fermer
l'aventure du livre

Le livre contemporain

par Elisabeth Parinet

Expansion et renouvellement de la production

Après la fièvre éditoriale de la Libération et ses brutales désillusions dues au contexte économique encore difficile, l’édition française entame, dans les années 1950, une période de croissance continue de son chiffre d’affaires : particulièrement forte entre 1960 et 1972, elle ralentit jusqu’en 1980 pour devenir plus chaotique ensuite. La production progresse, elle aussi, rapidement ; le nombre d’exemplaires produits passe de 141 millions en 1958 à plus de 400 millions en 2000 et le nombre des titres nouveaux fait plus que tripler dans la même période. Toutefois, cette progression s’accompagne d’une baisse des tirages moyens qui passent, toutes éditions confondues, de 12 000 à 9 000 exemplaires.
 

La littérature de jeunesse

Certains secteurs dopent la croissance de la production. C’est le cas de la littérature de jeunesse que se partageaient traditionnellement les éditeurs scolaires, Hachette en tête avec ses « Bibliothèque rose » et « verte ». L’arrivée de nouveaux éditeurs comme L’École des loisirs (1965) et le regain d’intérêt d’éditeurs qui avaient délaissé la veine novatrice de leur production dans l’entre-deux-guerres  renouvellent l’inspiration de la littérature enfantine.
Les innovations formelles de Pierre Marchand pour les collections « Les Yeux de la découverte » et « Premières Découvertes » renouent avec l’inventivité des albums illustrés par Natalie Parain ou Natan Altman dans les années 1930 pour Gallimard (Mon chat, Châtaigne, Les Contes du chat perché).




Et beaucoup d’albums s’inspirent des recherches que Paul Faucher avait menées dans son Atelier du Père Castor, pour le compte de Flammarion, grâce aux illustrations de Natalie Parain encore (Ronds et carrés, Bonjour-Bonsoir…) ou de Rojan (Michka l’ours, Froux le lièvre…). L’apparition d’illustrateurs de talent, comme Tomi Ungerer, et d’auteurs au ton nouveau, comme Pef, jointe au développement des bibliothèques pour la jeunesse, donne un élan à cette littérature que cherchent à exploiter un grand nombre d’éditeurs. Les collections au format de poche se multiplient (« Renard poche », « Livre de poche jeunesse », « Folio jeunesse », « Castor poche »…), déclinées en sous-séries établies selon les âges.
Aux adolescents, Presses Pocket et Bayard vont aussi offrir des séries thématiques assez proches de la littérature populaire pour adultes avec des collections comme « Chair de poule », « Coup de foudre », « Cœur grenadine »… Cette littérature pour la jeunesse cumulée avec les bandes dessinées, un domaine en pleine expansion, lui aussi, à partir des années 1960, représente à la fin du XXe siècle 20 % de l’ensemble des publications.

La littérature policière

Autre genre qui connaît une expansion remarquable : la littérature policière. Longtemps défendue par les éditeurs de littérature populaire au même titre que la littérature sentimentale et les romans d’aventures, elle change progressivement de statut et migre chez les éditeurs littéraires. Cette expansion se fait à la faveur d’une évolution dont la « Série noire » de Gallimard lancée en 1945 donne l’exemple : distanciation grâce à l’humour des traductions de Marcel Duhamel, le directeur de la collection, univers noir propre à des auteurs originaux souvent anglo-saxons, ancrage plus tard dans une réalité sociale et politique française…
Si le roman d’investigation tel que le propose Le Masque depuis 1927 continue à trouver des amateurs, le roman policier se diversifie et gagne sa reconnaissance littéraire. Il est de toutes les grandes collections de poche mais il fournit aussi, en grand format, de nombreux best-sellers à des éditeurs comme Flammarion, Albin Michel ou Rivages. En revanche, la littérature sentimentale, qui connaît toujours de très forts tirages, reste enfermée dans une écriture stéréotypée et sa diffusion limitée à un petit nombre d’éditeurs comme J’ai lu et surtout Harlequin. De même, Le Fleuve noir et Plon  (après son rachat par les Presses de la Cité) concentrent les plus gros tirages du roman d’action : Paul Kenny, Frédéric Dard, Gérard de Villiers comptent leurs tirages en millions d’exemplaires.



Le livre de poche

Ces domaines en expansion se sont appuyés massivement sur l’édition en format de poche. L’événement éditorial de l’année 1953, c’est en effet le lancement par Hachette du Livre de poche. Non que ce soit une réelle innovation comme semble le dire la publicité. Depuis le XIXe siècle, de nombreuses collections de petit format ont proposé au public des ouvrages récents, voire nouveaux, à des prix très bas. Ce Livre de poche, lancé par Hachette via la Librairie générale française, ne se distingue guère, pour sa présentation, du Livre populaire à 65 centimes lancé par Fayard en 1904 : même mauvais papier, même couverture illustrée en quadrichromie d’un dessin violemment expressionniste…
La différence est dans le choix des auteurs : là où Fayard rassemblait des auteurs populaires, le Livre de poche, propose un mélange de livres faciles, mais de bonne tenue, et de livres plus littéraires : Pierre Benoit (Koenigsmark), A. J. Cronin (Les Clés du royaume), Antoine de Saint-Exupéry (Vol de nuit) pour les premiers titres mais bientôt André Gide, Ernest Hemingway, Jean-Paul Sartre et Albert Camus. Pour cela, Hachette puise non seulement dans son fonds, mais aussi dans ceux d’autres éditeurs comme Albin Michel, Calmann-Lévy, Plon… et surtout Gallimard, avec qui des accords ont été conclus. Ce mélange justifie les deux arguments développés par la publicité. Le Livre de poche est inspiré du pocket book qui était dans la poche des GI’s ; c’est le livre que l’on emporte partout et que l’on jette après lecture. La conjugaison de son bas prix et de ses choix littéraires en fait un instrument de démocratisation de la lecture. Mais aucune de ces deux prédictions ne se réalisera : les Français conserveront leurs livres de poche et le nombre de lecteurs en France n’augmentera pas de façon significative grâce à lui. En revanche, son bas prix permettra aux amateurs de littérature de lire davantage ; c’est ce public qui va progressivement se convertir au Livre de poche. Le catalogue s’étoffe rapidement : en 1962, le nombre des publications mensuelles, qui était de 4 en 1953, atteint le chiffre de 12. Le fonds Gallimard représente environ 30 % du catalogue et assure les meilleures ventes. La réussite de la collection et l’ampleur de son catalogue interdisent toute concurrence directe aux autres éditeurs désireux d’exploiter à leur tour le succès du format de poche.
En 1958, la collection « J’ai lu », dans laquelle s’implique Flammarion, choisit à la fois un réseau de commercialisation différent en s’implantant dans les magasins populaires et un catalogue moins littéraire : de la littérature sentimentale et populaire parfois dans des genres encore tenus pour marginaux, comme la science-fiction. Il lui faudra résister à la concurrence, à partir de 1962, de Presses Pocket, collection des Presses de la Cité, lesquelles puisent romans sentimentaux et romans d’aventures dans leur propre catalogue. À côté de ces vastes collections, les années 1960 voient naître des collections de poche qui visent un public plus étroit : la « Petite Bibliothèque Payot » en 1960, « Idées » (1962) chez Gallimard pour les essais, puis « Poésie » (1966) ; la « Garnier-Flammarion » (1964) pour les textes classiques dans une présentation annotée et plus soignée que celle du Livre de poche, « 10/18 » pour les textes atypiques après 1968 (littérature militante, édition de colloques, textes rares…), « Points » (1970) pour les sciences humaines aux éditions du Seuil.
En 1970, Gallimard, mécontent des conditions proposées par Hachette, refuse de renouveler le contrat qui le lie pour le Livre de poche. Après avoir monté sa propre structure de distribution, la Sodis, qui l’affranchit des Messageries Hachette, Gallimard reprend les titres de son fonds et lance, en 1972, « Folio ». Plus chère que le Livre de poche mais habillée d’une couverture plus élégante due au graphiste Massin, « Folio » table sur la richesse du catalogue Gallimard qui assurait les meilleures ventes du Livre de poche. C’est un succès : si, en 2 000, le Livre de poche reste la collection la plus vendue avec 18 millions de volumes par an, « Folio » en vend 15 millions.




Le format de poche est devenu un mode de commercialisation essentiel au commerce du livre  puisqu’il représente 27 % des titres proposés et 33 % des exemplaires vendus en France. Il n’est plus réservé aux ouvrages destinés à de gros tirages ni aux grands éditeurs. Le passage en « poche » est un moyen d’élargir l’audience d’un ouvrage quel que soit son domaine. Aussi assiste-t-on à la multiplication des collections spécialisées, au raccourcissement du délai de passage de l’édition originale à l’édition de poche, à l’apparition de textes inédits… Ces nouvelles données du marché du livre de poche entraînent une ouverture de l’éventail des prix de vente qui contribue à lui faire perdre son identité, alors qu’une collection comme « Bouquins » s’attaque en 1979 à la question du prix avec une tout autre formule éditoriale.
sommaire
imprimer la pagehaut de page