fermer
l'aventure du livre

Le livre au Grand Siècle

par Jean-Dominique Mellot

Accroissement et diversification de la production imprimée

Si le contexte est globalement défavorable, il faut néanmoins se rendre à l’évidence : l’offre d’imprimés ne cesse de s’accroître au cours du XVIIe siècle.
On voit se multiplier et devenir de plus en plus courants, en ville surtout, non seulement les livres, mais aussi ce que les historiens de l’écrit appellent les imprimés "non-livres". À savoir en particulier les premiers périodiques mais également les affiches, les faire-part, les avis publicitaires, les formulaires, etc. Autant de supports qui accompagnent manifestement l’expansion de la "raison graphique".

Les promesses de l’offre

L’univers de l’imprimé au XVIIe siècle devient en effet de plus en plus accessible ; le livre est de plus en plus "visible", même pour les non-lisants encore nombreux.
Cette propagation est particulièrement sensible en milieu urbain, mais elle gagne déjà les campagnes grâce à un nombre croissant de diffuseurs, les colporteurs principalement, à la fin du XVIIe siècle.

Les formats

L’évolution générale des formats témoigne de cette espèce de "gain de proximité". Le livre au XVIIe siècle est plus maniable, plus banal, et il paraît de surcroît l’assumer, au point que les petits formats elzéviriens font l’objet d’un véritable engouement parmi les amateurs. Ces petits formats, avant tout l’in-octavo et l’in-douze, vont progresser très nettement, en particulier dans les genres les plus valorisés du XVIIe siècle.

Profane et sacré

L’essor de la production littéraire et la "naissance de l’écrivain" apparaissent comme les deux grandes révélations éditoriales du siècle.
Encore faut-il distinguer les deux formes de littérature qui s’imposent alors.
La littérature profane (et son genre phare, le théâtre) s’affirme avec les grands auteurs qui vont devenir nos classiques : Pierre Corneille, sans oublier son frère Thomas, mais aussi Molière, Jean Racine…
Leurs œuvres, plébiscitées sur scène et en librairie, inaugurent l’ère des grands succès littéraires et justifient l’émergence d’une librairie spécialisée dans les nouveautés littéraires et établie à Paris, au Palais de la Cité.
Mais on ne saurait oublier la littérature religieuse et spirituelle. Le XVIIe siècle français vit en effet sur l’élan de la Contre-Réforme ou Réforme catholique, acclimatée au contexte de l’Église gallicane, une Église soucieuse de son autonomie nationale vis-à-vis de Rome.
Les livres de dévotion, en langue française, s’adressent de plus en plus aux laïcs, même aux plus modestes, en cet âge dit de l’"humanisme dévot" ou "humanisme chrétien".
Cette forme d’humanisme est promue par saint François de Sales avec son Introduction à la vie dévote (1re éd., Lyon, 1608), l’un des "best-sellers" spirituels du siècle.

Succès de librairie

De grands classiques de la spiritualité comme l’Imitation de Jésus-Christ, dont le texte remonte à la fin du Moyen Âge, connaissent un succès inimaginable sous différentes versions, de la plus modeste à la plus recherchée, illustrée ou non – Pierre Corneille n’hésitant pas à mettre sa renommée au service d’une nouvelle version en vers français.
La production de catéchismes, de livres de prières, de livrets de dévotion et d’exemples moraux atteint un niveau encore inédit. Le modèle du catéchisme, en particulier, s’ancre profondément dans les milieux les plus modestes. En témoigne par exemple le catéchisme du diocèse de Rouen, dont les illustrations montrent, au sein de la famille d’un menuisier catholique normand, la lecture pieuse d’un livre de grand format (Nouveau Testament ou Vies des saints), clairement figurée comme le prolongement de la messe dominicale, tandis que les outils du métier restent sagement au râtelier.
Dans le même temps, le succès du réseau des collèges de la Compagnie de Jésus entraîne un accroissement spectaculaire du nombre de livres de classe (grammaires, dictionnaires, manuels…) et de classiques latins en circulation.

Élargissement du public

Au total, jamais le livre n’a encore connu une diffusion aussi élargie qu’au XVIIe siècle auprès des différentes générations et parmi les publics des deux sexes.
Chez les femmes de la bourgeoisie, notamment, le livre relève désormais de l’univers quotidien, qu’il s’agisse de lectures de loisir ou de lectures sérieuses, centrées autour du Livre unique.
Abraham Bosse représentera l'une et l'autre de ces "catégories", à travers la parabole des "Vierges folles", adonnées à la lecture de romans, et des "Vierges sages", méditant la Bible.
Dans les deux cas, le livre est au centre des occupations mais aussi des préoccupations.

 

Démocratisation

Dans cette forme de "démocratisation" du livre, les exigences religieuses ont joué un grand rôle, en rendant le livre familier aux plus humbles des fidèles.
De telles exigences ont en effet puissamment contribué aux progrès de la scolarisation et de l’alphabétisation, non seulement en milieu urbain mais aussi dans les campagnes – particulièrement dans le contexte de la Révocation de l’édit de Nantes (1685), avec un effort notable en direction des régions marquées jusque-là par la présence protestante.

Alphabétisation

L’un des résultats les plus sensibles de cette "démocratisation", c’est que les taux d’alphabétisation atteints dans les régions de la moitié nord de la France, dans la seconde moitié du XVIIe siècle, sont déjà remarquables, particulièrement en Champagne, en Normandie et dans le Bassin parisien.
Ainsi, plus des deux tiers des habitants masculins de Reims et de Rouen sont alphabétisés aux alentours de 1670. Les petites écoles dans ces régions se sont multipliées et prennent en charge les enfants des couches populaires, si possible des deux sexes.
Pour les catégories plus favorisées, d’autres formules existent, ainsi qu’en témoigne la gravure d’Abraham Bosse représentant Le Maistre d’escole laïc et sa classe constituée d’enfants de tous âges issus de la bourgeoisie parisienne.

L’émergence de la Bibliothèque bleue

Pour tous les nouveaux alphabétisés, pour tous les nouveaux lecteurs, il faut à présent de nouveaux livres, moins intimidants, moins chers, moins longs à lire. D’où le développement de ce que l’on appellera un peu plus tard la Bibliothèque bleue, qui vise à répondre à ces nouveaux besoins.
Ce n’est pas un hasard si cette Bibliothèque bleue voit le jour en Champagne (à Troyes plus exactement) avant de gagner la Normandie (à Rouen tout d’abord). Ces deux provinces sont en pointe dans le mouvement de scolarisation et d’alphabétisation. En outre, elles sont accoutumées à exporter une partie de leur production imprimée en direction de Paris et de l’Île-de-France.

Accès aux textes

La Bibliothèque bleue, c’est d’abord un répertoire de textes tombés dans le domaine public (c’est-à-dire dont les premiers privilèges d’impression sont expirés) et par conséquent d’accès libre pour les imprimeurs-libraires.
On y retrouve aussi bien des romans de chevalerie que des ouvrages pratiques, des facéties et des farces gothiques, mais également et surtout des livrets de dévotion et des vies de saints, même si ces derniers ouvrages ont été généralement moins bien conservés.
Il s’agit en d’autres termes de lectures complémentaires de l’enseignement alors dispensé dans les écoles paroissiales. Avec elles se trouve confirmé le lien existant entre le développement de l’édition de colportage et les exigences éducatives directement issues de la Réforme catholique.

Un lectorat populaire

Les textes de la Bibliothèque bleue sont en général courts (ou du moins raccourcis), imprimés à l’économie, illustrés de même, avec des bois gravés anciens et sans cesse réutilisés ("bois de réemploi").
Leur papier est le plus souvent de petit format, très médiocre.
Ces textes tirent leur nom de "Bibliothèque bleue" du papier d'emballage de couleur grise ou bleue avec lesquels ils sont brochés.
Le corpus se caractérise ainsi par son unité formelle, même si les contenus en sont très divers.
Ce corpus, de fait, n’est pas homogène. Son public ne l’est pas nécessairement non plus.
Sont principalement visés ceux que l’on appellerait aujourd’hui les "primo-lecteurs", aussi bien en ville qu’en milieu rural.
Il s’agit d’un lectorat populaire en ce sens qu’il n’appartient pas – ou en tout cas de moins en moins au fil du XVIIe siècle – aux élites lettrées qui ont assuré le succès du livre imprimé aux XVe et XVIe siècles.
sommaire
imprimer la pagehaut de page