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l'aventure du livre

Le livre au Grand Siècle

par Jean-Dominique Mellot

Un siècle d'austérité pour l'objet livre

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Le "Grand Siècle" est, de fait, un siècle de pause sur le plan des techniques et de l’organisation de l’atelier d’imprimerie.
En matière d’imprimerie, aucune innovation technologique importante n’intervient en effet au XVIIe siècle. L’impression repose sur un matériel et des principes inchangés par rapport au XVIe siècle :
  -  l’usage de la presse à bras de Gutenberg, qui n’a reçu que des perfectionnements mineurs à la fin du XVe et au début du XVIe siècle ;
  -  l’emploi d’un papier dit "de chiffon" dont la matière première est obtenue à partir de résidus textiles ;
  -  une encre fabriquée suivant des recettes artisanales au sein de chaque atelier ;
  -  enfin, des caractères métalliques mobiles, tels qu’ils ont été mis au point à l’époque de Gutenberg et perfectionnés à la fin du XVe et au début du XVIe siècle.

De ce fait, l’organisation du travail et la répartition entre la "casse" (compositeurs typographes) et la "presse" (ouvriers pressiers) demeurent identiques elles aussi.
Seule la taille même des ateliers a tendance à croître dans la seconde moitié du XVIIe siècle sous l’effet des mesures de contingentement du nombre d’imprimeries.
En outre, par rapport à bien des ouvrages produits à l’époque de la Renaissance, au XVIIe siècle la qualité et l’esthétique même du livre semblent en retrait.
 

La dégradation du produit papetier

La qualité dégradée du papier offre une première explication de poids au recul qualitatif de l'ensemble de la production imprimée. Et ce notamment en France, premier pays producteur de papier en Europe, où l’on compte déjà à l’époque pas moins de 400 moulins à papier.

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À partir des années 1633-1635 une surfiscalisation frappe la production papetière. Le cardinal de Richelieu a en effet imaginé de taxer lourdement le papier afin de contribuer au financement de l’entrée de la France dans la guerre de Trente Ans. Or le papier, à l’époque artisanale, représente 40 à 50 % du prix de revient d’un livre. Pour éviter d’avoir à augmenter le prix des publications et de perdre des clients, libraires et imprimeurs vont donc préférer rogner sur la qualité de leurs achats de papier.
Cette qualité va rester généralement médiocre (sauf pour les ouvrages de prestige) pendant la majeure partie du XVIIe siècle, en gros jusqu’aux années 1690, à Paris et plus encore en province.
Le papier français, entre 1635 et les années 1690, est souvent grenu, semé d’impuretés et parfois même pelucheux, ce qui entraîne un encrage inégal et une impression de négligence plus ou moins accusée.

La raréfaction de l’image

Au début du XVIIe siècle, on assiste à la généralisation d’une technique d’illustration plus coûteuse et plus exigeante que la gravure sur bois en taille d’épargne : à savoir la gravure sur cuivre ou taille-douce.
La gravure sur cuivre nécessite l’emploi d’une presse distincte de la presse typographique, la presse en taille-douce. Cette innovation, qui représente une évidente plus-value qualitative, va, comme paradoxalement, aboutir à une raréfaction de l’image dans la plupart des livres.
C’est de cette époque particulièrement que date ce que l’on a coutume d’appeler le "divorce du texte et de l’image". De fait, si l’on excepte les livres et livrets de colportage – qui vont continuer à utiliser les mêmes bois gravés – et certains livres pratiques ou scientifiques présentant figures et schémas dans le texte, l’image se trouve réduite au XVIIe siècle à un frontispice ou à un portrait d’auteur gravé sur cuivre.
 

Une typographie peu innovante

En ce qui concerne la typographie française, aucune innovation notable n’est à signaler non plus.
On assiste au XVIIe siècle à une unification, voire à une uniformisation, autour des caractères dits de Garamont, mis au point par Claude Garamont vers 1530-1550.
La seule véritable création en matière typographique, en France, correspond aux Romains du Roi conçus pour l’Imprimerie royale vers 1690 et qui ne connaîtront pratiquement aucune diffusion en dehors de l’Imprimerie royale elle-même.
L’originalité dans le domaine typographique vient plutôt des Pays-Bas, avec l’encre, les ornements et les caractères conçus pour les imprimeurs hollandais Elzevier dans les années 1630-1640.
Le matériel elzévirien représente à l’époque le nec plus ultra en Europe, et plusieurs imprimeurs belges et français vont s’efforcer d’imiter ce modèle pour leurs travaux les plus prestigieux.

Des reliures modestes

Dans le domaine de la reliure, la modestie et l’uniformité sont généralement de mise, avec des couvrures solides en simple parchemin souple, très répandues, ou en veau brun (dont le plus souvent seul le dos est décoré).
Le timide développement de la reliure d’édition à l’extrême fin du siècle va contribuer à accentuer ce phénomène de nivellement.

Un tournant en matière de « mise en texte »

L’innovation, en France et dans le domaine francophone, est à rechercher du côté de la mise en page et de ce que les historiens du livre appellent plus généralement la "mise en texte".
Avec l’introduction de plus en plus systématique des alinéas et des paragraphes – même si certains exemples peuvent être relevés dès le XVIe –, les livres du XVIIe siècle bénéficient d’un texte souvent plus aéré, moins compact. Ils commencent autrement dit à adopter une présentation qui s’efforce de mieux souligner les articulations de la pensée.
En la matière, il n’est pas très surprenant que le philosophe René Descartes ait été pionnier. On sait qu'il est en effet intervenu personnellement pour que la présentation typographique de son œuvre souligne au mieux la structuration de son propos. Témoin privilégié de ses innovations : l’un des livres les plus célèbres du XVIIe siècle, le Discours de la méthode, premier ouvrage de philosophie en langue française, que Descartes, séjournant aux Provinces-Unies depuis 1629, fait imprimer à Leyde en 1637 par un imprimeur-libraire francophone.
D’une façon générale, toutefois, le Grand Siècle ne brille ni par la qualité globale de ses productions ni par des innovations majeures sur les plans technique et esthétique.
 

Une conjoncture apparemment défavorable

Si l’on se tourne vers la conjoncture générale, on s’aperçoit qu’elle n’est guère brillante non plus dans la majeure partie de l’Europe.
Le XVIIe siècle est marqué par des cycles d’épidémies, de disettes et de pénuries.
Dans les décennies 1690 et 1700, les années dites "de misère" de la fin du règne de Louis XIV, sévit aussi ce qu'Emmanuel Le Roy Ladurie (Histoire humaine et comparée du climat, Fayard, t. 1, Canicules et glaciers XIIIe-XVIIIe siècles, 2004) a appelé le "petit âge glaciaire", avec son lot de mauvaises récoltes et de surmortalité.
On déplore également des conflits religieux et des guerres à répétition – l’un des points culminants se situant lors de la fameuse guerre de Trente Ans (1618-1648), qui dévaste toute une partie de l’Europe, l’Allemagne, la Bohême et la Lorraine notamment.
Enfin, la dépression ou la stagnation économique règnent pendant une grande partie du siècle.
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