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l'aventure du livre

Le livre au Grand Siècle

par Jean-Dominique Mellot

Résistances et contestations

La "tyrannie de la grandeur" exercée de près ou de loin par Louis XIV ne va pas sans résistances ni contestations. Elle les stimule même. Les audaces et les non-conformismes se réfugient alors aux marges du monopole éditorial de Paris, et par la même occasion aux marges de la toute-puissance théorique de la monarchie absolue. C’est ainsi que les auteurs non autorisés ou disgraciés vont gagner en audience principalement de deux façons.
Soit à la faveur de la clandestinité provinciale, comme Pierre Le Pesant de Boisguilbert, le fondateur de l’économie politique, ou comme le maréchal de Vauban, qui font imprimer à Rouen leurs projets de réformes économiques et  fiscales, réprouvés par le gouvernement royal.
Soit à la faveur de l’exil ou de la publication à l’étranger. C’est le cas d’Antoine Arnauld dit le Grand Arnauld, chef de file du parti janséniste exilé aux Pays-Bas du Sud puis du Nord.
C’est aussi celui de l’oratorien Richard Simon, fondateur de la critique biblique, exclu de l’Oratoire pour son Histoire critique du Vieux Testament (1678), mis à l’Index et interdit, qui va publier à Rotterdam en 1689 son Histoire critique du Nouveau Testament.
De même pour Saint-Évremond, penseur libertin non conformiste et précurseur de Montesquieu qui, lui, s’est réfugié à Londres… C’est encore le cas du pionnier de la lexicographie française Antoine Furetière, dont le Diction[n]aire universel doit paraître à titre posthume aux Pays-Bas en 1690 à cause de la concurrence indésirable qu’il représente pour le Dictionnaire de l’Académie française…

 

La fraude provinciale

L’un des résultats du contrôle sévère et de la centralisation est très net. C’est qu’en province, une proportion croissante d’imprimeurs et de libraires à qui on refuse le bénéfice des privilèges sont bien décidés à préférer l’illégalité à la ruine. À Rouen par exemple, on s’organise avec l’aide des pouvoirs locaux pour battre en brèche les monopoles parisiens. En l’occurrence, en mettant sur le marché une production que l’on peut qualifier d’alternative et à des prix bien moindres : contrefaçons, éditions prohibées, livrets de colportage parus sans contrôle… Pour aboutir à une situation où, dans les quinze dernières années du règne de Louis XIV, plus de 40 % de la production éditoriale de Rouen – au moins de celle qui a pu être repérée – est illicite.

Répression et contrôle

Une épreuve de force s’ensuit à la fin du règne du Roi-Soleil. Le pouvoir central et sa direction de la Librairie auprès de la Chancellerie s’appuient sur la police parisienne et sur les intendants de province pour déclarer une véritable guerre aux contrevenants et à leurs complices.
La législation se durcit. En 1701, le régime des privilèges et de la censure préalable est étendu au domaine public des réimpressions. Un cycle de répression s’enclenche. On voit se multiplier les perquisitions, les saisies, les procès, les embastillements (incarcérations dans la prison d'État de la Bastille à Paris) et les interdictions d’exercer…
Mais dès l’année 1709, l’abbé Bignon, directeur de la Librairie du royaume, reconnaît que cette rigueur est vaine et qu’elle menace les intérêts du royaume. Mieux vaut tenter de contrôler une partie des éditions publiées hors du circuit officiel et parisien, plutôt que de laisser l’édition hollandaise ou belge prospérer aux dépens du marché français.
C’est l’origine des permissions tacites, ces autorisations d’imprimer délivrées par la direction de la Librairie, mais non reproduites dans les éditions.
Elles vont permettre, pendant tout le XVIIIe siècle, de couvrir discrètement des ouvrages audacieux ou non conformistes publiés en France – sous fausse adresse ou sous adresse partiellement fictive –, sans pour autant paraître les cautionner.

À l'aube du siècle des Lumières

Dès la fin du règne de Louis XIV, on voit ainsi s'accomplir la transition qui conduit du Grand Siècle au siècle des Lumières, de la rigueur absolutiste à la politique de compromis vis-à-vis des idées nouvelles, et de la répression de la production clandestine à une forme de tolérance à l’égard de ce que l’on a appelé les "fraudes patriotiques". Des fraudes qui permettent aux ateliers provinciaux voire parisiens de ne pas laisser aux seules presses étrangères le bénéfice du rayonnement de la langue et de la culture françaises.
En cette fin de Grand Siècle, une logique prévaut déjà, qui sera celle du siècle des Lumières et qui, très significativement, intègre des considérations d’économie politique.
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