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l'aventure du livre

Le livre numérique

par Frédéric Martin
Bertrand DESPREZ/VU

L’offre éditoriale

L'histoire d'un rêve colossal "
Un curieux document du IIe siècle avant J.-C., la Lettre d'Aristée, peut-être apocryphe, rapporte à propos des origines de la bibliothèque d'Alexandrie une histoire emblématique de ce rêve colossal.
Dans le but de constituer une bibliothèque universelle (dit la lettre), le roi Ptolémée écrivit "à tous les souverains et gouvernants de la terre" pour les prier de lui envoyer les livres de toutes espèces par toutes espèces d'auteurs, 'poètes et prosateurs, rhéteurs et sophistes, docteurs et devins, historiens, et aussi tous les autres'.
Les savants au service du roi avaient calculé que cinq cent mille rouleaux seraient nécessaires si l'on voulait réunir à Alexandrie 'tous les livres de tous les peuples du monde'".

Alberto Manguel, La Bibliothèque la nuit, Actes Sud, 2006
 
Les premiers livres numériques sont apparus il y a près de quarante ans, avec le projet Gutenberg, déjà mentionné, qui a été lancé en 1971 par Michael Hart à l’université de l’Illinois aux États-Unis [www.gutenberg.org].
D’inspiration humaniste, ce projet toujours actif vise à mettre à la disposition du public, sous forme dématérialisée, le plus grand nombre d’ouvrages tombés dans le domaine public. Reposant sur le bénévolat, il a franchi le cap symbolique des 1 000 livres saisis en 1991, pour en proposer aujourd’hui 33 000 librement téléchargeables dans plusieurs formats (HTML, Epub, Mobipocket etc.), constituant ainsi une offre de classiques provenant du monde entier.
Dans le même esprit, de 1993 à 2002, l’Association des bibliophiles universels (ABU) a mis en ligne sur son site 288 textes en langue française [http://abu.cnam.fr/]. La création bénévole de livres numériques se poursuit par le biais d’autres initiatives, comme Wikisource, rattachée à la sphère Wikimedia, qui totalise aujourd’hui plus de 60 000 textes (livres, articles, poèmes etc.) passés dans le domaine public ou publiés sous licence libre [http://fr.wikisource.org/wiki/Accueil].
  
Parallèlement à la production de livres numériques par des particuliers, plusieurs projets de numérisation massive se sont succédé depuis la fin des années 1990, reposant sur les collections des bibliothèques. En France, la bibliothèque numérique Gallica, créée par la Bibliothèque nationale de France, mettait à la disposition des internautes, en 1998, plus de 2 500 ouvrages numérisés en mode image, complétés par un extrait de la base Frantext du CNRS (250 volumes saisis en mode texte). En juillet 2010, ce sont plus de 180 000 livres du domaine public qui sont téléchargeables gratuitement en PDF, pour la plupart d’entre eux disponibles à la fois en mode image et en mode texte. Cette offre de livres numériques, associée à la numérisation d’autres types de documents (images, manuscrits, cartes, titres de presse et de revues, partitions, documents sonores), fait aujourd’hui de Gallica l’un des principaux portails culturels francophones [http://gallica.bnf.fr/].
Le lancement du projet Google Livres, en 2004, traduisant la volonté de cet acteur majeur du web de numériser plus de 10 millions d’ouvrages, s’est accompagné d’une prise de conscience pour les différents acteurs de la chaîne du livre de l’importance stratégique que peut revêtir l’accès à une offre éditoriale sous forme dématérialisée, qu’elle soit patrimoniale ou contemporaine [http://books.google.fr/]. Ce projet repose d’une part sur des partenariats noués avec de grandes bibliothèques dans le monde, qui prêtent leurs collections à des fins de numérisation et de diffusion sur le portail Google Livres, d’autre part sur la recherche d’un accord avec les auteurs et les éditeurs (le Google Books Settlement aux État-Unis). La numérisation par Google de documents sous droits, sans leur accord préalable, a suscité des réactions de la part des auteurs et des éditeurs. Elle a notamment incité les éditeurs à considérer eux-mêmes la question de la numérisation de leurs catalogues et à redéfinir leur stratégie de présence sur les réseaux, de nouveaux enjeux dont ils avaient jusque-là tardé à se saisir.
  
La situation évolue, et de plus en plus d’éditeurs sont aujourd’hui prêts à passer le cap de l’édition électronique. Evaluée entre 60 000 et 70 000 titres numérisés à ce jour, l’offre globale des éditeurs français se caractérise à l’heure actuelle par une certaine hétérogénéité et une diversité des modes d’accès et des conditions d’achat. Plusieurs dizaines de plates-formes coexistent et proposent des modes de paiement différents : paiement à l’acte, abonnement à des bouquets, ou encore location (consultation en ligne en flux continu ou streaming ou acquisition d’un fichier numérique chronodégradable).
Selon une étude sur "l’offre de livres numériques en France", menée en juillet 2010 par le MOTif (observatoire du livre et de l’écrit en Ile-de-France), seulement 10 % de l’ensemble des titres disponibles à la vente papier, tous éditeurs confondus, le sont aussi sous forme numérique. Le livre numérique ne représente aujourd’hui que 2,4 % du chiffre d’affaires de l’édition. Les risques de piratage et de diffusion illégale de contenus, malgré le verrouillage électronique par les mesures techniques de protection (en anglais digital rights management ou DRM), ont longtemps expliqué les réticences du monde de l’édition à prendre le virage numérique. Une autre raison est à chercher sur le plan économique : la loi sur le prix unique du livre (1981) ne s’applique qu’à la version papier et non à la version numérique et le taux de TVA diffère d’un support à l’autre, 5,5 % pour le papier, 19,6% pour l’électronique. Or l’attente est forte du côté des lecteurs qui souhaitent trouver des livres numériques beaucoup moins chers que leurs équivalents sur papier (-43 % pour le roman, -60 % pour une BD ou un manga, selon une étude de GFK datant de 2009), alors que le prix de la version numérique est en moyenne de 13,3 % inférieur au prix de la version papier [DAVAL, 2010]. Les modèles économiques cherchent encore à se stabiliser.
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