis à la vente").
Les premières ébauches de ses poèmes, qu’il appelle ses "premières lectures", sont souvent des passages écrits sur le vif, engrangés dans son journal de voyage au titre évocateur, Briques et tuiles, "un amalgame de fragments, de proses, d’inventions, dont je t’envoie parfois des copies", explique Segalen à sa femme. Une promenade dans les environs de Pékin et une visite aux treize tombeaux des Ming, lors de son premier grand voyage au centre de la Chine en juillet 1909 en compagnie de Gilbert de Voisins, lui inspirent la stèle "Aux dix mille années". Deux passages en témoignent, écrits à l’étape dans le journal et dans une lettre à Yvonne : "Quel mépris à rebours du Temps lui-même. Il dévore ? Qu’on lui donne à dévorer…"
En septembre, toujours dans Briques et tuiles, il compose un texte plus élaboré, qu’il intitule "Aux années. Au temps dévorateur", et à la même date la deuxième version du poème. Il reprendra ce texte à la faveur des conseils que sa femme lui prodigue, elle qu’il reconnaît "précieuse dans le travail de style, peut-être parfois dans celui de la création". Puis viendront trois versions nouvelles. Pour certaines stèles on en dénombre huit.
Ainsi peut-on suivre les étapes de l’écriture d’un poème depuis la naissance du "germe" jusqu’à l’achèvement, la "mise hors la loi du temps du texte littéraire, à laquelle doit concourir le texte typographique". Quelques feuillets rassemblés sous le titre "Livre" exposent sa profession de foi d’écrivain attaché à la fabrication d’un livre depuis les balbutiements de l’inspiration jusqu’au finale, profession de foi résumée en quelques formules incisives : "Empoigner, rassembler, dompter, en un seul geste : Style, phrase, mots, lettres, blancs, papier, sceau, couverture."

L'écriture surréaliste

Pendant quelques semaines exaltées de 1919, André Breton et Philippe Soupault, autre "pôle" de l’aimant et partenaire irremplaçable du fait de sa qualité exceptionnelle de disponibilité à l’instant, vont produire l’essentiel des Champs magnétiques. Expérience d’écriture menée à deux dans l’horizon du freudisme, découvert par Breton en 1916, et non pas dans la mouvance des idées de Janet sur l’automatisme, comme le prétend une légende récente mais déjà tenace : la méthode des associations libres et les analyses menées par Freud et Jung sur des textes littéraires sont à l’origine du projet de cette "écriture sans sujet" et affranchie autant qu’il se peut de la censure psychique, l’abandon à la plume devant garantir les meilleures chances d’extraire le "minerai brut", selon les formules consignées quelque temps après dans un carnet de Breton. Témoignage direct de la naissance de cette prose fiévreuse et glacée au fil des écritures alternées, le manuscrit de travail montre que des déplacements et des corrections sont intervenus après coup.

Paraissant aller à l’encontre du parti pris d’enregistrement de la dictée intérieure, ces modifications ont été invoquées pour instruire des procès naïfs. Rappelant que Breton lui-même en faisait état dans le Manifeste du surréalisme, Marguerite Bonnet a souligné avec justesse (dans l’édition de la Pléiade des Œuvres complètes d’André Breton) que, dès ses premières manifestations, l’écriture automatique a été une expérience ambivalente : "parole pulsionnelle, elle reste en même temps surveillée, cet irrésistible contrôle intervenant à des moments et à des degrés divers. C’est dire que l’automatisme est un objectif que le poète se propose sans jamais pouvoir l’atteindre totalement dans la durée, et que, contrairement à une autre idée reçue, Breton n’a jamais sacralisé cette technique, tout en appuyant sur elle l’élan de son écriture poétique."
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