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l'aventure du livre

Les Incunables : livres imprimés au XVe siècle

Par Nicolas Petit

Des éditions célèbres

 
A côté de brochures éphémères et d'ouvrages de vulgarisation paraissent des publications d'exceptions qui marqueront les débuts de l'histoire de l'édition. Antoine Vérard, libraire éditeur, fut une véritable spécialiste de ces exemplaires de luxe.

La Divine Comédie

La Commedia de Dante Alighieri (1265-1321), que nous appelons La Divine Comédie, est un texte phare de l’Italie. Quinze éditions italiennes paraissent entre 1472 et 1497, les premières d’une longue série. Deux sont particulièrement remarquables. La première, accompagnée du copieux commentaire de Christophoro Landino, est publiée à Florence par Nicolò di Lorenzo sous la date du 30 août 1481. Elle représente une tentative historique d’orner l’œuvre à l’aide de premiers essais de gravure sur cuivre. Comme l’on sait, la gravure sur cuivre exige un deuxième passage sous la presse, à la différence de la gravure sur bois qui permet le mélange. L’imprimeur avait prévu des espaces blancs en tête de chacun des chants composant l’Enfer, le Purgatoire et le Paradis. Quelques gravures (attribuées à Baccio Baldini d’après Sandro Botticelli) furent en effet tirées, en un deuxième passage, directement sur la partie imprimée. Mais l’expérience dut se solder par un échec : la plupart des exemplaires subsistants se contentent de quelques gravures tirées sur un autre papier, puis découpées et collées à l’emplacement voulu. Les gravures se limitent en général à deux ou trois, sans dépasser jamais les dix-neuf premières de l’Enfer. Les huit exemplaires de la BnF sont tous différents. Une autre édition de la Divine Comédie également avec le commentaire de Cristoforo Landino est considérée comme le chef-d’œuvre de l’imprimerie à Brescia au XVe siècle. Il s’agit de la deuxième édition illustrée, datée du 31 mai 1487, mais c’est la première à être illustrée de gravures sur bois et surtout à présenter un cycle complet qui servit de modèle pour bien des éditions ultérieures. Un ensemble de soixante-huit gravures à pleine page, entourées de bordures à motifs classiques sur fond noir, accompagne chaque chant de l’Enfer et du Purgatoire ainsi que le début du Paradis.
 L’imprimeur itinérant Bonino de’ Bonini, originaire de Dalmatie, s’imposa, après une expérience à Venise en 1475, comme le meilleur imprimeur de la ville de Brescia entre 1483 et 1491, avant de poursuivre à Lyon une florissante carrière de libraire.
 

La Chronique de Nuremberg

Le Liber chronicarum, ou Weltchronik, de Hartmann Schedel (1440-1514), publiée à Nuremberg par Anton Koberger le 12 juillet 1493, édition latine bientôt suivie d’une édition en allemand le 23 décembre 1493, est un ouvrage exceptionnel à tous égards. Ce grand in-folio de 326 feuillets, chronique universelle en huit époques, de la Création du monde au Jugement dernier, ne comporte pas moins de 1 804 gravures sur bois, dont 652 planches spectaculaires, certaines justement demeurées célèbres telles les représentations de villes germaniques. C'est l’incunable illustré à la fois le plus célèbre et le moins rare au monde. Sur un tirage initial de l’édition latine à 1 300 ou 1 400 exemplaires, plus d’un millier ont été retrouvés ou repérés, ce qui représente un taux de conservation sans exemple – sans compter les feuillets isolés que débitaient naguère les bouquinistes des quais de Seine. En outre, une série exceptionnelle de documents ont été conservés jusqu’à nos jours, concernant aussi bien sa conception, que sa fabrication, son illustration, le choix de son papier, sa mise en page ou sa commercialisation, de même que la plupart des intervenants, commanditaires et distributeurs inclus. Entre autres découvertes, les érudits ont pu ajouter aux noms des illustrateurs Michael Wohlgemut et de son fils adoptif Wilhelm Pleydenwurff celui, bien plus connu, du jeune Albrecht Dürer. La BnF n’en conserve pas moins de dix-neuf exemplaires.
 

La Mer des histoires

La première édition de La Mer des histoires (Paris, Pierre Le Rouge pour Vincent Commin, juillet 1488 – février 1488/1489), qui est en fait une adaptation en français d'une compilation imprimée d’abord en latin à Lubeck par Lucas Brandis en 1475 offre un abrégé de l’histoire universelle. Elle est complétée d’ajouts divers – un dictionnaire géographique, une description de la Terre sainte, des fables d’Ésope et surtout une généalogie des rois de France allant jusqu’au sacre de Charles VIII en 1484 – et suivie d’une deuxième partie intitulée Le Martirologe des sainctz. C’est le plus ambitieux incunable illustré parisien et l’un des plus beaux avec ceux produits par Jean Du Pré, Guy Marchant ou pour Antoine Vérard. L’ouvrage, comprenant en tout 580 feuillets in-folio, est imprimé par Pierre Le Rouge (qui se nomme lui-même au colophon « imprimeur du Roi » : c’est le premier exemple connu), venu de Chablis, appartenant à une famille de calligraphes et d’enlumineurs, et à qui l’on a attribué certaines des gravures dont l’abondance, la précision et la qualité font la réputation de cette édition, ornée également de splendides grandes initiales ornées. L’illustration comprend quatre grandes lettres historiées, dont un spectaculaire L calligraphique, grande initiale gravée sur bois ornée d’entrelacs et agrémentée de personnages, d’animaux et de grotesques, pour les pages de titre. Parmi les grandes planches créées spécialement pour cette édition figurent un célèbre baptême de Clovis juxtaposé à une bataille de Tolbiac et des chaînes généalogiques. Figurent également des images présentant des scènes de la vie quotidienne ou des épisodes de la vie de la Vierge, des gravures en largeur (un passage de la mer Rouge), de petites figures propres aux livres d’heures (Annonciation, Visitation, Nativité…), de grandes initiales fleuronnées pour les débuts de chapitres et force bordures peuplées de rinceaux, d’oiseaux et d'animaux fantastiques. La plupart des bois sont passés ensuite dans le fonds du libraire Antoine Vérard. Parmi les six exemplaires que conserve la Bibliothèque nationale de France, l’un est un témoignage historique exceptionnel.

 
Entièrement peint avec un soin particulier pour le tome II qui aborde la généalogie des rois de France, il s'agit en effet de l’exemplaire de présentation au roi Charles VIII imprimé sur vélin. Il a rejoint les librairies royales itinérantes des châteaux d’Amboise, de Blois ou de Fontainebleau avant d’intégrer la Bibliothèque du Roi à Paris, actuelle Bibliothèque nationale de France. 452 miniatures dues à plusieurs mains, au moins trois artistes différents, parfois ne font que colorier les bois sous-jacents, parfois les recouvrent de peintures originales, usant d’or en abondance. Deux pleines pages d’emblématique royale (armes de France entourées du collier de l'ordre de Saint-Michel, insistent sur le destinataire, sans doute également le commanditaire. La fabrication de cet exemplaire de luxe tend à hausser un livre imprimé, vulgaire par essence car multiple par nature, au rang d’un manuscrit enluminé unique digne d’un souverain.
 

Les éditions d'Antoine Vérard, libraire-éditeur

Après la Mer des histoires imprimée par Pierre Le Rouge, on connaît une trentaine d’éditions parisiennes dont des exemplaires tirés sur parchemin et enluminés furent présentés à Charles VIII, premier roi de France à posséder des livres imprimés. Plus des deux-tiers sont aujourd’hui encore conservés à la Bibliothèque nationale de France. Ce sont pour la plupart des éditions d’Antoine Vérard, qui se fit une véritable spécialité de tels exemplaires de présentation ; après avoir placé une édition entière sous le patronage de son souverain, il lui présentait un exemplaire de luxe.
Antoine Vérard (mort vers 1513 ), sans doute originaire de Tours, une fois établi à Paris, à la tête d’un atelier de copistes de manuscrits et d’enlumineurs, se lance dans l’édition imprimée en 1485 en publiant un Décaméron de Boccace en français. Il devient rapidement le principal éditeur français de livres de luxe grâce à une stratégie commerciale audacieuse et en faisant appel aux imprimeurs parisiens les plus renommés (il ne semble pas avoir imprimé lui-même, se réservant la possession de bois gravés qu’il louait à tel ou tel imprimeur). Multipliant les éditions en français, romans de chevalerie, poèmes allégoriques, opuscules de dévotion, histoires nationales et traductions de classiques antiques ou récents, n’hésitant pas à tester le marché par des impressions rouennaises qu’il pouvait financer en sous-main, il propose des paratextes nouveaux et offre des exemplaires de présentation au roi, à la reine ou à de grands princes, dans des copies tirées sur vélin et somptueusement enluminées, donnant ainsi à sa production l’aspect d’objets uniques, allant même parfois jusqu’à faire gratter le colophon imprimé.

L’importance des corporations de copistes et d’enlumineurs, le rôle prééminent de plusieurs libraires ou imprimeurs venant du monde du livre manuscrit, comme Antoine Vérard, Pasquier et Jean Bonhomme ou Pierre Le Rouge, mais aussi le haut niveau artistique de la capitale, expliquent l'essor rapide de l'illustration gravée sur bois. Là où Lyon semble puiser dans l’artisanat populaire des cartiers, Paris au contraire paraît avoir recours à des artistes ayant dessiné ou enluminé des manuscrits élaborés. Cela explique peut-être la prudence de Vérard qui donne rarement l’édition princeps d’un texte, mais souvent la plus belle. Cependant, vers la fin de sa carrière, au début du XVIe siècle, la qualité baisse sensiblement  ; même les enlumineurs auxquels Vérard a parfois recours ne sont plus de premier ordre, leur style devenant lourd et emprunté.
Réputé pour son habileté en affaires, Vérard, prototype du grand libraire, devait d’ailleurs trouver une compensation financière dans ces cadeaux : d’une manière ou d’une autre, le roi les payait. L’exemplaire de présentation à Charles VIII de La Guerre des Juifs de Flavius Josèphe, historien juif du Ier siècle, écrite à l’origine en araméen, appartient à une édition imprimée pour la première fois en français (Paris, [Jean Maurand] pour Antoine Vérard [après le 7 décembre 1492]), dans la version d’un traducteur demeuré anonyme mais qui date lui-même dans sa dédicace au roi l’achèvement de son travail du 7 décembre 1492. Le système iconographique employé pour les quelque 143 miniatures est proche de celui mis en œuvre dans la Mer des histoires : de grandes peintures entièrement nouvelles, dont la scène de présentation, coexistent avec la simple mise en couleur de bordures gravées. Par ailleurs, de nombreux petits bois gravés – dont certains n’ont rien à voir avec le texte de Flavius Josèphe – sont recouverts par des peintures en rapport avec le texte. Trois grandes peintures sont attribuées au maître de Jacques de Besançon : la scène de dédicace, où Antoine Vérard accompagné de Flavius Josèphe présente son livre à un Charles VIII à cheval, la représentation en regard de la conquête de Jérusalem par Titus accompagnée de massacres d’hommes et d’enfants… La carrière du maître de Jacques de Besançon est à ce point liée à celle d’Antoine Vérard qu’il a parfois été nommé le "maître de Vérard". Ses productions fines et délicates, plutôt conservatrices, présentent des caractéristiques bien reconnaissables avec ses blancs visages de femmes ou ses carrelages vert amande aux contours irréguliers.

On les retrouve dans trente-cinq incunables et dans quelques manuscrits de la BnF. Toutes les impressions sont liées à l’activité d’Antoine Vérard, entre 1488 et 1500 ; quinze sont des exemplaires de dédicace au roi Charles VIII, cinq à Charles d’Orléans, comte d’Angoulême, époux de Louise de Savoie et père du futur François Ier.
Jean Boccace rédigea en 1361-1362 son De claris mulieribus, courtes biographies de femmes célèbres, rédigées à l’imitation du De viris illustribus de François Pétrarque pour en constituer un pendant. Sa première édition en français, De la louenge et vertu des nobles et cleres dames, une fois n’est pas coutume, est celle de Vérard, le 28 avril 1493. Son illustration, abondante, se révèle pourtant décevante. Le texte étant divisé en 118 chapitres, une gravure sur bois figure en tête de presque chaque chapitre, mais l’ouvrage ne contient en fait que onze gravures différentes, d’un style lourd, dont aucune n’a été réalisée pour cette édition, et répétées à de nombreuses reprises, le plus souvent sans aucun lien avec le texte. C’est sans doute pourquoi, dans l’exemplaire de présentation à Charles VIII, très soigneusement enluminé, dont toutes les miniatures sont de la main du maître de Jacques de Besançon, les bois n’ont pas été encrés afin d’obtenir des espaces blancs réservés pour des miniatures appropriées à chaque histoire. L’édition comporte une préface du traducteur anonyme (qui s’est contenté de réviser une traduction du début du XVe siècle) dédiée à la reine Anne de Bretagne. Mais dans cet exemplaire présenté au roi, les deux feuillets comportant la dédicace à son épouse ont été supprimés et la fin de ce texte, sur un troisième feuillet, a été remplacée par une grande scène de présentation du libraire Vérard au roi Charles VIII trônant. Le maître de Jacques de Besançon a créé des compositions raffinées et parfois choisi une iconographie rare, par exemple lorsqu’il illustre la vie de Porcie, fille de Caton d’Utique et épouse en deuxièmes noces de Brutus, l’assassin de Jules César, non par son dramatique suicide en avalant des charbons ardents, mais par une paisible séance de pédicure conjugale, à la fois familière et courtoise.
Parmi l’abondante littérature de dévotion en français publiée par Antoine Vérard à l’usage des laïcs, L’Ordinaire des chrétiens est représentatif d’une production qui tend à se détacher de l’idée toute médiévale que la seule perfection religieuse serait monastique : il s’agit principalement d’une explication biblique des sacrements de l’Église, qui aborde surtout la confession et l’eucharistie. L’édition imprimée pour Antoine Vérard, datée de 1494, est la réimpression textuelle d’une impression faite pour le même le 6 octobre 1492 ; aucune des deux n’est illustrée. C’est pourquoi il est exceptionnel de pouvoir comparer deux exemplaires tirés sur vélin et abondamment historiés pour deux personnages importants. Le premier a été peint pour le roi Charles VIII, en grande partie par le maître de Jacques de Besançon ; le second pour son cousin Charles d’Orléans, comte d’Angoulême (1459-1496), au château de Cognac – il passera par la suite à sa veuve Louise de Savoie et à leur fils le futur roi François Ier.  Le premier (Vélins 356) comprend en guise de frontispice une grande scène de présentation au roi Charles VIII par Antoine Vérard agenouillé et vingt miniatures incluses dans des bordures à grand décor compartimenté. Toutes ou presque sont attribuées au maître de Jacques de Besançon et se distinguent par la finesse de leur exécution. Le second (Vélins 357) contient lui aussi une grande peinture à l’orée du texte, cette fois-ci représentant l’auteur debout devant un pupitre, lisant son ouvrage à plusieurs auditeurs de haut rang – les trois visages bien visibles semblent des portraits –, et comprend en outre trente miniatures dans des bordures analogues à celles de l’autre exemplaire. Les enluminures y sont plus nombreuses mais de style plus relâché que dans le premier exemplaire ; on y a reconnu la main du maître de Robert Gaguin, parfois employé dans l’atelier de Vérard en 1493-1494, et celle du maître de Jacques de Besançon ou de l’un de ses élèves. La hiérarchie des dédicataires est en un sens respectée par la plus haute qualité réservée aux images faites pour le roi de France (presque toutes de la main du maître de Jacques de Besançon) par rapport à celles peintes pour son cousin.
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