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l'aventure du livre

Le livre au Grand Siècle

par Jean-Dominique Mellot

La conjoncture de l'édition française au Grand Siècle

L'essor de la production éditoriale ne repose pas seulement sur des raisons de géographie économique. Le facteur institutionnel y est lui aussi pour beaucoup, même si l’historiographie classique s’est très peu intéressée à la question.

Un cadre institutionnel renouvelé

À partir de la fin du XVIe siècle et surtout du début du XVIIe, les métiers du livre en France se constituent en communautés, autrement dit en corporations, dans un nombre croissant de grandes villes : Rouen (1579), Bordeaux (1608), Paris (1618), Toulouse (v. 1620), Rennes (1623), Troyes (v. 1640), etc.
En l’absence d’avancées techniques significatives, en l’absence d’accumulation importante de capital, ces corporations forment des sortes de grandes familles. Elles vont en général favoriser l’abaissement des coûts de main-d’œuvre, les pratiques de solidarité, et souvent aussi l’esprit d’entreprise collectif – contrairement à une idée reçue.
C’est le cas notamment à Rouen et à Bordeaux, deux centres d’édition dont l’essor est spectaculaire au début du XVIIe siècle. Or, dans ces deux villes, l’organisation corporative à caractère patriarcal est particulièrement marquée.
 

L'influence des parlements

Au XVIIe siècle, les communautés provinciales des métiers du livre sont d’autant plus dynamiques qu’elles reçoivent souvent l’encouragement des parlements de province (notamment Rouen, Bordeaux et Toulouse) et de leurs juridictions subalternes (bailliages, sénéchaussées, présidiaux).
À Rouen, par exemple, la corporation des libraires et des imprimeurs obtient du parlement de Normandie au cours du XVIIe siècle une réglementation sur mesure, conforme à ses intérêts collectifs.
Des privilèges à valeur provinciale ou locale sont octroyés aux libraires voire aux auteurs locaux pour leurs éditions, au détriment des privilèges délivrés par la Grande Chancellerie royale à Paris.
Dans ces conditions, on comprend que les boutiques de libraires se soient souvent massées, comme à Rouen, à Bordeaux ou à Dijon, au plus près des palais de justice, voire dans leurs galeries, à côté de leurs buvettes, sous leurs voûtes, etc.

Cet essor éditorial des provinces a été souvent escamoté par l’historiographie classique. Il permet pourtant de comprendre les enjeux de la centralisation qui se met alors en place. En matière politique et culturelle, la centralisation sera le maître mot de la seconde moitié du XVIIe siècle.

 

La Fronde et les mazarinades

Entre 1648 et 1653 c’est la Fronde qui fait rage. Cette crise politique se traduit par la publication de milliers de mazarinades ; on a recensé pas moins de 5 000 de ces pièces.
Pour la plupart il s’agit de pamphlets dirigés contre le cardinal Mazarin, principal ministre de la reine régente Anne d’Autriche, veuve de Louis XIII, qui focalise tous les mécontentements.
Toute cette littérature pamphlétaire voit le jour sur fond de désordres, de révoltes antifiscales, d’insubordination centrifuge de la part notamment des grands féodaux et des parlements… Mais ces troubles, qui surviennent à la faveur de la minorité de Louis XIV, représentent le dernier grand accès de fièvre contre la marche de la monarchie absolue et centralisatrice.
 

Centralisation et métiers du livre

La crise de la Fronde va précipiter, sous le règne du Roi-Soleil, la reprise en main des parlements, mais aussi des métiers du livre, qui sont le plus souvent leurs protégés et leurs relais dans l’opinion. En la matière, les efforts de Louis XIV et de son principal ministre, Jean-Baptiste Colbert, portent d’abord sur la capitale.
Avec la création en 1667 du lieutenant général de police de Paris, la surveillance se perfectionne dans la capitale. On encadre plus étroitement le fonctionnement de la corporation parisienne du livre ; on établit un premier numerus clausus pour éviter la prolifération des petits ateliers incontrôlables.


 
Dans le même temps, en accordant des marchés réservés et des prolongations de privilèges à certains, le pouvoir royal fait émerger à Paris une oligarchie de grands imprimeurs-libraires dociles et fortunés.
Parmi ces hommes de confiance et interlocuteurs du pouvoir, figurent Sébastien Cramoisy (1584 ?-1669) et Antoine Vitré (159. ?-1674), tous deux imprimeurs du Roi à Paris.

Le privilège de librairie

L’une des priorités de cette nouvelle élite de l’édition parisienne, qui se constitue en groupe de pression auprès du pouvoir royal, est de contrer la concurrence accrue des principaux centres provinciaux (Rouen, Troyes, Lyon, Caen, etc.).
Pour cela, la Grande Chancellerie royale va tendre à réserver l’essentiel de la production légitime à l’édition parisienne, en se servant principalement de l’arme du privilège.
Le privilège de librairie, monopole temporaire de publication (3 à 10 ans en général), est en principe accordé par l’autorité souveraine aux livres nouveaux, et son octroi, depuis 1566 (ordonnance de Moulins), est détenu en exclusivité par la Grande Chancellerie, à Paris.
Mais, en pratique, les parlements continuent jusque-là à délivrer des privilèges à valeur provinciale pour faciliter les activités des imprimeurs et libraires de leur ressort.

Guerre des privilèges et "rente" éditoriale

En une première étape, le pouvoir central, en s’appuyant sur le relais des intendants de province, va donc s’appliquer dans les années 1670-1680 à faire disparaître ces privilèges locaux.
En corollaire, il est fait obligation aux libraires provinciaux de venir soumettre leurs nouveautés à la Grande Chancellerie et à ses services de censure préalable.
Et puis surtout, pour favoriser la carrière des libraires parisiens les mieux en cour, on va tendre à leur renouveler les privilèges venant à échéance et ce pour des durées de plus en plus longues (10 ans, 20 ans, 50 ans voire davantage).
Malgré les protestations des libraires provinciaux et une quantité de procès, surtout dans les années 1660, ces continuations de privilèges deviennent la règle, à partir du dernier tiers du XVIIe siècle. Elles vont dès lors constituer une sorte de "rente éditoriale" – rente que les imprimeurs-libraires parisiens les plus en vue auront à cœur de transmettre à leurs descendants comme un bien d’héritage. Au point qu’à partir du début du XVIIIe siècle, ils pourront même se croire "propriétaires" des privilèges qui auront été octroyés une première fois à leur famille par le pouvoir royal.
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