fermer
l'aventure du livre

Ateliers d'écrivains - Philosophes

d'après Florence de Lussy, Stéphanie Ménasé, Françoise Schwab

La vérité est qu’au-dessus du mot et au-dessus de la phrase il y a quelque chose de beaucoup plus simple qu’une phrase et même qu’un mot : le sens, qui est moins une chose pensée qu’un mouvement de pensée, moins un mouvement qu’une direction.

Henri Bergson
La démarche philosophique n’a pas le même objet que la création littéraire, bien qu’elle comporte sa part de fiction et de poésie. Ne vise-t-elle pas essentiellement à s’interroger sur la vérité ? À ce questionnement, l’écriture offre un lieu autant qu’un moyen : Merleau-Ponty considère que "le langage est mystère pour soi"… Et les manuscrits de travail des philosophes présentent, sous la diversité de leurs apparences (fragments de premier jet, pages raturées, feuillets constellés d'ajouts de Jankélévitch), tous les registres du processus de l’invention, depuis la fulgurance intuitive jusqu’à la reprise inlassable de la réflexion en passant par la quête obstinée de la formule opératoire.

Merleau-Ponty et le langage

Les mots sont autant de carrefours où plusieurs routes s’entrecroisent. Et si, plutôt que de vouloir traverser rapidement ces carrefours en ayant déjà décidé du chemin à suivre, on s’arrête et on examine ce qui apparaît dans les perspectives ouvertes, des ensembles insoupçonnés de résonances et d’échos se révèlent.

Claude Simon
Si pour Merleau-Ponty "le langage est mystère pour soi", son usage littéraire possède une valeur heuristique propre, qui fait apparaître la littérature comme modèle pour une pratique de la philosophie dans son rapport interrogatif au monde. Comme modèle aussi de création de sens, non plus à retrouver, mais à mettre en œuvre : c’est l’assemblage qui permet aux signes de porter une signification, et la fonction conquérante de l’expression littéraire propose à la philosophie l’exemple d’une dialectique incarnée.
À l’examen de l’ensemble du manuscrit autographe du Visible et l’invisible et de ses ratures, on constate que les titres des parties et des chapitres, ainsi que la composition de l’ouvrage, sont encore des objets de réflexion quand le philosophe commence à rédiger. Il se lance dans la rédaction alors que le statut de ce texte par rapport à son projet est encore en suspens. Cette façon de procéder corrobore ce qu’il dit du caractère à la fois accidentel et nécessaire de l’écriture. La première phrase est bien une entrée seulement possible dans le monde qu’il envisage de nous apprendre à voir. Et la plupart des corrections suivent l’inscription de sa pensée dans le mouvement même de l’écriture et non dans celui de réécritures ultérieures.

Les ajouts de Vladimir Jankélévitch

Le Traité des vertus, publié pour la première fois en 1949, est le fruit d’une dizaine d’années de travail. […] Dans les années 1968-1974 paraît une seconde édition, en trois volumes, entièrement remaniée, revue et corrigée, qui comporte des textes nouveaux, comme les premières pages présentées ici sous leur forme manuscrite.
Leur étude montre, selon l’expression propre à Jankélévitch, une pensée "se faisant", puisqu’elle rend perceptible le travail du créateur à travers les strates de l’écriture, dans les ajouts, les ratures ou les marges du texte : texte en mouvement où le premier jet rédigé a été repris et enrichi de toutes les notes qui venaient à l’esprit du philosophe pendant son enseignement en Sorbonne. Ses élèves s’en souviennent. Un mot, une fulgurance, une évocation musicale surgissaient au milieu de son cours, lui-même émaillé de longues digressions ; il les notait aussitôt, imprimant à sa pensée un tour nouveau. Et le soir, à sa table, les idées apparues pendant la journée complétaient le travail déjà écrit. Il avait toujours, dans le discours comme dans l’écriture, le souci de parfaire, d’ajouter, de compléter une idée, une trajectoire de pensée, une inspiration. Et le même souffle infatigable qui, lorsqu’il parlait à ses étudiants, le faisait tellement ressembler à un chanteur déchiffrant sa partition, appuyé à sa chaire comme à un piano, et cependant privé de tout accompagnement.
Jamais cette pensée n’était figée, solidifiée dans une rhétorique implacable ; au contraire la parole lui conférait le jaillissement, la spontanéité, mais aussi l’exigence d’approfondissement et de précision propre à la leçon philosophique. Son talent oratoire envoûtait ses auditeurs, qui suivaient, parfois avec difficulté, les méandres d’un développement agrémenté de mots grecs, latins ou russes… rarement traduits. Comme si la dimension orale était nécessaire à cette pensée en expansion
haut de page