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l'aventure du livre

Le livre au Grand Siècle

par Jean-Dominique Mellot

Politique culturelle et absolutisme centralisateur

Au XVIIe siècle, l’encadrement des métiers du livre et le régime d’édition centralisé ne sont en fait que l’un des aspects d’une politique plus large et plus ambitieuse. En l’occurrence une véritable "politique culturelle" de la monarchie.
À partir du ministériat de Richelieu (1624-1642), puis surtout sous celui de Colbert (1665-1683), cette politique se traduit par la création d’une série d’institutions stables destinées à encadrer la vie de l’esprit.
Ces institutions, toutes localisées dans la capitale, finissent au fil du siècle par constituer un ensemble cohérent où se distinguent :
  -  l’Académie française (1635), conçue d’abord comme un corps de censeurs élargi, de codificateurs des lettres françaises ;
  -  l’Imprimerie royale (1640), logée dans les galeries du Louvre et dont la direction effective est confiée à Sébastien Cramoisy ;
  -  le réseau des académies royales (à partir des années 1660), en particulier celle des sciences (1666) et celle des inscriptions et belles-lettres (1663), mais aussi les Académies de peinture et de sculpture (1648), l’Académie d’architecture (1671), l’Académie de France à Rome (1666), l’Académie de musique et de danse… ;
  -  l’Observatoire royal de Paris (1667) ;
  -  la Comédie française (1680), etc.
Toutes ces institutions nouvelles viennent s’ajouter à des établissements plus anciens comme le Collège royal (Collège de France actuel, dont la fondation remonte à François Ier) et le Jardin du Roi (Jardin des plantes et Muséum d’histoire naturelle actuels, datant d’Henri IV et de Louis XIII).
La Bibliothèque du Roi, établie à Paris depuis la fin du XVIe siècle, réorganisée par Colbert dans les années 1660 et ouverte un peu plus tard au public savant, fait également partie des établissements plus anciens.
 


À l'ensemble déjà cohérent des institutions monarchiques, il faut ajouter des institutions comme les gratifications de pensions accordées par le roi aux savants et aux gens de lettres, ainsi que les postes d’historiographes du Roi, assortis de pensions et confiés notamment aux écrivains Nicolas Boileau et Jean Racine (1677). Ceux-ci s’investissent consciencieusement dans leur tâche et suivent au début le roi dans ses campagnes.
Il faut aussi tenir compte de la censure préalable renforcée, exercée par la Grande Chancellerie, et de la confiscation par le pouvoir royal des premières publications périodiques (et au premier chef la Gazette de Théophraste Renaudot, lancée en 1631, puis le Journal des sçavans, à partir de 1665, organe officieux de l’Académie des sciences)…

Le roi mécène

Dans un premier temps au moins, cette politique culturelle apparaît bel et bien comme un succès. Elle est applaudie en tant que telle à l’extérieur et à l’intérieur du royaume. Les souverains des États voisins tenteront d’ailleurs d’imiter l’exemple de Louis XIV avec plus ou moins de bonheur. Le succès consiste essentiellement dans le fait que le roi se pose en unique mécène de la vie culturelle de portée nationale – vie culturelle centralisée dans sa capitale ou à Versailles. La légitimité du souverain à concentrer et à contrôler cette vie culturelle apparaît alors incontestable. Mais il existe naturellement une contrepartie : c’est la tentation de transformer la célébration de ce mécénat royal en propagande obligée.

Naissance de l'écrivain

Quel est le sort des auteurs, dans ce contexte ? Même s’ils tardent parfois à être consacrés, les auteurs les plus illustres de l’âge classique – Boileau, les frères Corneille, Molière, Perrault, Racine, La Bruyère, Mme de La Fayette, Fontenelle, etc., même La Fontaine ou encore les "messieurs de Port-Royal" (les jansénistes Arnauld, Pascal, Pierre Nicole, les frères Lemaistre), et à plus forte raison les grands prédicateurs du règne comme Bossuet, Bourdaloue, Fléchier – semblent bien avoir joué le jeu et y avoir trouvé leur compte. Tous ont approuvé au moins implicitement cette forme de dépendance vis-à-vis du mécénat royal d’une part et de l’édition parisienne d’autre part. Une dépendance qui, à leurs débuts en tout cas, a été la garantie de leur reconnaissance sociale.
La "naissance de l’écrivain", mise en lumière naguère par Alain Viala, est donc aussi un fait politique, un moment de l’histoire où l’art du bien écrire gagne sa reconnaissance en étant mis au service d’une politique culturelle à visée exclusive.
À l’apogée du règne de Louis XIV, rien de ce qui est grand dans la vie culturelle française ne peut donc l’être sans la faveur ou au moins sans l’approbation explicite de Louis le Grand.
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