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l'aventure du livre

Les Incunables : livres imprimés au XVe siècle

Par Nicolas Petit

Les incunables dans les collections de la BnF

La Bibliothèque nationale de France, avec plus de 8 000 éditions différentes (hors bibliothèque de l’Arsenal), est le troisième fonds d’incunables au monde, après ceux de la British Library de Londres (environ 10 000 éditions) et de la Bayerische Staatsbibliothek de Munich (environ 9 500). C’est le plus riche et le plus varié avec celui de Londres, les collections de Munich étant plutôt germaniques. Le Catalogue des incunables de la BnF, lancé en 1971, est en voie d’achèvement.

Les collections de la BnF : la bibliothèque du Roi

La Bibliothèque nationale de France est l’héritière directe de la Bibliothèque du Roi. Une bibliothèque princière, au XVe siècle, était une collection de manuscrits. Le roi Louis XI (1461-1483), censé avoir autorisé en 1469 l’introduction de l’imprimerie en France, ne marqua aucun intérêt notable envers cette technique. Son fils et successeur Charles VIII (1483-1498) ne manifesta le sien que pour les exemplaires imprimés sur vélin et enluminés préparés pour lui par Antoine Vérard. Son successeur Louis XII (1498-1515) ne prit que deux ouvrages imprimés à la bibliothèque des ducs Sforza à Pavie. Quant à François Ier (1515-1547), c’est surtout par quelques apports dûs à sa mère Louise de Savoie (1476-1531) ou à son père Charles d’Orléans, comte d’Angoulême (mort en 1496), que se marque son règne en ce domaine. Le premier apport important, dès 1495,  est en fait une prise de guerre,: la bibliothèque des rois aragonais de Naples, celle de Ferdinand Ier d’Aragon (mort en 1494), qui venait lui-même de saisir certains de ses barons, fit entrer à la bibliothèque royale force incunables dont près de 250 sont aujourd’hui identifiables.
Il faut attendre ensuite le XVIIe siècle : le legs de la bibliothèque de Gaston d’Orléans (1608-1660) fit entrer une quinzaine d’incunables et des "échanges" avec la bibliothèque Mazarine en 1668 au moins 130. Au XVIIIe siècle apparurent des collectionneurs spécialisés. La bibliothèque de Jean-Pierre Imbert Chastre de Cangé (mort en 1746), acquise en bloc en 1733, fit entrer une soixantaine d’éditions souvent rares.

 

Le règne de Joseph Van Praet

Joseph Van Praet (1754-1837) fut employé par la Bibliothèque du Roi dès 1783 ou 1784, en charge des collections imprimées, et resta en poste sous tous les régimes entre l’Ancien Régime finissant et la monarchie de Juillet : Révolution, Directoire, Consulat, Premier Empire, Restauration… Bibliographe exceptionnel, doté d’une mémoire sans faille, d’un réseau étendu de correspondants, amateur de livres imprimés sur vélin et des premiers témoignages de l’imprimerie, il put enrichir considérablement le fonds d’incunables, que ce soit par des achats lors de ventes parisiennes (centaines d’exemplaires de la collection du duc de La Vallière en 1784, de celle du cardinal Étienne-Charles de Loménie de Brienne en 1792, ou plus ponctuellement, lors de ventes françaises ou étrangères. La chance de ce bibliothécaire, qui voulait rivaliser avec les plus grandes bibliothèques européennes, fut d’être en place lors des conquêtes de la  Révolution puis de l’Empire. Si les confiscations parisiennes, dans les couvents supprimés en 1790-1791, demeurèrent assez modérées – Van Praet devait estimer que les exemplaires en étaient de faible valeur bibliophilique –, il n’en alla pas de même avec les fonds italiens, belges ou allemands. Des caisses de livres choisis, envoyés à Paris, suivirent souvent de peu l’entrée des troupes françaises. Les restitutions imposées en 1815, après Waterloo, ne concernèrent pas systématiquement les imprimés. Et la bibliothèque conserva ainsi des volumes provenant de la Marciana de Venise, de la Braidense de Milan, de l’Estense de Modène, ou de la bibliothèque ducale de Wolfenbüttel (saisies de 1796), des bibliothèques universitaires de Ferrare et de Gênes, du chapitre de la cathédrale de Padoue, de la Biblioteca Apostolica Vaticana de Rome (saisies de 1797). Vers 1800-1804, ce fut le tour de l’Allemagne rhénane et méridionale : la Bibliothèque royale de Bavière, l’université et les archives de Mayence versèrent leur contribution, comme plusieurs maisons religieuses, et même la bibliothèque départementale de la Sarre à Trèves lors de sa brève existence. Une douzaine de volumes saisis en 1809 à la Bibliothèque impériale de Vienne en Autriche échappèrent eux aussi aux restitutions de 1815. Il faut dire que les pratiques de Van Praet, dignes d’un libraire du temps, semblent parfois condamnables : à la recherche de l’exemplaire parfait, il n’hésita pas à prélever dans deux voire trois ou quatre exemplaires différents les parties qui l’intéressaient, avant de faire relier le tout de maroquin rouge à grain long – ce qui eut pour effet de faire disparaître à la fois provenances antérieures et traces de manipulation. La chute du Premier Empire n’empêcha pas les collections de vélins et d’incunables de se développer : la cassette personnelle de Louis XVIII permit encore bien des achats. Les années 1840 virent aussi l’acquisition de livres choisis lors de diverses ventes.

L’époque de Léopold Delisle (1826-1910) et d’Anatole Claudin (1833-1906)

À l’époque de la bibliophilie conquérante succède celle d’une bibliographie plus apaisée, moins tournée vers le souci de l’exemplaire d’exception que vers la recherche de l’exhaustivité ou de la rareté : des éditions inconnues, même pauvres d’aspect ou de condition médiocre, sont rassemblées. Les progrès de la bibliographie correspondent par ailleurs à la dernière période "impérialiste" de la Bibliothèque nationale, qui se fait attribuer bien des incunables venant d’autres établissements publics. La bibliothèque Mazarine à Paris, la bibliothèque municipale de Besançon eurent à regretter d’avoir publié trop tôt un catalogue de leurs incunables. Nice contribua en 1882, Pont-à-Mousson en 1898 ; en 1903, tout le fonds d’incunables de Montluçon fut réparti entre la Bibliothèque nationale (une cinquantaine) et la Sorbonne (une soixantaine). Le grand bibliothécaire Léopold Delisle, administrateur de la Bibliothèque nationale de 1874 à 1905, ami du libraire et bibliographe Anatole Claudin, n’hésita pas à multiplier achats et échanges destinés à faire entrer de modestes témoignages, même incomplets ou récupérés dans des reliures, pourvu qu’ils fussent rares ou inconnus, provinciaux de préférence ! On peut lui attribuer en outre la funeste habitude de "casser" des volumes de recueils factices pour, une fois dépecés, les faire relier à part en plaquettes revêtues de modestes demi-toiles réparties alors dans tous les fonds de la bibliothèque, selon le sujet de chacun des opuscules. En effet, les incunables de la Bibliothèque nationale ont initialement été mélangés aux fonds imprimés avant d'être progressivement placés à la Réserve, à la différence d'autres grandes bibliothèques telles la Mazarine ou Sainte-Geneviève.

Au XXe siècle

Achats, dons, dépôts et legs se poursuivent au XXe siècle. On peut signaler la libéralité d’Adèle de Rothschild (1843-1922) dont le testament autorise la Bibliothèque nationale à choisir des ouvrages de sa bibliothèque, provenant d’elle-même, de son mari et cousin Salomon de Rothschild (1835-1864) ou de son père Mayer Carl Rothschild, de Francfort : la dizaine d’incunables retenus, toujours très soigneusement établis et reliés, sont surtout germaniques. Quant à la donation Henri de Rothschild (1949), elle est entièrement conservée au département des Manuscrits, et comprend la bibliothèque du baron James de Rothschild (mort en 1881), augmentée par sa veuve et leur fils Henri (mort en 1947). Outre des manuscrits, elle se compose d’une remarquable collection d’imprimés bibliophiliques, parmi lesquels une bonne centaine d’incunables et force "post-incunables" souvent en français et fort rares, ce qui en fait un ensemble digne de ceux du duc d’Aumale (Henri d’Orléans) à Chantilly ou de Thomas Dobrée à Nantes. De nos jours, le mécénat permet l’acquisition de quelques exemplaires français uniques.
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