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l'aventure du livre

Le livre contemporain

par Elisabeth Parinet

De la concentration à l’internationalisation

La disparition des quelques maisons d’édition qui ont été condamnées après guerre pour faits de collaboration est largement compensée par une floraison de jeunes maisons, nées dans l’euphorie de la Libération. Malheureusement pour elles, une fois passées les séquelles de l’Épuration, les éditeurs qui avaient pignon sur rue avant la guerre retrouvent leur force d’attraction. Faute d’expérience et de solidité financière, ces jeunes éditeurs peinent à retenir les auteurs de valeur. Même le prestige des éditions de Minuit ne suffit pas pour assurer le renouvellement du catalogue ; en 1948, Jérôme Lindon doit renflouer les finances de la maison qui ne parvient que lentement à retrouver une personnalité littéraire avec Samuel Beckett, Alain Robbe-Grillet, Michel Butor et les auteurs qui seront regroupés sous l’étiquette du Nouveau Roman. Quant à Pierre Seghers, qui profite de l’engouement pour la poésie, il en subira aussi la lente désaffection.
De l’effervescence de la Libération ne subsisteront donc que trois maisons d’importance : Bordas, qui abandonnera rapidement les éditions illustrées de grands artistes contemporains pour l’édition scolaire, et deux maisons nées avant 1946 mais qui ne prennent leur essor qu’à la fin de la guerre, les éditions Robert Laffont et les éditions du Seuil. Robert Laffont parie sur la littérature étrangère avec sa collection « Pavillons » (Graham Greene, Dino Buzzati, J. D. Salinger). S’inspirant ensuite des éditeurs américains, à qui il emprunte méthodes et auteurs, il lance la collection romanesque « Best-sellers » et inaugure avec Le Jour le plus long de Cornelius Ryan une série de récits documentaires dont Dominique Lapierre et Larry Collins seront les auteurs vedettes (Paris brûle-t-il ?, Ô Jérusalem...).
Les éditions du Seuil publient d’abord essais et romans marqués par la personnalité de leurs dirigeants, chrétiens de gauche proches de la revue Esprit. Puis, le catalogue s’ouvre à la critique littéraire, à la vulgarisation, et surtout aux sciences humaines en plein renouvellement : sociologie avec Alain Touraine, Michel Crozier, Edgar Morin, psychanalyse avec Jacques Lacan, Françoise Dolto, histoire avec la collection « L’Univers historique » qu’illustrent les principaux historiens du moment… Le structuralisme imprègne tout particulièrement les ouvrages de linguistique, de sémiologie et de critique littéraire signés de Roland Barthes, Gérard Genette, Tzvetan Todorov, Roman Jakobson, Philippe Sollers… Tout en entretenant un catalogue romanesque qui lui vaut souvent des prix littéraires, le Seuil défend aussi des textes plus difficiles dans ses collections « Écrire » puis « Fiction et Cie », et dans sa revue Tel quel. D’autre part, son attention aux problèmes du Tiers Monde et au sort des dissidents soviétiques en fait l’éditeur désigné d’auteurs comme Kateb Yacine ou Alexandre Soljenitsyne.

Au début des années 1950, la structure de la branche édition est très semblable à celle de l’entre-deux-guerres : une pyramide dominée par Hachette, suivie de quelques grandes maisons d’édition comme Larousse, Flammarion, Gallimard, puis des maisons de taille moyenne, tant dans le domaine de la littérature que de l’édition scolaire ; enfin une base constituée de nombreux petits éditeurs. Cet ordre va être bouleversé par le mouvement de concentration qui s’amorce. Gallimard rachète Denoël en 1951 et le Mercure de France en 1958, deux maisons littéraires qui n’avaient pas réussi à retrouver leur dynamisme depuis la fin de la guerre. Par ces deux rachats puis l’entrée dans le capital des éditions de la Table ronde en 1957, Gallimard renforce sa position dans le domaine de l’édition littéraire sans bouleverser, en termes économiques, la hiérarchie des maisons d’édition.
En revanche, les rachats qu’entreprend la Librairie Hachette (Tallandier et Grasset en 1954, Fayard en 1958, Fasquelle en 1959, Stock en 1961 et quelques autres de moindre importance) creusent encore l’écart qui la sépare des autres éditeurs. Éditrice de littérature générale et de livres scolaires, elle est aussi présente dans la distribution de la presse et du livre grâce à ses sociétés de messageries, dans la librairie avec les bibliothèques de gare et dans la fabrication par ses participations dans des imprimeries et des entreprises de reliure. Sa position largement dominante fait donc craindre à certains une mainmise sur l’ensemble de l’édition française.

C’est sans compter avec les Presses de la Cité. Depuis 1947, Sven Nielsen, leur fondateur, mène de front distribution et édition. Pour cela, il parie sur un catalogue d’auteurs populaires à forts tirages : romans policiers puis best-sellers américains (Frank G. Slaughter, Irwin Shaw), romans d’aventures de Jean Lartéguy (Les Centurions, Les Prétoriens), espionnage avec les aventures d’OSS 117 enlevé aux éditions du Fleuve noir en 1953… Sa rapide réussite illustre l’importance que prend dorénavant la distribution dans l’économie de l’édition et dans une stratégie d’indépendance à l’égard de la Librairie Hachette.
Fortes d’une capacité de financement acquise par leur introduction en Bourse, les Presses de la Cité entament à leur tour une série de rachats : la Librairie académique Perrin en 1959, les éditions GP – qui publient la grande collection pour enfants Rouge et Or – en 1961, les éditions du Fleuve noir en 1962, Julliard, Plon et UGE (qui publie la collection « 10/18 ») définitivement acquis en 1965.
Dans la décennie suivante, chacun des deux éditeurs poursuit ses acquisitions pour conforter ses positions : Hachette reprend Le Masque en 1971 et Marabout en 1976 tandis que les Presses de la Cité rachètent Garnier, mais surtout s’associent avec Bertelsmann pour développer France Loisirs.

Investissements et internationalisation

Au seuil des années 1980, l’édition française est désormais dominée par deux entreprises d’édition diversifiées, s’appuyant chacune sur une société de distribution puissante. Cette succession de rachats a fait fondre le groupe des maisons de taille moyenne malgré l’arrivée parmi elles des éditions du Seuil, qui ont profité du succès des sciences humaines, et de France Loisirs, qui a réussi à s’imposer dans la vente par correspondance.
Cette croissance rapide, une conjoncture économique moins favorable à partir de 1974, la mort de Sven Nielsen, l’emprise croissante des banques et des erreurs stratégiques chez Hachette sont à l’origine d’une mutation qui va changer la logique de gestion des deux entreprises : elles vont toutes deux être rachetées par des groupes industriels étrangers au monde de l’édition. En 1980, Matra, entreprise d’électronique travaillant pour l’aéronautique, l’automobile et les télécommunications, entre massivement dans le capital de la Librairie Hachette. C’est le début pour Jean-Luc Lagardère d’une politique d’investissements dans le domaine des médias dont les aléas entraînent une fusion complète Matra-Hachette en 1992. Puis la maison d’édition se retrouve, en 1996, englobée dans Lagardère Groupe, au sein duquel elle ne représente que 14 % du chiffre d’affaires total. Les Presses de la Cité, de leur côté, font en 1986 l’objet d’une OPA lancée par Jimmy Goldsmith, homme d’affaires désireux d’investir, lui aussi, dans les médias. Après diverses péripéties financières, fusions et échanges de participations avec le groupe CEP Communication, les Presses, enrichies de Larousse, de Nathan et de leurs filiales, deviennent le Groupe de la Cité. Passé sous le contrôle de Havas, groupe de communication et de publicité, puis de Vivendi, le Groupe de la Cité devient Vivendi Universal Publishing quand Vivendi fusionne en 2000 avec Seagram, propriétaire d’Universal et de Canal +. Cette vie agitée n’a pas empêché les deux grands groupes d’édition de poursuivre leur politique d’expansion, l’intégration dans des groupes puissants leur donnant des moyens financiers accrus. Ils procèdent par rachat (Orban, Dalloz, Laffont, Fixot, La Découverte, Masson – qui apporte Armand Colin et Belfond – pour le Groupe de la Cité ; Lattès, Rombaldi, Gautier-Languereau, Hatier pour Hachette) ou prise de participations dans Harlequin France, Calmann-Lévy, Hazan, Mille et une nuits pour Hachette.
Toutefois, les possibilités de croissance sur le territoire français se réduisant, les deux groupes nourrissent des ambitions internationales. Dès 1988, Hachette attaque le marché des dictionnaires et des encyclopédies sur les marchés nord-américain et hispano-américain en rachetant Grolier aux États-Unis et Salvat en Espagne. Vivendi Universal Publishing n’aura que peu de temps pour développer une politique internationale puisque le groupe éclate en 2002.
Les maisons d’édition qui constituaient VUP, devenu Editis, sont mises en vente. Après intervention de la Commission européenne saisie par les éditeurs français, Lagardère Groupe, qui s’était porté acquéreur de la totalité, doit renoncer aux acquisitions qui lui auraient donné une position monopolistique dans le secteur. En 2004, 40 % d’Editis, dont Larousse, Nathan, Dalloz, rejoignent Lagardère Groupe. Le reste est racheté par Wendel Investissement qui, pendant deux ans, reprend plusieurs petites maisons d’édition (Cherche-Midi, XO, Gründ) avant de revendre l’ensemble au groupe espagnol Planeta en 2008. Hachette est de nouveau le plus grand éditeur français, place que lui avaient disputée pendant plus de vingt ans les anciennes Presses de la Cité. La poursuite de sa politique d’expansion internationale, avec notamment la reprise d’Anaya en 2004 et le rachat en 2006 de Time Warner Book Group, en fait le troisième éditeur généraliste mondial.

Le nombre des maisons de taille moyenne s’est encore réduit et, quand se clôt le XXe siècle, l’on s’interroge sur la capacité d’éditeurs comme Gallimard, Flammarion, le Seuil ou Albin Michel à garder leur indépendance. Bien que les trois premières maisons possèdent, comme Hachette, sociétés de distribution et collections de poche, qui leur assurent une rentabilité certaine, elles semblent à la merci d’une erreur stratégique ou d’une crise de succession comme Gallimard en a connu au début des années 1990. Or, après le rachat de Delagrave (1993), Casterman (1999) et une prise de participation dans le capital des Presses universitaires de France et d’Actes Sud (2000), la famille Flammarion décide de vendre sa maison d’édition au groupe italien Rizzoli ; quant aux éditions du Seuil, elles sont rachetées en 2004 par les éditions de La Martinière soutenues par une société d’investissement. Aucun de ces deux éditeurs n’a choisi de rejoindre l’un des deux premiers groupes français, mais leur mutation illustre deux phénomènes apparus récemment dans la vie de l’édition française : la dépendance à l’égard d’investisseurs extérieurs au monde du livre et l’internationalisation du marché de l’édition. En effet, si Hachette est aujourd’hui propriétaire de plusieurs grands groupes d’édition étrangers, en France on compte parmi les douze premiers éditeurs par le chiffre d’affaires, outre l’Espagnol Planeta et l’Italien Rizzoli, déjà cités, le Néerlandais Wolters-Kluwer et l’Anglo-néerlandais Reed-Elsevier, qui dominent l’édition scientifique et technique, l’Allemand Bertelsman propriétaire de France Loisirs, les éditions Atlas du Néerlandais De Agostini, spécialiste de l’édition par fascicules, et le groupe belge Média Participations regroupant des éditeurs pour la jeunesse et la famille.
Pendant que se déroulaient ces grandes manœuvres dans le monde des grandes et moyennes maisons d’édition, celui des petits éditeurs est resté vivace. Toutefois, après une quinzaine d’années où les créations d’entreprises compensent largement les disparitions, depuis la fin des années 1980, le nombre annuel des créations tend à diminuer. Financièrement fragiles, confrontées à des problèmes récurrents de distribution, souvent dépendantes du succès d’un auteur qui sera tenté de les quitter pour une maison plus installée, beaucoup n’ont qu’une durée de vie assez courte ; d’autres doivent leur survie à l’entrée de leur distributeur dans leur capital. Dans le contexte de forte concentration que connaît l’édition française, avec les risques d’uniformisation qu’elle comporte, elles restent cependant un socle indispensable de l’édition française par l’accueil qu’elles réservent à des écritures originales ou à des auteurs en quête d’un véritable dialogue avec leur éditeur.

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