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l'aventure du livre

Le livre à l'ère industrielle

par Ève Netchine

Diversification de la production

"Les concierges aiment les romans d'aventure, les bourgeois aiment les romans qui les émeuvent, et les vrais lettrés n'aiment que les livres d'artistes incompréhensibles pour les autres."
Maupassant, Bel-Ami

L'Europe industrielle du XIXe siècle transforme profondément le monde du livre. Au cours du siècle, toutes les opérations de réalisation, depuis la fabrication du papier jusqu'à la reliure, sont progressivement mécanisées : la production explose, les livres, plus nombreux et moins chers, gagnent de nouveaux publics.
À partir de 1840, face à la concurrence des romans feuilletons que publient les journaux et grâce aux nouvelles techniques de fabrication, les éditeurs renoncent à une politique du livre à prix élevé et lancent des collections à bon marché. De grandes maisons généralistes se créent, comme Calmann-Lévy, Hachette, Larousse ou Flammarion. D’autres éditeurs proposent une production spécialisée, tels Sirey et Dalloz en droit, Masson et Baillière en médecine, Félix Alcan en philosophie.
 



Profitant des possibilités offertes par les nouvelles presses, Gervais Charpentier crée en 1838 une collection de livres de petit format pour un prix réduit de moitié par rapport au prix habituel. La "Bibliothèque Charpentier" suivie en 1853 de celle des "chemins de fer" fondée par Louis Hachette et, deux ans plus tard, de la "Collection Michel Lévy" rassemblent un ample corpus de littérature classique et de nouveautés, françaises ou étrangères, sans exclusion des sciences, de l’histoire et des voyages. Ces collections à bon marché visent à lutter contre la concurrence du "roman feuilleton". En effet, depuis 1836, les romans sont souvent édités en "feuilleton", terme qui désigne le bas de la première page des journaux. Eugène Sue, George Sand, Honoré de Balzac, Alexandre Dumas acquièrent ainsi une large audience. Les éditeurs publient ensuite les épisodes rassemblés sous forme de livre.
À la fin des années 1850, apparaissent les "journaux-romans", qui publient exclusivement des romans en feuilletons.
 

L'édition scolaire

La progression de l'alphabétisation contribue à l'accroissement du lectorat : l'enseignement primaire s’est généralisé en France grâce à la loi Guizot (1833) parachevée par la loi Ferry (1881). En 1848, les deux tiers des conscrits savent lire, écrire et compter.
L'édition scolaire se développe au XIXe siècle avec la scolarisation : dès 1832, la maison Hachette propose un catalogue de 24 pages. À la suite des lois Guizot, Hachette reçoit une commande massive du ministère de l'Instruction publique : 500 000 Alphabets des écoles, 100 000 exemplaires du Livret élémentaire de lecture, 40 000 exemplaires de l'Arithmétique de Vernier, 40 000 de Géographie de Meissas ou 40 000 livres d'histoire de madame de Saint Ouen. La maison d'édition emploiera 484 employés en 1881 : un secteur très lucratif bientôt soumis à rude concurrence avec Belin, Fernand Nathan ou Armand Colin.
Grand succès de librairie, Le Tour de la France par deux enfants, édité par Belin en 1877, est le livre de lecture le plus diffusé en France, réédité plus de 300 fois durant le XIXe siècle, pour un total de 8 millions d'exemplaires.
 



L'édition jeunesse

Avec les progrès de l'alphabétisation, la lecture n'est plus réservée à une élite cultivée. Elle devient un loisir accessible encouragé par la création de bibliothèques par des associations philanthropiques puis par les municipalités.
Fort de sa suprématie dans le domaine des manuels scolaires, Louis Hachette diversifie ses collections. Sur le modèle inventé par l’éditeur britannique W. H. Smith, et en s’appuyant sur le développement du réseau ferroviaire français, Hachette décide de créer des bibliothèques de gare, dans lesquelles il se propose de commercialiser une collection qui a pour emblème une locomotive.
Composée d’ouvrages brochés ou reliés, cette "Bibliothèque des chemins de fer" est divisée en sept séries thématiques, chacune caractérisée par une couleur de couverture.

La sixième série, de couleur rose, consacrée aux livres illustrés pour les enfants, quitte en 1856 la "Bibliothèque des chemins de fer" pour donner naissance à une collection autonome, la "Bibliothèque rose illustrée", dont l’auteur emblématique deviendra très vite la comtesse de Ségur.
Hachette s'impose en quelques années dans l'édition des livres pour enfants.
 



 
Dans le même temps, Jules Hetzel fonde avec son ancien condisciple du Collège Stanislas fondateur de la Ligue de l’enseignement, , Jean Macé, un périodique illustré pour la jeunesse, Le Magasin d’éducation et de récréation, qui concurrence La Semaine des enfants, publiée par Hachette depuis 1857.
Hetzel accorde une attention particulière à la typographie, à la mise en page, à la qualité du papier et des illustrations. Les textes sont signés par P.-J. Stahl (qui, non content de traduire, adapte, voire réécrit des passages entiers de Maroussia, des Quatre Filles du Dr March, ou des Patins d’argent, "de façon que cela pût aller à notre public"), Jean Macé (Histoire d’une bouchée de pain), Jules Verne ou André Laurie (Scènes de la vie de collège). L’un des traits de génie de Hetzel éditeur est d’avoir, comme son concurrent Hachette, tout d’abord publié les textes dans le périodique, avant de faire paraître en volumes dans ses différentes collections (par exemple la "Bibliothèque d’éducation et de récréation"), au format in-18 ou in-8°, broché ou cartonné, avec ou sans illustrations.

"Éducation et récréation", cette maxime de l’éditeur  s’incarne dans l’auteur phare de la maison, Jules Verne, dont Hetzel publie le premier roman, Cinq semaines en ballon le 24 décembre 1862.
Le succès du livre l’incite à négocier l’exclusivité de la production du romancier. À partir de 1864, les romans de Jules Verne sont d’abord publiés dans le Magasin, puis dans la collection Hetzel in-18 sans illustration et enfin, pour les fêtes de fin d’année, dans la "Bibliothèque d’éducation et de récréation", illustrés entre autres par Neuville, Riou, Bennett et richement cartonnés. En un peu plus de quarante ans, jusqu’à la mort de Jules Verne, en 1905, soixante-deux romans et dix-huit nouvelles composant les Voyages extraordinaires seront publiés, pour le bonheur des petits et des plus grands.

 

 

Encyclopédies, dictionnaires et guides

Dans la seconde moitié du XIXe siècle paraissent, dans la lignée de l'Encyclopédie, des dictionnaires monumentaux, tels le Dictionnaire de la langue française d'Émile Littré en 1863 ou, peu après, le Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle de Pierre Larousse dont la publication s'échelonne de 1863 jusqu'au quinzième volume en 1876.
Pour mener à bien son entreprise, Pierre Larousse s'est entouré d'une centaine de collaborateurs.
Le développement des techniques d'illustration et la part croissante de la photographie favorisent la floraison de manuels techniques, livres de cuisine, de bricolage, etc., servis par des illustrations de qualité.
Le développement des voyages donne naissance aux guides touristiques, avec notamment ceux de l'Allemand Karl Baedecker. Leur nombre croît irrésistiblement au XXe siècle avec le tourisme de masse. Les Guides bleus de Hachette voient le jour en 1919.
Au moment où l’accès au livre s’élargit, se développe la bibliophilie. Autour de ce goût pour les livres anciens, rares et précieux se créent des sociétés d’amateurs comme celle des Bibliophiles françois (1820) et des revues spécialisées comme le Bulletin du bibliophile fondé par Charles Nodier en 1834.
 



La presse

par Lucile Trunel

Née en France en 1632 avec la création de La Gazette de Théophraste Renaudot, la presse périodique ressemble alors au livre : de petit format, aux pages ornées de lettrines, de bandeaux gravés ou de culs-de-lampe, les journaux des XVIIe et XVIIe siècles apparaissent comme les différents tomes d'un livre, avec publication des tables à la fin de l'année. C'est encore sous cette forme que se présentent les nombreux journaux révolutionnaires, devenus les instruments de l'espace public.
Victime d'un retour à la censure sous l'Empire, la presse connaît un véritable renouveau à partir des années 1830. Les progrès techniques favorisent son essor : mécanisation des presses, mise au point des rotatives à partir de 1845, utilisation du bois pour la fabrication du papier, utilisation des techniques du bois de bout, de la lithographie puis, à la fin du siècle, de la photographie pour les illustrations.  
La publicité fait sa première apparition dans La Presse d'Émile de Girardin en 1836, suivie par Le Siècle qui y ajoute l'invention du feuilleton-roman, innovation promise à un énorme succès. La presse se diversifie : à côté des grands journaux d'information, on trouve la presse illustrée donnant une grande importance à la caricature, les journaux féminins, les journaux pour la jeunesse, les revues littéraires ou enfin la presse populaire de distraction à bon marché.
De 1871 à 1914, c'est la grande époque des quotidiens : des journaux d'information et d'opinion comme Le Petit Journal tirent à des centaines de milliers d'exemplaires : d'un grand format, organisé en quatre colonnes plus aérées et plus étroites (donc plus faciles à lire), il offre un feuilleton puis un supplément illustré. Au sein de la page, les rubriques, qui distribuent les contenus, les titres, puis les paragraphes, organisent la perception de l'information.
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