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l'aventure du livre

Le livre contemporain

par Elisabeth Parinet

L'édition sous haute surveillance durant l'Occupation

La crise de l’été 1939 et la déclaration de guerre à l’Allemagne, le 3 septembre,  entraînent la mise en place d’un Commissariat général à l’information, présidé par Jean Giraudoux, et l’organisation d’un « contrôle préventif des publications par le service général d’information qui aura le droit de les interdire ». La conséquence la plus importante de cette censure de guerre est l’interdiction de la presse communiste, justifiée par la signature du pacte germano-soviétique. Dans l’édition dont l’activité est ralentie, la censure n’a guère à intervenir, les éditeurs évitant de publier des propos fascisants ou pacifistes, également interdits.

Censure et propagande sous l'Occupation

Tout change avec l’entrée des troupes allemandes sur le territoire français. Pour écraser la résistance intellectuelle, l’Occupant table sur une politique alliant censure et propagande, rendue d’autant plus insidieuse et efficace qu’elle s’appuiera sur la collaboration d'éditeurs et d'auteurs.
Pour mener cette politique, les militaires de la Propaganda Abteilung ont le renfort des services de l’ambassade d’Allemagne et de l’Institut allemand qui en dépend, meilleurs connaisseurs de la vie intellectuelle parisienne. L’ambassadeur Otto Abbetz et le lieutenant Heller, notamment, essaieront d’établir des rapports personnels avec les éditeurs, mais aussi avec les auteurs pour qui seront organisés deux voyages de propagande en Allemagne.
Après la réquisition des Messageries Hachette et quelques mesures immédiates et ponctuelles visant des ouvrages et des éditeurs jugés hostiles à l’Allemagne, l’encadrement méthodique de l’édition française s’organise. Dès la fin du mois d’août 1940 sont saisis dans les bibliothèques et les librairies tous les exemplaires disponibles de 143 ouvrages figurant sur une liste préparée en Allemagne, dite « liste Bernhard ». Dans le même temps, les éditeurs sont incités à établir la liste des ouvrages à retirer de leur catalogue parce qu’ils sont anti-allemands, voire anti-staliniens (par respect pour le pacte germano-soviétique) ou parce que leur auteur est juif ou communiste.



 
La « liste Otto », publiée le 4 octobre 1940 dans la Bibliographie de la France, comporte 1 060 titres signés d’auteurs aussi divers que Malraux (L’Espoir), De Gaulle (Vers une armée de métier), Freud ou Vicki Baum. Cette liste est présentée comme établie par les éditeurs « désireux de contribuer à une atmosphère plus saine et dans le souci d’établir les conditions nécessaires à une appréciation plus juste et objective des problèmes européens ».
Même si ce préambule gomme la diversité de leurs attitudes, il est évident que, dans leur très grande majorité, les éditeurs souhaitent, par ces concessions, convaincre l’Occupant qu’ils sont prêts à mettre en œuvre eux-mêmes la politique de contrôle qui sera édictée. Ils espèrent obtenir ainsi la reprise de leur activité en évitant une intrusion directe dans leur entreprise. Leurs espoirs ne sont que partiellement réalisés. Si les maisons d’édition rouvrent et peuvent approvisionner leur clientèle de la zone non occupée, celles qui sont la propriété de Juifs n’évitent pas « l’aryanisation » de leur direction et de leur capital. Ferenczi et Calmann-Lévy changent de nom et, sous la direction d’actifs partisans de la Collaboration, deviennent des instruments de la propagande allemande ; la mobilisation de quelques éditeurs ne pourra éviter que l’entrée de capitaux allemands chez Nathan.
 

Un contrôle renforcé

Les interdictions et les injonctions s’alourdissent au fil du temps. À partir de juillet 1941, il est interdit de publier ou de rééditer une œuvre anglo-saxonne postérieure à 1870 ; en mars 1942, une seconde liste Otto bannit tous les livres traduits de l’anglais (sauf les classiques) et du polonais, tous ceux (livres scientifiques exceptés) dont les auteurs sont juifs ou qui retracent la biographie d’un Juif. La troisième liste, publiée en mai 1943, étend l’interdiction à la littérature russe et à l’intégralité de l’œuvre de 41 écrivains ; l’évolution de la situation politique et militaire comme le caractère hétéroclite de la liste et les erreurs qu’elle contient empêcheront son application effective.
Les livres scolaires font l’objet de deux autres listes d’interdiction publiées en 1941 et 1943 ; les manuels doivent dorénavant présenter les relations internationales sous un jour plus favorable à l’Allemagne et éliminer l’étude d’auteurs allemands d’origine juive comme Heine. À l’inverse, les éditeurs sont vivement incités à publier certains auteurs allemands pour lesquels le papier leur est généreusement alloué.
Le papier, devenu rare à cause de l’arrêt des importations et des réquisitions de la production nationale au profit de l’Allemagne, est contingenté à partir de décembre 1941. Le gouvernement de Vichy tente de garder le contrôle des attributions de papier à travers une Commission créée à cet effet, mais son travail devra être mensuellement soumis aux autorités allemandes. Ce double contrôle des allocations de papier joue un rôle plus discret, mais aussi efficace qu’une censure avant impression ; il pèse d’autant plus lourdement sur les éditeurs que les quantités de papier disponibles sont de plus en plus faibles : en 1942, le volume de papier alloué aux éditeurs ne représente que 15 % de la consommation d’avant-guerre et il continuera à diminuer jusqu’à la fin de la guerre.

Les concessions des éditeurs

S’ils évitent, par prudence ou par conviction, de s’engager trop ouvertement dans la collaboration avec les nazis, les éditeurs, dans leur ensemble, acceptent néanmoins, en publiant certains ouvrages de propagande, de leur faire les concessions nécessaires pour ne pas voir entravée la bonne marche de leur maison.
La situation de la maison Gallimard illustre bien l’ambiguïté des situations puisque les Allemands ont fait du remplacement de Jean Paulhan à la direction de la NRFpar Pierre Drieu La Rochelle la condition de la réouverture de la maison d’édition. Toutefois, Paulhan, résistant lié au réseau du Musée de l’Homme et fondateur des Lettres françaises avec Jacques Decour, y poursuit son travail éditorial aux côtés de Gaston Gallimard. Un petit nombre d’éditeurs, néanmoins, se met au service du gouvernement de Vichy ou de l’Occupant, parmi lesquels René Julliard, Robert Denoël et, le plus voyant, Bernard Grasset. Convictions politiques mais aussi soif de pouvoir ou difficultés financières expliquent ces ralliements.

Enfin, un groupe encore plus réduit d’éditeurs refusent la soumission aux Allemands, soit qu’ils décident de ne plus publier comme Émile-Paul frères, soit qu’ils s’engagent dans la publication clandestine d’écrits de combat. C’est le cas des éditions de Minuit, fondées par Pierre de Lescure et Jean Bruller, auteur, sous le pseudonyme de Vercors, du Silence de la mer, publié en février 1942. Malgré les dangers encourus, elles réussissent à faire paraître encore une trentaine d’autres textes pendant la période d’Occupation, dont deux anthologies poétiques dirigées par Paul Eluard, L’Honneur des poètes. Les écrits de propagande allemande ou vichyste, malgré les incitations de toutes sortes, ne semblent pas avoir dépassé les 360 titres, dont un seul, Les Décombres, de Lucien Rebattet, obtiendra un vrai succès de librairie.



 
Parmi les 20 000 autres livres publiés, on compte nombre d’œuvres de grande qualité dues à Camus (L’Étranger, Le Mythe de Sisyphe, Caligula…), Ponge (Le Parti pris des choses), Sartre (Les Mouches, L’Être et le néant), Michaux (L’Espace du dedans), Montherlant (La Reine morte), Mauriac (La Pharisienne)…
 

L'épuration

Dès la fin de 1943, les journaux clandestins de la Résistance ont prévenu que les éditeurs devraient, à la Libération, faire l’objet d’une enquête « afin d’établir les responsabilités de chacun et d’aider à l’action de la justice ». Les éditeurs préfèrent prendre les devants : en septembre 1944, ils excluent de leurs rangs Bernard Grasset, Fernand Sorlot, Gilbert Baudinière et trois hommes (Jacques Bernard, Jean de La Hire et Henry Jamet) qui avaient profité de leurs liens avec les Allemands pour prendre la tête du Mercure de France, de Ferenczi et de Calmann-Lévy. Cette initiative n’empêche pas la profession d’être soumise à l’examen de la Commission interprofessionnelle d’épuration à partir de mars 1945 tandis que les éditeurs les plus compromis passent devant la Cour de justice. L’édition ne connaîtra pas l’épuration intransigeante que réclamaient certains comme Vercors. Seules les publications soutenant l’idéologie nazie ou une collaboration volontaire et manifeste sont retenues à charge contre les éditeurs ; ni l’édition d’écrits pétainistes ni la soumission aux injonctions allemandes pour la publication de livres de propagande ne sont prises en compte. À cette aune, les verdicts sévères sont peu nombreux : ceux qui avaient profité de l’aryanisation de Calmann-Lévy et de Ferenczi sont condamnés à des peines de réclusion ou de travaux forcés allant de 5 ans à la perpétuité, Albert Lejeune, seul, étant exécuté pour son action dans l’édition mais aussi dans la presse. Jacques Bernard, qui avait pris la place de Georges Duhamel au Mercure de France pour engager la maison dans la Collaboration, est condamné à 5 ans de réclusion et Fernand Sorlot à la confiscation de ses biens et à la privation de ses droits civiques ; Robert Denoël, assassiné, et Gilbert Baudinière meurent avant d’en avoir terminé avec la justice. Le procès de Bernard Grasset, plusieurs fois reporté, se termine par une condamnation à une interdiction de séjour de cinq ans, la confiscation de ses biens et une dégradation nationale. Entre-temps, l’entreprise, d’abord condamnée à la dissolution, se voit finalement infliger une très lourde amende. Les autres procès se soldent par quelques blâmes et suspensions temporaires d’activité à l’égard de dirigeants ; Gallimard doit arrêter la publication de la Nouvelle Revue française et cesser d’utiliser son sigle ; Jacques Chardonne doit quitter la direction de sa maison qui ne garde plus que le nom de Stock. À l’exception de Grasset qui peinera à retrouver sa place dans la vie littéraire, les grands éditeurs d’avant-guerre, allégés de leurs stocks par la soif de lecture des Français durant l’Occupation, ont gardé leurs atouts pour répondre à la concurrence des nouveaux éditeurs.
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