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l'aventure du livre

Les modèles de lecture des temps modernes

par Guglielmo Cavallo et Roger Chartier
Scandée par les trois révolutions qui ont transformé les pratiques entre Moyen Âge et XXe siècle, l'histoire de la lecture met en évidence quelques modèles majeurs qui furent successivement dominants.

La lecture humaniste

Le premier d'entre eux peut être qualifié d'"humaniste". Il caractérise les lectures savantes du temps de la Renaissance à partir d'une technique intellectuelle spécifique : celle des "lieux communs". Deux objets sont, tout à la fois, les supports et les symboles de cette manière de lire.

La roue à livres

Son existence est ancienne, mais les ingénieurs de la Renaissance se sont efforcés de la perfectionner grâce aux progrès de la mécanique. Mue par une série d'engrenages, la roue à livres permet au lecteur de faire apparaître simultanément devant lui plusieurs livres ouverts, disposés sur chacun des pupitres que comporte l'appareil. La lecture qu'autorise un tel instrument est une lecture de plusieurs livres à la fois. Le lecteur qui la pratique est un lecteur qui confronte, compare, collationne les textes, qui les lit pour en extraire citations et exemples, et qui les annote de façon à repérer et indexer plus facilement les passages qui ont retenu son attention.

Le cahier de lieux communs

Le cahier de lieux communs est le second objet emblématique de la lecture humaniste. Il s'agit, à la fois, d'un instrument pédagogique que chaque écolier ou chaque étudiant se doit de tenir et d'un accompagnement indispensable de la lecture lettrée. Apprenti ou expert, le lecteur copie dans des cahiers organisés par thèmes et rubriques des fragments des textes qu'il a lus, distingués pour leur intérêt grammatical, leur contenu factuel ou leur exemplarité démonstrative. Composés à partir des lectures, les cahiers de lieux communs qui se substituent aux techniques anciennes des arts de la mémoire, peuvent à leur tour devenir une ressource pour la production de nouveaux textes. L'abondance des matières qu'ils contiennent, et qui font coexister citations textuelles et choses vues, faits observés et exemples lus, vient nourrir la pratique de l'argumentation. Produits de la lecture lettrée, les cahiers de lieux communs constituent au XVIe siècle un véritable genre éditorial dès lors que des auteurs prestigieux (Erasme, Melanchthon) et des libraires-éditeurs les multiplient et les spécialisent, accumulant des ouvrages utilisables en droit, en pédagogie, en théologie.
La lecture que caractérise la technique des lieux communs a ses spécialistes : ces lecteurs "professionnels" employés par les familles aristocratiques pour accompagner les fils dans leurs études ou pour assumer auprès des pères les rôles multiples de secrétaire et de lecteur à haute voix. Il leur revient de composer les recueils de citations et d'extraits qui doivent aider leur patron ou leur protecteur aristocratique dans la lecture des classiques nécessaires à son rang ou à sa charge. Mais au-delà même de ces "professionnels", la lecture fondée sur la méthode des lieux communs est partagée par tous les lettrés.

L'irréductible originalité de Montaigne

Rares sont à la Renaissance les lecteurs lettrés qui s'écartent de ce modèle dominant. Montaigne est de ceux-là. Ses gestes de lecteur s'opposent terme à terme aux lecteurs érudits : en lisant, il ne tient aucun cahier de lieux communs, refusant de copier et compiler ; il n'annote pas les livres qu'il lit pour repérer extraits et citations, mais fait figurer dans l'ouvrage lui-même un jugement d'ensemble ; enfin, il n'utilise pas pour rédiger les Essais de répertoires de lieux communs mais compose librement, sans s'embarrasser de souvenirs de lecture ou sans interrompre l'enchaînement des pensées par des références livresques. Montaigne est donc un lecteur singulier qui refuse règles et postures de la lecture d'étude : il ne lit jamais la nuit, il ne lit jamais assis, il lit sans méthode, et sa bibliothèque, loin d'être cette ressource ouverte et mobilisable qu'est toute grande bibliothèque humaniste, constitue le lieu privilégié du retrait hors le monde. Rien ne montre mieux l'étrangeté d'une telle pratique et, a contrario, la force dominante du modèle auquel elle s'oppose, que les efforts faits après la mort de Montaigne pour soumettre l'étrangeté des Essais à une division par lieux communs ou à une réorganisation thématique permettant une lecture plus aisée au lecteur qui veut puiser dans leur texte extraits et exemples. L'irréductible originalité de Montaigne se perçoit mieux lorsqu'elle est rapportée aux conventions et aux habitudes qui gouvernaient la lecture savante de la Renaissance.

Les modèles de lecture nés avec la Réforme

Les réformes religieuses des XVIe et XVIIe siècles installent en Occident un second grand modèle de lecture.
La diffusion à large échelle d'un corpus nouveau de textes chrétiens modifie profondément la relation des fidèles à la culture écrite. De nouveaux partages s'établissent qui respectent bien peu la division classique entre protestantisme et catholicisme : l'opposition si souvent faite entre le protestantisme considéré comme une religion de l'écrit, fondée sur la lecture personnelle du texte biblique, et le catholicisme tenu pour une religion de la parole et de l'écoute, donc de la médiation cléricale, n'est plus aujourd'hui recevable.

Toutes les églises s'efforcent de transformer les chrétiens en lecteurs

D'une part, des deux côtés de la frontière confessionnelle, ce sont les mêmes dispositifs de proscription et prescription qui visent à conduire les fidèles vers les seuls textes autorisés. Certes, les interdictions n'ont pas partout les mêmes rigueurs, ou les mêmes supports – que l'on pense au rôle joué dans l'Église romaine par les index de livres prohibés et les condamnations émanées des tribunaux inquisitoriaux. Mais toutes les églises s'efforcent de transformer les chrétiens en lecteurs et d'appuyer sur une production multipliée de livres d'enseignement, de dévotion et de liturgie les gestes nouveaux exigés par la réforme religieuse. La lecture devient ainsi, en sa définition spirituelle et dévotieuse, tout entière commandée par la relation avec Dieu. Elle ne trouve pas sa fin en elle-même mais doit nourrir l'existence chrétienne du fidèle, conduit au-delà du livre par le livre même, mené par des textes déchiffrés, commentés et médités à l'expérience singulière et immédiate du sacré.

C'est entre le luthéranisme et le catholicisme, d'un côté, et les protestantismes réformés, calviniste ou piétiste, d'un autre que paraît s'instaurer le contraste majeur en matière de lecture chrétienne. Pas plus que le catholicisme romain, le luthéranisme, au moins jusqu'à la fin du XVIIe siècle, n'est une religion de la lecture individuelle de la Bible. Dans l'Allemagne luthérienne mais aussi dans l'Europe du Nord, la Bible est un livre de paroisse, de pasteurs, de candidats au ministère, qui ne doit pas être donné à ceux qui risqueraient d'en faire des lectures hétérodoxes et dangereuses. De là, en pays luthérien et catholique, le rôle essentiel de la parole cléricale et de tous les livres qui ont charge d'indiquer la correcte interprétation de l'Écriture. Les catéchismes, les psautiers, les histoires bibliques (qui sont des réécritures du texte biblique lui-même) constituent le matériau privilégié, au demeurant fort semblable de part et d'autre de la frontière confessionnelle, de cette médiation de lecture.

Calvin fait de la lecture de la Bible le modèle de toutes les lectures

Dans les terres gagnées au calvinisme et au puritanisme, la fréquentation personnelle et familiale du texte biblique a porté des pratiques de lecture toutes différentes. La relation directe, sans intercession, entre le fidèle et la Parole sacrée fait de la fréquentation de la Bible une expérience spirituelle fondamentale et elle érige la lecture du texte sacré en modèle de toutes les lectures possibles. Faite en silence à soi-même ou à haute voix à la famille assemblée, pratiquée dans le for privé ou à l'église, présente à chaque moment de l'existence, la lecture de la Bible définit une relation à l'écrit qu'investit une intensité singulière. Ce modèle original de lecture, qui peut être tenu comme la forme achevée de la « lecture intensive », commande toutes les lectures, qu'elles soient religieuses ou séculières, des communautés calvinistes, puritaines et, à partir des dernières décennies du XVIIe siècle, avec la seconde Réforme, piétistes.
L'histoire des pratiques de lecture conduit donc à déplacer l'opposition trop simple tracée entre protestantisme et catholicisme au profit de la mise en évidence de proximités longtemps inaperçues entre l'Église romaine et la religion luthérienne comme des différences durables à l'intérieur même du monde de la Réforme. Cette histoire permet aussi d'inscrire dans les sociétés occidentales, en contrepoint des modèles chrétiens dominants, des pratiques autres – par exemple celles des communautés juives.
  
Par-delà les contrastes évidents dans les rapports à l'écrit, ce que manifestent ces lectures minoritaires, souvent interdites et pourchassées, est une appropriation détournée des textes qui reconstitue une tradition et une religion à partir des fragments rencontrés dans les ouvrages chrétiens qui condamnent les propositions hérétiques. Au-delà même des communautés juives, ces lectures "en creux", qui déchiffrent les textes pour y trouver justement ce que ceux-ci visent à censurer et oblitérer, constituent une pratique de défense pour tous les lecteurs (protestants en terre de Contre-Réforme, catholiques en pays réformés, esprits rebelles en régime d'absolutisme, etc.) qu'un ordre dominant s'efforce d'éloigner des ouvrages que personne ne doit lire.

Au XIXe siècle, la dispersion des modèles

Avec la croissance générale de l'alphabétisation, l'entrée dans la culture écrite imprimée de nouvelles classes de lecteurs (les femmes, les enfants, les ouvriers) et la diversification de la production imprimée, le XIXe siècle connaît une grande dispersion des modèles de lecture. Le contraste est fort entre l'imposition de normes scolaires qui tendent partout à définir un idéal unique, contrôlé et codifié, de la lecture légitime et, d'autre part, l'extrême diversité des pratiques propres à chaque communauté de lecteurs, qu'elle soit anciennement familière de l'écrit ou nouvelle venue à l'imprimé. Certes, tous les lecteurs des Anciens Régimes occidentaux ne lisaient pas de même façon, et entre les plus virtuoses d'entre eux, lecteurs par héritage, par profession ou par habitude, et les plus malhabiles, ceux des imprimés de colportage, les écarts étaient grands. Mais avec l'accès de presque tous à la compétence de lecture telle que l'établit au XIXesiècle, dans l'Europe la plus développée, l'acculturation à l'écrit, par l'école et hors l'école, la fragmentation des manières de lire et des marchés du livre instaure, derrière les apparences d'une culture partagée, la plus extrême diversité des pratiques. La typologie des modèles dominants des rapports à l'écrit tels qu'ils se sont succédé depuis le Moyen Âge (du modèle monastique de l'écriture au modèle scolastique de la lecture, de la technique humaniste des lieux communs aux lectures spirituelles et religieuses du christianisme réformé, des manières populaires de lire à la "révolution de la lecture" du temps des Lumières) cède la place, dans les sociétés contemporaines, à une dispersion des usages qui correspond à celle du monde social. Avec le XIXe siècle, l'histoire de la lecture entre dans l'âge de la sociologie des différences.
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