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l'aventure du livre

Les Incunables : livres imprimés au XVe siècle

Par Nicolas Petit

Naissance de l'imprimerie

 
En une vingtaine d'années, l'Europe entière découvre avec enthousiasme une technique révolutionnaire de reproduction des livres qui va profondément modifier leur diffusion, démocratiser l'accès au savoir et transformer l'histoire de la pensée en Occident. Cette innovation naît d'un contexte.

Le besoin de textes

La transmission du savoir dans le monde médiéval s’est essentiellement fondée sur les copies manuscrites. Le seul moyen de transmettre un texte était de le copier à la main. Dès le XIIIe ou le XIVe siècle, les ateliers de copie installés dans les monastères (scriptoria) ne suffisaient plus à répondre à une demande qui de plus en plus excédait le monde des couvents : multiplication des universités, éclosion d’un monde urbain et civil, nombre grandissant de laïcs suffisamment fortunés et cultivés pour acquérir des livres de dévotion personnelle (livres d’heures…). Malgré une organisation sans faille, les ateliers d’écriture civils qui se multipliaient ne pouvaient satisfaire la demande croissante de textes reproduits à l’identique : Bibles universitaires, grands traités juridiques et théologiques, manuels de pastorale pour les curés, romans de chevalerie pour une clientèle aristocratique ou bourgeoise… Ateliers monastiques puis universitaires ou privés ont optimisé les pratiques en répartissant les tâches en plusieurs étapes : préparation du support, mise au point des encres et des couleurs, partage du travail entre celui qui supervise le texte, les copistes, correcteurs, rubricateurs, enlumineurs, relieurs… Le besoin de textes fiables ou corrects se faisait de plus en plus pressant, puisque le monde des lettrés, quoique toujours minoritaire, se faisait plus important : réseaux d’abbayes bénédictines ou cisterciennes recourant aux grands textes de l’Antiquité, Aristote ou Cicéron, développement d’universités voués à la scholastique ou à la médecine, et sans ignorer une bourgeoisie urbaine qui avait besoin soit de textes juridiques utiles à ses activités, soit de livres de dévotion privée (livres d’heures) ou d’ouvrages de divertissement qui reliait cette classe montante à l’aristocratie (romans, épopées…). Le système atteint un certain épanouissement, depuis la fin du XIIIe siècle, grâce à la pecia, exemplaire non relié, laissé en feuilles, qui ne quitte pas l’atelier et qui sert de modèle à une série de copies uniformes.



 
L’écriture, depuis la large caroline, avait évolué vers la gothique (Fraktur en allemand), d’aspect moins lisible au premier coup d’œil mais qui permettait d’épargner temps et usage du support, très coûteux. Le parchemin, peau de mouton ou de jeune veau spécialement traitée, était en effet une matière onéreuse. Mais dès le XIIIe siècle en Italie et le XIVe siècle dans d’autres pays, se répand, venue de l’Orient, une matière nouvelle revenant moins cher, le papier, obtenu par la fermentation de vieux chiffons, étalés dans des bacs. Entre le XIVe et le XIXe siècle, la multiplication des moulins à papier auprès des cours d’eau allait devenir un véritable phénomène économique.
Que manquait-il pour que l’on passe de la multiplication manuscrite d’une œuvre à l’imprimerie, qui permet, elle, de reproduire le même texte à quelques dizaines, quelques centaines, voire quelque milliers d’exemplaires ? Il a fallu la conjonction d’un besoin économique, c’est-à-dire d’un marché, et de l’assemblage de plusieurs techniques, pour parvenir à ce résultat. Il fallait d’abord une machine mécanique : la presse. Puis la multiplication d’un même caractère à de nombreux exemplaires : ce seront les caractères typographiques, fondus en métal. Enfin, l’élaboration d’une encre à la fois grasse et fluide. Tout ceci sera l’objet de diverses tentatives, certaines obscures, sans doute étalées sur plusieurs décennies.
 

Les livrets xylographiques : une intéressante impasse

C’est dans ce contexte que le milieu du XVe siècle vit naître plusieurs tentatives isolées pour multiplier un même texte.
Comme toujours dans le cadre d’innovations techniques, certains essais ne connaissent pas de résultat tangible, ou n’auront qu’une postérité limitée. Par exemple, les développements de la gravure sur bois (xylographie) qui servit surtout à multiplier les images pieuses – et bientôt les jeux de cartes – entraîna l’apparition des livrets xylographiques (ou xylographes) : on taillait des blocs de bois en laissant apparaître un dessin en relief, accompagné de quelques mots ou de quelques lignes de texte également gravés, que l’on encrait avant d’y appliquer une feuille de papier que l’on pressait au verso avec une balle de crin (le frotton). Cette technique issue de l’impression sur les étoffes ne nécessitait pas d’investissement matériel important et pouvait s’exercer de façon itinérante, de ville en ville.
Mais la xylographie était impropre à la multiplication de textes de quelque étendue : à part dans quelques essais (grammaire élémentaire de Donat), la priorité demeure à l’image, comme dans la Bible des pauvres ou le Miroir de salvation humaine, etc. Une variante consiste en l’association de bois gravés accompagnés de la copie manuscrite des quelques lignes de texte nécessaires : on parle alors de chiro-xylographie. Elle démontre le faible coût de main-d’œuvre des copistes ordinaires. Aucun de ces opuscules, tous aujourd’hui rarisimes, n’est jamais daté ni localisé.




L’invention de l'imprimerie

La mise au point de l’imprimerie demandait la réunion de plusieurs facteurs : une matière première bien plane, pas trop coûteuse, propre à recevoir l’impression : le papier. Puis une machine qui la presse assez fort : c’est la presse, sans doute issue de celle qu’utilisaient les vignerons en Rhénanie et dont l’origine remonte à l’époque romaine. La mise au point d’une encre grasse capable d’enduire les caractères – et qui laisse une empreinte convenable sur le support – dut demander bien des efforts. Mais ce qui réunit tous ces éléments est l’invention des caractères mobiles métalliques permettant l’impression typographique. On grave sur un poinçon de métal très dur chaque signe différent, puis on frappe ce métal dans une matrice d’un métal moins dur, afin d’en obtenir une image en creux. Cette matrice, encastrée dans un moule, permet d’y fondre en grande série des caractères typographiques identiques coulés dans un mélange de métaux : plomb, étain et antimoine. Enfin, on assemble des lignes droites de longueur identique contenant le texte désiré : ce qu’on appelle la composition, jouant sur la variabilité des espaces blancs entre les mots et le recours aux abréviations. Enfin, le passage sous la presse permet d’établir des épreuves et de corriger un texte en cours d’impression – d’où des variantes qui peuvent être nombreuses et importantes.
 

Johann Gutenberg, pionnier vite oublié

La technique de multiplication des textes au moyen de caractères mobiles métalliques était connue en Corée, dès le XIVe siècle et en Chine un peu plus tardivement, sans être toutefois aussi répandue que l'impression xylographique, attestée dès le VIIIe siècle. En Europe, Gutenberg n'est pas le seul à procéder à des tentatives d'impression.
On sait peu de choses de Johann Gutenberg, mort le 3 février 1468. Le résultat de ses travaux est universellement connu mais les étapes de ses recherches restent assez mystérieuses. Ce que l’on peut retenir de sa vie assez obscure, c’est qu’il est originaire d’un milieu d’orfèvres, disposant donc de la formation indispensable pour créer les alliages, moules et matrices, et qu’exilé de Mayence dès 1428, il est attesté à Strasbourg entre 1434 et 1444, où il noue plusieurs associations financières destinées à des travaux secrets mais qui semblent en rapport avec l’impression de livres… De même, rentré à Mayence en 1448, il contracte plusieurs emprunts auprès d’un riche bourgeois, Johann Fust. Ces emprunts lui vaudront en 1455 un procès, qu’il perd bientôt ainsi que son matériel. En tout cas, aucune des impressions qui lui sont aujourd’hui attribuées ne portent la moindre indication de nom, de lieu ou de date. Les premiers essais retrouvés, des fragments de Donat, des indulgences pour la guerre contre les Turcs, imprimés avec un type primitif qui donnera plus tard une Bible à 36 lignes, doivent dater de 1452 à 1454.
 



 
La Bible à 42 lignes imprimée dans un tout nouveau caractère, gothique et sophistiqué, muni de nombreuses abréviations, a été achevée en 1455. C'est un véritable monument typographique qui nécessite 3 350 000 signes et plus de 300 caractères typographiques différents.
Le premier livre imprimé, daté et signé est un psautier liturgique, dit Psautier de Mayence. Il comporte au colophon, en fin du volume, le nom des imprimeurs et une date précise : achevé d’imprimer à la Vigile de l’Assomption – c’est-à-dire le 14 août – 1457. C'est le premier ouvrage imprimé par Johann Fust (mort en 1466) et Peter Schöffer (vers 1425 - vers 1502), ancien ouvrier ou compagnon de Gutenberg, après leur séparation d’avec ce dernier.

L'expansion de l'imprimerie en Europe

L’imprimerie prend son essor réellement autour de 1470 et se répand alors rapidement. Après les terres du Saint-Empire romain germanique (Mayence bien sûr vers 1453, Bamberg vers 1458, Strasbourg vers 1460, Cologne en 1466, Augsbourg en 1468, Nuremberg en 1470…) vient l’Italie.
De 1465 à 1467, au monastère de Subiaco près de Rome, deux imprimeurs importés d’Allemagne par la Curie romaine, Konrad Sweynheym et Arnold Pannartz, réalisent une édition de Cicéron pour le pape, puis une de Lactance et une Cité de Dieu de saint Augustin, avant de s’installer durablement à Rome fin 1467. Venise s’équipe en 1469, Trevi et Foligno en 1470, Ferrare, Bologne et Naples en 1471, Florence en 1471 ou 1472, Milan et Gênes vers 1471, Padoue en 1472…
La France vient ensuite, voyant apparaître l’imprimerie directement dans la capitale et dans un lieu symbolique : le collège de Sorbonne et plus particulièrement la puissante faculté de théologie. Le Savoyard Guillaume Fichet (1433-1480), socius de la Sorbonne, docteur en théologie en 1469, et le Rhénan Jean Heynlin, également docteur en théologie et alors prieur de Sorbonne, obtiennent l’autorisation du roi Louis XI d’y établir un atelier d’imprimerie. Ayant fait venir en 1469 un trio de typographes allemands, Michael Friburger, Ulrich Gering et Martin Crantz, ils établissent un programme d’éditions destinées à fournir des textes corrects aux étudiants. C’est à l’été ou à l’automne 1470 que l’atelier de la Sorbonne (Ulrich Gering, Martin Crantz et Michael Friburger) imprime son premier livre. Suivent Lyon en 1473, Albi en 1475, Toulouse et Angers en 1476, Genève (pour la Suisse francophone) en 1478, Vienne en Dauphiné vers 1478. En tout, une trentaine de villes avant la fin du siècle, parfois de simples villages (Bréhan-Loudéac en Bretagne en 1484, Goupillères en Normandie en 1491).
L’introduction de l’imprimerie aux Pays-Bas (Hollande et Belgique actuelles) est plus obscure ; cinq mystérieux prototypographes néerlandais exercèrent dans plusieurs lieux indistincts peut-être entre 1465 et 1480. Alost accueillit l’imprimerie en 1473, Bruges et Louvain en 1474, Gouda en 1477, Zwolle en 1479, Haarlem en 1483…
 

Dans la péninsule Ibérique apparaissent des presses à Ségovie vers 1472, à Barcelone et Valence vers 1473, à Saragosse en 1475, à Séville et Tortosa en 1477, à Lérida en 1479. L’Angleterre connaît l’imprimerie grâce à William Caxton, formé à Cologne et à Bruges, qui s’installe en 1476 à Westminster. Les quelques centaines d’incunables produits en Angleterre le sont à Londres, Oxford, et peut-être à Saint-Alban. Les quelques autres pays d’Europe à connaître l’imprimerie en ce siècle demeurent très marginaux.
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