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l'aventure du livre

Image et texte manuscrit

par Michel Melot

Les premières illustrations

Les premières images distinctes de l’écriture sont des schémas géométriques ou astronomiques qu’on trouve dans des papyrus égyptiens du 1er siècle av. J.-C. La diffusion du livre sous forme de codex  favorisa du IIIe au Ve siècle, l’insertion d’images dans les textes d’abord scientifiques, comme le manuscrit de Dioscoride, médecin du 1er siècle, intitulé Materia medica conservé à Vienne et comportant 400 planches qui accompagnent le texte sur la page opposée. L’illustration apparut plus tard dans les textes littéraires dont elles scandent les chapitres. Les comédies d’Euripide, l’Iliade, l’Odyssée, l’Enéïde reçurent des illustrations en couleurs sur des papyrus et des parchemins, mais aussi sur des vases, des coupes de terre cuite, des fresques comme à Pompéi et ce qu’on appelle les ‘tablettes iliaques’, en marbre ornées de bas-reliefs qui évoquent les scènes d’Homère. Ces textes antiques furent un réservoir riche qu’exploitèrent les manuscrits médiévaux comme les Travaux et les jours d’Hesiode, les Fables d’Esope, ou  le Roman d’Alexandre, texte du IIIe siècle ap. J.-C. qui connut un vif succès jusqu’à la fin du Moyen-Âge. 




L'illustration liturgique

En Occident, pendant près d’un millénaire, le livre fut un objet liturgique ou un commentaire des textes religieux. Dans le Judaïsme, le tracé des caractères de la Thora est lui-même sacralisé au point de n’être recopié et lu que de façon très ritualisée. Plus tard, dans l’Islam, le Coran n’est illustré que par les formes et les dispositions savantes des caractères arabes qui sont l’émanation du Verbe divin. Dans la première chrétienté, l’écriture n’est pas sacralisée et le tracé des lettres est sécularisé, mais l’image et l’ornement doivent ‘illuminer’ la parole de Dieu d’où le terme d’enluminure. L’enluminure ainsi que la riche reliure qui transforme les manuscrits en véritables objets d’orfèvrerie, confère au texte une solennité, qui correspond à une lecture psalmodiée ou proclamée que permettent les lectionnaires et les antiphonaires, posés sur des lutrins pour être lus en chœur.  Les formes magnifiées des lettres, les fonds d’or ou les couleurs précieuses, autant que leur mise en page et leurs encadrements chargés, doivent se montrer dignes de la parole de Dieu. L’image se fond alors dans le texte dans les initiales ornées ou historiées , notamment dans les Evangiles aux somptueux entrelacs des monastères  irlandais de Kells ou de Lindisfarne (vers 800), et dans les écoles carolingiennes des VIIIe et IXe siècles. Les pages de titres ouvrent le livre comme une cérémonie et des pages-tapis déroulent leurs ornements en alternance avec les pages de texte calligraphiés.





La calligraphie latine

L’alphabet latin, où chaque lettre est supposée avoir la même valeur quelle que soit sa forme, laisse peu de place à la fantaisie du scribe et la calligraphie latine qui avait donné au haut Moyen-Âge des chefs-d’œuvre, surtout jusqu’à l’époque carolingienne,  fut neutralisée par le souci de la lisibilité et de la régularité des caractères, qui prévaut toujours en Occident sur leur expressivité. La typographie imposa aux lettres et aux espaces des formats rigoureusement normalisés, laissant à l’illustration le soin d’ajouter quelques fantaisies limitées aux parties marginales du livre : frontispices et pages de titre,  bandeaux et fleurons entre les chapitres,  vignettes et  lettrines  en début de paragraphes, culs-de-lampe à la fin. Certains imprimeurs comme Pierre-Simon Fournier au XVIIIe siècle disposaient d’impressionnants catalogues de ces ornements  typographiques. L’art de la lettre n’en fut pas pour autant perdue et des calligraphes virtuoses comme le célèbre Charles Paillasson qui composa de nombreux recueils de modèles d’écriture. A la fin du XVIIIe siècle, Le calligraphe qu’on appelait le ‘fameux Bernard’ étonnait la cour de Louis XVI par ses portraits levés à la plume d’oie. Grâce à l’invention de la lithographie en 1796, les lettres purent être imprimées d’après leur dessin comme des images. Outre qu’elle permit de copier des hiéroglyphes, des cartes de géographie et des partitions musicales, elle autorisa des mises en page qui renouent avec la liberté des manuscrits.




La calligraphie arabe

Le Coran, comme la Bible, interdit la représentation de la figure humaine, par crainte de l'idolâtrie. Dans la Chrétienté, les débats menés sous Charlemagne et consignés dans les Libri Carolini, contournèrent cette interdiction considérant que le Christ avait pris une figure humaine tout en étant Dieu. A la même époque, dans l'église byzantine, la distinction entre la vénération, qui encourage  la représentation des saints et l'adoration, qui la bannit, le débat conduisit à la guerre des iconoclastes, pendant laquelle des manuscrits enluminés furent détruits et leurs portraits déchirés. Les Coran n'eurent pour illustration que les variations infinies sur les caractères de l'écriture arabe, incarnation du verbe d'Allah, sacrée non seulement par son sens mais (comme c'est aussi le cas de l'écriture des Torah dans le Judaïsme) dans leur forme même. Cette contrainte développa un art consommé de la calligraphie et des encadrements des pages, considérées comme un espace sacré. L'art d'entrelacer les lettres jusqu'à les rendre illisibles, telle qu'on le voit  aussi en Irlande dans les manuscrits contemporains de la période carolingienne,  atteint son sommet dans l'écriture coufique, qui orne les Corans  mais aussi les architectures et les objets du culte.  Tous les courants de l'Islam ne furent pas aussi rigoristes et des peintres virtuoses illustrèrent du XVIe au XVIIIe siècle, en Perse, en Mongolie et en Inde des poésies, des chroniques et des contes profanes d'une grande sensualité.




 
L'art d'entrelacer les lettres jusqu'à les rendre illisibles, telle qu'on le voit  aussi en Irlande dans les manuscrits contemporains de la période carolingienne,  atteint son sommet dans l'écriture coufique, qui orne les Corans  mais aussi les architectures et les objets du culte.  Tous les courants de l'Islam ne furent pas aussi rigoristes et des peintres virtuoses illustrèrent du XVIe au XVIIIe siècle, en Perse, en Mongolie et en Inde des poésies, des chroniques et des contes profanes d'une grande sensualité.

La calligraphie orientale

La notion d'illustration ne peut avoir le même sens en Orient, où l'écriture issue de signes empruntés à la nature, ne s'est jamais séparée de l'image. Les caractères chinois, qui furent adaptés par les Japonais, tirent leur origine de pratiques divinatoires par lesquelles des devins interprétaient les messages inscrits dans le monde. Chaque signe signifie autant par son tracé que par son sens conventionnel et la calligraphie, art de tracer les lettres de façon harmonieuse et expressive, est intégrée dans l'apprentissage de l'écriture. Aussi n'y a-t-il pas de distinction aussi nette qu'en Occident entre l'image et le texte.

La disposition des caractères doit être savamment équilibrée sur la page, comme dans un paysage, tandis que la peinture peut être lue comme un récit selon un ordre vertical ou horizontal savamment agencé. Le pinceau et l'encre de Chine favorisent la traduction des émotions du calligraphe qui est un véritable poète graphique. C'est le même outil qui sert au peintre et au calligraphe,  aussi caractères et figures peuvent s'entremêler dans un même espace, selon des jeux subtils beaucoup plus libres que dans les écritures occidentales où la lettre fut séparée de son illustration jusqu'à la fin du XIXe siècle, lorsque les poètes comme Mallarmé, fortement influencés par l'art japonais, conçurent leurs livres comme des œuvres graphiques autant que littéraires, tandis que les peintres comme Manet travaillaient à l'encre de chine leur dessins comme des calligraphies.

L'enluminure médiévale

A partir du XIIIe siècle, le livre reste toujours un objet essentiellement religieux mais les illustrations deviennent à la fois plus réalistes et plus sensuelles. L'intérêt pour les sciences naturelles et l'observation de la nature ôtent à l'image le langage avant tout symbolique qu'ils avaient, même pour illustrer des connaissances humaines. D'autre part, le développement des pratiques religieuses intimes des laïcs répandues par les ordres mendiants qui parcourent les villes, multiplie pour les prêtres les bréviaires et pour les aristocrates, les psautiers et les luxueux  livres d'heures de petit format,  illustrés par des miniatures élégantes relatant des scènes de la vie du Christ, de la Vierge et des saints. Les modelés apparaissent timidement au XIIe siècle. En opposition avec ces images pittoresques, c'est l'époque où le culte de l'hostie comme  corps du Christ s'impose avec le dogme de la transsubstantiation (1215) et l'institution de la Fête-Dieu (1264). Au XIVe siècle, les premiers réformateurs s'opposent à cette conception trop charnelle de la religion et critiquent l'abus des images. De même, on voit apparaître dans les marges des manuscrits des images satiriques contre le clergé, singes et ânes déguisés en moines ou en évêques, et des scènes triviales de la vie quotidienne. Le portrait des commanditaires des livres y apparaissent sur la page de garde, et, au XVe siècle, celui des auteurs, agenouillé d'abord devant le donateur, puis assis en train d'écrire. 





De l'enluminure au tableau

A son origine, le mot miniature vient du minium, de couleur rouge, avec lequel on écrivait les lettres initiales ornant les textes religieux.  Au cours du Moyen-Âge, l'image prend  de plus en plus d'indépendance et d'importance par rapport au texte. L'illustration sort de son contexte religieux. A la fin du XIVe siècle et au début du XVe siècle, la miniature devient un véritable tableau qui occupe souvent une pleine page et décrit des scènes spectaculaires tirées des grands cycles de légendes profanes ou  de la vie publique et privée. Des princes lettrés se font illustrer des livres somptueux, dont le contenu religieux n'est plus qu'un prétexte. Jean sans peur, duc de Bourgogne commanda vers 1410 un exemplaire magnifiquement illustré du Livre des merveilles, récit plus ou moins fabuleux du voyage en Orient de Marco Polo. Les livres princiers de ce début du XVe siècle gardaient un thème religieux qui n'apparaît guère dans les illustrations, comme les fameuses  Très Riches Heures du duc de Berry, ou devenaient purement profanes comme le Livre de chasse de Gaston Phœbus, comte de Foix. L'enlumineur devient aussi un fournisseur de cartons de tapisserie, de vitraux ou un peintre de chevalet, comme le plus célèbre d'entre eux, Jean Fouquet (né à Tours v.1420), dont les miniatures peuvent être encadrées comme des tableaux, ainsi qu'on peut les voir dans les collections du château de Chantilly. La séparation des images et du texte prépare l'édition des livres imprimés.


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