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l'aventure du livre

Le livre au Grand Siècle

par Jean-Dominique Mellot

Vers une nouvelle géographie de l'édition européenne

 
En matière de géographie de l’édition, des changements importants se font jour dans l’Europe du XVIIe siècle, une Europe qui se trouve désormais morcelée sur les plans tant religieux que culturel.
On ne peut que tenter de situer ces changements par rapport aux représentations cartographiques dont on dispose pour le seul XVIe siècle.

Une nette évolution par rapport au XVIe siècle

À la fin du XVIe siècle, si l’on excepte Paris et Lyon, quelques autres villes de France et de la péninsule Ibérique, les centres d’édition les plus puissants se trouvent en Italie du Nord, en Suisse, en Allemagne et aux Pays-Bas (Pays-Bas du Sud surtout).
Autrement dit, ils sont situés le long de ce que les historiens de l’économie ont appelé "l’arc de prospérité lombardo-rhénan", cette sorte de "croissant fertile" précapitaliste et préindustriel hérité de la fin du Moyen Âge.
Les points d’appui de cet arc, en matière de librairie, sont des centres comme Venise, Francfort (prospère grâce à ses célèbres foires), et Anvers, l’un des principaux foyers de la Contre-Réforme.
Or, dès le tout début du XVIIe siècle, on assiste à une série de modifications majeures. Venise et l’Italie cèdent le pas à Anvers au sein de l’aire catholique. Bâle, Lyon, Genève sont en déclin. Cependant qu’avec la guerre de Trente Ans (1618-1648), le marché allemand et ses foires entrent en nette récession.
Un basculement s’opère alors qui se révèle particulièrement favorable aux pays de la façade ouest et nord-ouest de l’Europe : les Pays-Bas – Pays-Bas du Sud (Pays-Bas espagnols, Belgique actuelle) et Pays-Bas du Nord (Provinces-Unies) –, la France, et dans une moindre mesure la Grande-Bretagne.

L’essor des Provinces-Unies

Depuis leur accession à l’indépendance dans les années 1580, les Provinces-Unies connaissent un essor particulièrement spectaculaire.
La jeune République est un îlot de tolérance dans une Europe de contrastes religieux et politiques. Des auteurs et des libraires de diverses confessions y cohabitent sans heurts.
Les Provinces-Unies peuvent de cette façon développer une industrie du livre de qualité en grande partie tournée vers l’exportation, grâce également au dynamisme du commerce maritime hollandais.
La dynastie des imprimeurs-libraires Elzevier, qui s’est établie principalement à Leyde puis à Amsterdam, se fait d’abord une spécialité des publications savantes et classiques.
À partir de la fin des années 1630, elle se tourne aussi vers la réimpression des best-sellers de la littérature française (Le Cid de Pierre Corneille, publié à Paris en 1637, est réimprimé dès 1638 aux Pays-Bas) et impose en ce domaine ses critères de qualité.
Un peu plus tard, les Elzevier lanceront également aux Provinces-Unies des nouveautés prohibées en France et seront largement imités aux Pays-Bas du Nord et du Sud.
Toute cette production va dès lors contribuer très nettement au rayonnement de la langue française en Europe.

 

La France, centre de gravité de l'édition européenne

La France devient le centre de gravité de l’édition européenne au XVIIe siècle.
Si la conjoncture générale paraît plutôt morose, c’est à plusieurs égards en revanche que le royaume de France se retrouve bien placé.
  -  Géographiquement, il occupe comme les Pays-Bas une position favorable aux échanges sur la façade atlantique de l’Europe, la plus valorisée par les nouveaux axes commerciaux depuis la découverte du continent américain.
  -  Mais c’est aussi démographiquement que la France pèse d’un poids appréciable. Avec environ 20 millions d’habitants, c’est le pays le plus peuplé d’Europe, s’appuyant sur un réseau de villes nombreuses et bien réparties. Un réseau de collèges tenus pour la plupart par les Jésuites accueille des dizaines de milliers d’élèves, et une précoce centralisation s'est mise en place à partir de la capitale (qui passe de 300 000 à 500 000 âmes environ au cours du XVIIe siècle, dont quelque 40 000 étudiants).
  -  Du point de vue politique, le royaume retrouve la stabilité après les guerres de Religion et les troubles politico-religieux de la seconde moitié du XVIe siècle. Il connaît même, à partir du règne d’Henri IV, la montée en puissance de l’absolutisme avec la dynastie Bourbon.
  -  Culturellement, enfin, la langue et la littérature françaises atteignent une maturité certaine qui assure leur rayonnement. Ainsi, dès le début du XVIIe siècle, la proportion d’éditions latines est tombée en France à moins de 20 % de la production imprimée, au profit des publications en langue nationale, ce qui n’est absolument pas le cas dans la majorité des pays voisins.
 

Vers un nouveau paysage éditorial français

Au cours du XVIIe siècle, au sein même du royaume, la configuration du paysage éditorial se trouve sensiblement modifiée par rapport aux XVe et XVIe siècles.
La production imprimée était jusque-là très largement dominée en France par les deux pôles de Paris et de Lyon. Au début du XVIIe siècle cette géographie connaît un rééquilibrage au profit des centres provinciaux.
La production parisienne, qui recule en chiffres absolus, conserve certes une prééminence incontestée. Mais, dans le même temps, Lyon décline nettement, au profit de Rouen, de Bordeaux, de Poitiers, de Caen, et dans une moindre mesure de Rennes et de Saumur (siège d’une importante académie protestante) – ce qui témoigne là encore de l’essor de la façade ouest du pays.
Cependant que des villes comme Strasbourg et Douai, réunies respectivement en 1681 et 1667, apportent au royaume une contribution éditoriale de poids.
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