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l'aventure du livre

Les usages du livre

L’art du livre accorde une attention toute particulière à la réalisation des ouvrages religieux, chargés de diffuser le message chrétien et de rendre hommage à Dieu. En réalité, les fonctions du livre, qu’il soit sacré ou profane, sont multiples ; et ceux qu’on conserve aujourd’hui témoignent des usages divers pour lesquels ils ont été conçus et employés. Le livre est souvent un outil propre à l’étude des clercs et, une fois diffusé, un aliment pour les nombreuses querelles théologiques qui agitent les grands esprits du temps ; il peut être aussi, sous sa forme la plus somptueuse, un objet précieux dont le luxe est destiné à magnifier la Parole divine. Il est enfin un instrument complexe, qui offre à son lecteur des niveaux de lecture et d’interprétation multiples.
 

Un vecteur d’échanges intellectuels

Les manuscrits sont des instruments uniques d’échange et de partage entre les différents centres de culture, de création et de réflexion du monde carolingien. C’est le cas, au premier chef, de l’abbaye de Saint-Denis, qui instaure des échanges multiples et féconds avec les autres centres. Outre son scriptorium actif dès le VIIIe siècle, l'abbaye de Saint-Denis est aussi le siège d'une école, qui prend une part active au renouveau intellectuel de l’Europe. Celle-ci assure la sauvegarde et la diffusion de textes antiques profanes ou patristiques, et échange des codices avec d’autres monastères soit proches, comme Saint-Germain-des-Prés, d’ailleurs souvent dirigé par le même abbé au IXe siècle ; soit plus éloignés, tels Corbie, Reims, ou les monastères du diocèse de Mayence et de la région du lac de Constance. L’abbaye royale de Saint-Denis entretient des rapports particulièrement féconds et réciproques avec l’abbaye de Reichenau : nombre de manuscrits possédés par le monastère alémanique furent exécutés en Île-de-France et inversement. Le rayonnement de Saint-Denis franchit même les Alpes, probablement par le biais de l’école de Pavie et de l’abbaye de Bobbio.
 
La circulation des livres est aussi, naturellement, celle des hommes, et on pourrait en multiplier les exemples. Hincmar, archevêque de Reims de 845 à 882, est d'abord élève puis moine à Saint-Denis. Raban Maur, à la tête d'un des principaux centres intellectuels de Germanie de 822 à 847 en tant qu'abbé de Fulda, est un ancien élève d’Alcuin à Tours : il témoigne de ses liens avec l'abbaye en faisant dédicacer un exemplaire de son De laudibus sanctae crucis aux religieux de Saint-Denis. Autre grand foyer de production et d’études, l’abbaye de Saint-Gall entre en rapport avec Saint-Denis par l’entremise de son abbé Waldo, qui prend bientôt la tête du monastère franc (806-814) à la suite de Fardulfe. Par-delà les frontières, des échanges se sont ainsi progressivement institués entre les fondations religieuses ; c’est à cette mobilité des hommes, des modèles et des savoirs que la Renaissance carolingienne doit d’avoir éclos.

Les textes de référence : quelques exemples d'utilisation

De nombreux exemplaires de livres destinés à l'étude des clercs témoignent de cette pratique, assidue et indispensable pour tous les lettrés carolingiens. Un atelier exemplaire à ce titre est celui de Corbie, et sa bibliothèque richement fournie. Elle fournit les copistes en instruments de travail, comme les traités de grammaire ou les glossaires, et en textes à copier. Nous avons ainsi conservé un Recueil de traités grammaticaux réalisé au début du IXe siècle. Copie d'un manuel scolaire composé vers 350, il est truffé d'opuscules complémentaires attestant la rencontre de diverses traditions pédagogiques. Dans sa diversité et le souci qu'il exprime d'associer aux maîtres du passé la réflexion des "pédagogues" locaux, ce manuscrit offre un éclairage précieux sur l'enseignement de la grammaire à Corbie.
 

La bibliothèque de Corbie

À côté du scriptorium, la bibliothèque contient donc des livres fabriqués sur place, mais aussi des manuscrits venus d'ailleurs, grâce à une véritable politique d'acquisitions ou d'emprunts. Cette politique est nettement guidée par le souci de respecter les nouveaux standards de pureté des textes, et par un grand intérêt pour les auteurs classiques (philosophes, historiens, grammairiens…). Les trois premiers catalogues, des XIe, XIIe et XIIIe siècles, montrent Corbie comme un maillon important dans la survivance de cette culture antique dont les souverains carolingiens se font les héros.
Pour ce qui est des classiques, à côté d'une trentaine d'œuvres d'Aristote, Priscien, Cicéron, Stace, Térence ou Vitruve copiées sur place, l'abbaye possède des manuscrits acquis, échangés ou prêtés, comme le Tite Live du Ve siècle qui a appartenu à Charlemagne. Les œuvres des écrivains installés à Corbie à partir de la fin des années 850, abbés ou simples moines, Paschase Radbert, Ratramne et Engelmode, figurent aussi en bonne place parmi les livres mis à la disposition des moines.
 



La bibliothèque est aussi un lieu d'étude et de nombreux manuscrits contiennent des annotations, parfois destinées à la rédaction d'œuvres personnelles. Certaines sont de la main de Maurdramne, d'autres sont proches des travaux de Paschase Radbert et de Ratramne. Ce dernier utilise des notes tironiennes, un système d'abréviations compact et rapide qui apparaît parfois dans les notes marginales.
Ces notes tironiennes constituent une méthode de sténographie abréviative basées sur un dictionnaire d'environ quatre mille signes, attribuée à un esclave affranchi du nom de Tiro, devenu secrétaire et confident de l'orateur romain Cicéron. Utilisé à l'origine pour noter les discours de son maître au sénat, ce système fut l'objet de constantes améliorations, qui allèrent jusqu'à l'abréviation en un seul signe de phrases couramment usitées. Plus tard, son système, qui permettait de faire d'importantes économies de parchemin, se répandit dans les monastères. Les signes d'abréviation connurent de multiples déclinaisons, qui portèrent leur nombre total à plus de treize mille.

Aux environs de Tours

L'annotation des textes est une activité ancienne à Corbie ; mais de nombreux manuscrits issus d'autres centres portent également la trace des lectures studieuses dont ils ont fait l'objet à l'époque carolingienne.
Les scriptoria de la vallée de la Loire ont notamment produit nombre de ces ouvrages d'étude. C'est le cas, par exemple, des Commentaires sur le Songe de Scipion de Macrobe, réalisés vers 820 à Saint-Martin de Tours. Recherché par les amateurs de philosophie antique, ce texte fut introduit pour la première fois en France par l'intermédiaire de Loup de Ferrières (795-863), qui a lui-même partiellement écrit et corrigé ce manuscrit. Modèle du lettré carolingien féru d'Antiquité, Loup de Ferrières est souvent considéré comme le précurseur des humanistes de la Renaissance. En quête de "bons" manuscrits qu'il collationne ou copie pour accroître les richesses de sa bibliothèque, son attention se porte tout particulièrement sur les textes classiques qu'il annote avec soin, comparant les différentes versions entre elles. Dans cet exemplaire, où l'on distingue quatre mains principales, Loup a écrit certains feuillets, et inséré ailleurs des annotations marginales. D'autres notes plus tardives ont été attribuées à son élève Heiric d'Auxerre. Suivant un procédé habituel chez Loup de Ferrières, les passages révisés par lui sont écrits sur des grattages.
Un autre ouvrage composé dans la même région et à la même époque, les Lettres à Lucilius de Sénèque, renferme deux particularités intéressantes : d'une part, il se distingue par son petit format maniable, que l'on peut supposer approprié à l'étude, mais qui était inhabituel à l'époque carolingienne ; d'autre part, une souscription offre un témoignage exceptionnel sur l'activité de scribes laïques à cette époque. Sans doute tracée par la main qui a complété le manuscrit, cette souscription décrit le copiste principal, Ragambertus, comme un "indigne laïc barbu", son apparence physique se distinguant de celle des hommes d'église, tonsurés et imberbes. Ce type de témoignage prouve que la transcription des manuscrits n'était pas l'apanage du seul clergé.



On peut enfin mentionner un exemplaire de La Guerre des Gaules de César, réalisé à Fleury ou à Auxerre dans le premier quart du IXe siècle, et complété aux XIe-XIIe siècles. On le sait, l'Antiquité romaine exerçait une véritable fascination parmi les lettrés carolingiens en quête de modèles du passé à étudier et à suivre. Ils approfondissaient leurs connaissances sur cette civilisation à travers l'étude des auteurs antiques, et notamment des historiens romains. César figure en bonne place parmi les historiens qui ont retenu leur attention. La première partie de cet ouvrage, qui contient la Guerre des Gaules, a été copiée durant le premier quart du IXe siècle ; ont été ajoutées aux XIe-XIIe siècles les Antiquités judaïques de Flavius Josèphe. Cet exemplaire a par ailleurs reçu de nombreuses annotations marginales, et certaines d'entre elles ont été imputées à Heiric d'Auxerre, le disciple de Loup de Ferrières. On relève en outre la présence d'annotations plus tardives, tracées dans une écriture anguleuse, aux nombreuses ligatures, caractéristique du scriptorium de Fleury au Xe siècle. Cette dernière main, que l'on observe également dans un manuscrit de Salluste et dans un autre de Justin provenant tous deux de Fleury, appartenait peut-être à un moine de Fleury féru d'histoire.

Les ouvrages didactiques

 
À côté de ces textes de référence qui servaient de base à l'étude, à la réflexion et à l'approfondissement de la culture des clercs, se trouvent les ouvrages didactiques proprement dits, dont la nature ou la composition est dictée par cette destination. On peut mentionner, par exemple, un herbier illustré du pseudo-Apulée, réalisé au milieu du IXe siècle à Reims ou Laon. Il s'agit là d'un véritable manuel, à l'usage du praticien, qui correspond bien aux usages médicaux en cours à cette époque. L'état médiocre du manuscrit, en particulier la dégradation de la page de frontispice, la disparition de deux feuillets, l'usure et les déchirures du parchemin, sont la preuve de l'usage intensif qu'il a subi ; on le remarque également aux observations médicales, recettes de pharmacopée et prescriptions ajoutées dans les marges à partir du Xe siècle.
 



Dans un autre registre, les Œuvres du théologien Florus de Lyon sont des recueils de citations, conçus pour faire avancer la réforme des études bibliques et patristiques. Leur principal intérêt réside dans le témoignage concret qu'ils apportent sur l'état de la transmission des œuvres des Pères de l'Église à l'époque carolingienne. L'analyse de sa méthode de travail permet également de comprendre comment il choisit les citations, puis les assemble en les transformant subtilement pour en faire une suite harmonieuse et personnelle.
Plus tardif, le recueil regroupant les textes de l'Apocalypse et les Fables d'Avianus témoigne également d'une volonté didactique. L'enchaînement, un peu surprenant, qui est fait ici entre Apocalypse et Avianus (auteur incontournable pour les écoliers de la Basse Antiquité et du Haut Moyen Âge), en dehors d'un classement alphabétique utile en bibliothèque, peut s'expliquer par cette intention didactique : le message prophétique et moral des visions de saint Jean et la leçon des fables, teintées d'humour et de bon sens, se complètent pour constituer un instrument éducatif de choix.

Les querelles théologiques

 
À l'époque carolingienne, nombreuses sont les controverses au sujet de plusieurs doctrines fondatrices du christianisme, liées à l'interprétation des textes sacrés. Les livres sont alors le moyen, pour les savants et les théologiens, d'exposer leurs conceptions et de les diffuser ; l'ornementation des ouvrages, par les choix esthétiques qu'elle manifeste, se fait aussi l'expression de ces conceptions contradictoires, sources d'exclusions et d'affrontements parfois très virulents.
 

La question des images

La production artistique à l'époque carolingienne doit être analysée à la lumière des polémiques qui entourent alors le statut des images, en Orient et en Occident. La question est celle des représentations du divin, dans les icônes en particulier : ceux qui s'opposent à ces représentations figurées (les iconoclastes) redoutent que les Chrétiens adorent les images elles-mêmes, au détriment du principe sacré qu'elles illustrent. Au VIIIe siècle, la situation avait ainsi pris une tournure dramatique en Orient, où l'iconoclasme était devenu la doctrine officielle à la suite du concile de Hiéreia, convoqué par l'empereur byzantin Constantin V en 754.
En 787, désireux de mettre un terme à la fureur destructrice des Byzantins, le pape Hadrien Ier réunit donc le second concile de Nicée, qui rétablit le culte des images à Byzance. Parvenus à la Cour de Charlemagne dans une très mauvaise traduction qui donnait à croire que les Grecs adoraient les images, les actes de ce concile suscitèrent des réactions de rejet très vives de la part des théologiens francs, qui attirent l'attention sur les dangers de l'idolâtrie.
En 789, une première prise de position fut adoptée à la Cour franque avec le Capitulare adversum synodum (Capitulaire contre le synode), dans lequel Charlemagne prit ses distances par rapport à la doctrine de Nicée II. Pour préciser ses vues, le roi franc commanda ensuite à Théodulfe, futur évêque d'Orléans, un traité sur les images, dont la rédaction s'étendit de 791 à 794. Connu sous le nom de Libri carolini, ce manifeste consacre la position médiane de l'Église franque, entre l'iconoclasme byzantin et l'iconophilie papale. Reprenant la doctrine sur l'image que Grégoire le Grand avait exposée vers 600 dans sa lettre à l'évêque Serenus de Marseille, qui avait procédé de son propre chef à la destruction d'images auxquelles ses ouailles vouaient un culte idolâtre, Théodulfe y affirme le rôle pédagogique des images. Celles-ci sont investies d'une triple fonction : instruire les illettrés, fixer la mémoire de l'histoire sainte et susciter un sentiment de componction chez les fidèles. Cependant, elles ne sauraient être adorées : "À l' endroit des images, nous ne blâmons rien, si ce n'est leur adoration ; aussi permettons-nous qu'il y ait des images dans les basiliques des saints, non dans un but d'adoration, mais pour rappeler leur action et embellir les murs". Ces théories furent officiellement adoptées en 794, lors du synode de Francfort, et communiquées au pape par le théologien Angilbert. Une période de stabilité s'ensuivit, au cours de laquelle un grand nombre de réalisations artistiques virent le jour.
 




Au début du IXe siècle, cependant, la polémique autour des images, relancée par l'évêque Claude de Turin, rebondit dans l'Occident franc : nommé sur le siège de Turin en 816, Claude s'en prit très violemment aux images qui ornaient les basiliques de sa ville, la croix y compris, considérant qu'elles ne sauraient transmettre une quelconque vérité, car elles échappent à la ressemblance divine propre à l'homme. En 825, il résuma ses vues iconoclastes dans un volumineux ouvrage intitulé Apologeticum atque rescriptum adversus Theutmirum abbatem (Apologie et réponse contre l'abbé Theutmir). Louis le Pieux chargea alors Dungal le Reclus et Jonas d'Orléans de réfuter ces thèses hérétiques. Les deux théologiens publièrent chacun un traité sur les images, le premier en 827 et le second vers 840, tandis que l'évêque de Lyon Agobard s'engageait avec son Liber de imaginibus (Livre sur les images) dans la voie ouverte par Claude de Turin, sans cependant aller jusqu'à préconiser la destruction des images. Parallèlement, un nouveau synode réuni à Paris en 825 réaffirma la doctrine des Libri carolini (Livres carolins) , à la suite de la venue d'une ambassade que l'empereur byzantin Michel II le Bègue avait envoyée à Rouen pour tenter un rapprochement avec l'Église franque autour de la question des images.
Ces prises de position successives reflètent la volonté des Carolingiens de s'en tenir à une via media : entre le refus des images et leur adoration, à mi-chemin de l'iconoclasme byzantin et de l'iconophilie prônée par la papauté. Pour eux, l'image a une portée purement instrumentale : s'adressant avant tout aux fidèles, elle a pour fonction de rappeler les hauts faits de l'histoire sainte. Nullement décriée, sa valeur esthétique est, quant à elle, destinée à susciter une réaction affective de la part de ceux qui la contemplent.
De fait, les œuvres qui n'ont pas recours à la représentation figurée sont rares : dans ce registre, on peut mentionner les deux somptueux exemplaires sur parchemin pourpré de la Bible révisée par Théodulfe, qui se distinguent par la qualité de leur calligraphie et de leur décor ornemental inspiré de l'Antiquité. L'absence de représentation figurée dans ces manuscrits est conforme aux prises de position aniconiques de l'évêque. On peut considérer également le décor de l'oratoire qu'il fit exécuter à Germigny-des-Prés (dont les mosaïques ne forment que des motifs décoratifs, à l'exception du thème hautement symbolique de l'Arche d'alliance placée dans l'abside), comme le manifeste de son programme aniconique. Mais ces réalisations constituent une exception dans le paysage artistique, et les œuvres de cette époque traduisent au contraire un net penchant pour l'art figuratif.

La querelle de l'adoptianisme

L'adoptianisme est une doctrine religieuse apparue au IIe siècle, selon laquelle Jésus ne serait devenu le fils de Dieu que par adoption, à la suite de son baptême dans le Jourdain par Jean-Baptiste. Paul de Samosate, évêque d'Antioche, la reprend en 268 puis, au VIIe siècle en Espagne, l'évêque Félix d'Urgel.
Diverses réactions contradictoires apparaissent à cette époque au nom de l'orthodoxie : le pape Adrien Ier la condamne, tandis que Charlemagne, conseillé par Alcuin, Benoît d'Aniane et Leidrat de Lyon, convoque le concile de Francfort en 794 et obtient également sa condamnation. Enfin, le synode de Rome la condamne en 799. Ce n'est cependant qu'au XIIe siècle que le pape Alexandre III viendra à bout de l'adoptianisme, considéré définitivement comme hérésie.
Plusieurs manuscrits carolingiens portent la trace de cette querelle : au début du IXe siècle, Benoît d'Aniane et l'évêque de Lyon Agobard sont auteurs de plusieurs traités contre l'adoptianisme. Le Pentateuque d'Ashburnham, réalisé au début du VIIe siècle, contient une représentation de la scène de la Création, dont les symboles de la Trinité – le second Créateur assistant Dieu le Père et l'ange du Saint-Esprit –, ont été jugés peu orthodoxes à l'époque de cette controverse. Ces symboles furent probablement effacés à Tours à l'époque de l'abbé Alcuin, auteur, lui aussi, de deux traités réfutant les thèses de Félix d'Urgel, et recouverts d'une couche de peinture rose-violet.

La question de la prédestination

La théorie de la prédestination, qui veut que Dieu ait choisi de toute éternité ses élus, et qui pose donc la question de la liberté humaine, est rejetée par l'Église depuis les origines ; cette théorie est pourtant reprise à des époques différentes, suscitant chaque fois des débats passionnés.
Au Ve siècle, saint Augustin s'oppose ainsi au moine Pélage, défenseur du libre arbitre. La querelle sur la grâce et la prédestination est de nouveau ouverte, après 830, par Gottschalk d'Orbais, qui prône la double prédestination au bien et au mal. Des théologiens de renom comme Florus de Lyon, Hincmar de Reims ou Ratramne de Corbie participent activement à la controverse. L'usage d'un recueil de saint Augustin, les Rétractations et les Commentaires sur les lettres aux Galates et aux Romains, témoigne de l'intérêt qu'éveille alors cette question théologique. Le manuscrit, réalisé à Reichenau pendant le deuxième quart du IXe siècle, est un recueil soigné destiné à l'étude ; il contient deux œuvres de jeunesse de saint Augustin, écrites vers 394 alors qu'il vient de devenir prêtre, ainsi que les Rétractations, modifications ou précisions qu'il leur a apportées en 427, sur la fin de sa vie. Outre des corrections et des additions qui sont sans doute de la main du copiste, les feuillets consacrés aux Rétractations portent des indications de variantes extraites d'un autre exemplaire, qui traduisent un effort éditorial dû à l'importance du traité. Cette œuvre de saint Augustin tient en effet une place fondamentale dans la querelle qui agite les lettrés du temps, et toute bibliothèque monastique conséquente se doit alors d'en posséder un exemplaire.

La question de la Trinité

Le dogme de la Trinité occupe une place centrale dans la pensée religieuse occidentale. Cette conception distingue le monothéisme chrétien des autres monothéismes ; elle affirme que Dieu consiste en une seule substance divine à travers trois personnes distinctes, le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Reconnue définitivement au concile de Nicée en 325, elle reste longtemps l'objet de polémiques au sein même de l'Eglise. Saint Hilaire, évêque de Poitiers vers 350, s'oppose aux anti-trinitaires et à l'empereur Constantin II qui les soutient. En 356, il est exilé en Phrygie et y termine son De Trinitate (De la Trinité), dans lequel il défend sa position avec fermeté. Plusieurs exemplaires du Ve ou du VIe siècle témoignent de l'intérêt porté à ce texte.
L'exemplaire des écrits de Saint Hilaire de Poitiers, contenant les textes De la Trinité et Des Synodes, réalisé à Reims au milieu du IXe siècle, est une commande personnelle de l'archevêque de Reims Hincmar. De nombreuses annotations autographes signalées par le mot "Nota" prouvent que l'archevêque de Reims a soigneusement lu le texte pour l'utiliser dans ses propres écrits, et en particulier dans sa réponse au moine d'Orbais Gottschalk, De una et non trina deitate (De la divinité une et non triple), écrite en 860.

Transmettre la parole divine

 
Le livre sacré a pour vocation de transmettre la Parole divine. Texte et décoration se combinent dans cet objectif : le message, d'ordre religieux et symbolique, s'offre au lecteur de différentes manières, et tous les aspects du livre (sa matérialité et son traitement esthétique autant que son contenu) contribuent à le diffuser.
 

Au seuil du texte : reliures et frontispices

Le livre religieux est un objet matériel, dont, on l'a vu, l'aspect précieux reflète le caractère sacré de son contenu ; c'est aussi un ouvrage spirituel, dont le texte fait accéder à une dimension transcendante. En l'ouvrant, on pénètre donc dans un domaine supérieur, différent de l'univers du quotidien qui est, lui, simplement humain. C'est pourquoi le seuil du livre, dans les manuscrits carolingiens, a toujours une grande importance, et joue un rôle symbolique qui souligne cette entrée dans un espace sacré.
 


On le voit dans les frontispices, ces décors qui ornent la page de titre ou la première page du livre, et qui font l'objet du plus grand soin. C'est le cas, par exemple, de l'ouvrage contenant les Questions et locutions sur l'Heptateuque de Saint Augustin, réalisé dans le nord de la France dans la deuxième moitié du VIIIe siècle. Son frontispice, particulièrement spectaculaire, est d'une tonalité d'ensemble qui reste fortement mérovingienne : les deux superbes feuillets disposées en diptyque synthétisent le répertoire ornemental du manuscrit, à commencer par les initiales peintes en jaune, vert, orange et brun rosé. Un raffinement particulier dans la mise en page du titre fait se succéder de grandes capitales zoomorphes ou habitées de motifs variés, des lettrines composées de compartiments multicolores, et enfin des cartouches cernés d'orange, où les majuscules à l'encre brune se détachent sur un fond polychrome mosaïqué. Alternances et répétitions chromatiques et formelles rythment la page créant des jeux d'optique, à la manière irlandaise. La présence des lions postés au pied des colonnes met l'accent sur ce rôle symbolique du frontispice dans le livre, seuil comparable à l'entrée d'un espace sacré où va se déployer l'histoire du Salut.
 
Les reliures jouent également un rôle symbolique très fort. Ainsi, se développe à l'époque de Charlemagne l'idée d'une reliure qui ne soit pas redondante, mais complémentaire du reste de l'ouvrage, développant une thématique en rapport direct avec le contenu du livre. Il existe dès lors une véritable complémentarité programmatique, de l'extérieur à l'intérieur du volume.
Les Évangiles dits de Lorsch, produits sous le règne de Charlemagne, illustrent ce principe : tandis que les miniatures marquant les articulations maîtresses du livre proposent les portraits des évangélistes, ainsi qu'un Christ de majesté accosté des symboles de ces derniers, les ivoires de la reliure portent l'accent sur, respectivement, le mystère de l'Incarnation et le triomphe du Seigneur sur les forces du mal. Ainsi, l'extérieur du livre associe aussitôt un moment clé de la mise en œuvre du dessein divin à la manifestation de la toute-puissance salvatrice ; l'intérieur, lui, renvoie à l'authenticité de la présente transcription des quatre récits et, par-delà, aux fondements sacrés du message.
Dans le cours du IXe siècle, d'autres manuscrits pour lesquels nous avons encore la bonne fortune de disposer de la reliure d'origine – ainsi du Psautier de Charles le Chauve ou du Sacramentaire de Drogon – nous amènent à constater le grand discernement dont, en diverses variantes, les concepteurs ont fait preuve dans le développement de complémentarités de cet ordre.
 

Imagerie synthétique et imagerie narrative

Pour ce qui concerne le contenu même des ouvrages, les illustrations qu'ils présentent offrent également plusieurs niveaux d'interprétation. On distingue ainsi l'imagerie synthétique de l'imagerie narrative, qui proposent chacune une façon différente d'illustrer et de transmettre les messages religieux. Une image "synthétique" combine plusieurs sujets, pour exprimer de manière globale plusieurs aspects du dogme. Elle est notamment employée dans une des grandes Bibles produites sous le règne de Charles le Chauve, celle que dédia au souverain le comte et abbé laïc de Saint-Martin de Tours, Vivien. Ici, l'image du Christ en majesté manifeste la toute-puissance du Seigneur, tandis que les symboles évangéliques évoquent la diffusion du message christique, et que les figures des prophètes suggèrent le lien entre Ancien et Nouveau Testament. Une imagerie "narrative" procède, en revanche, par la représentation des épisodes successifs d'une histoire : dans le même manuscrit, c'est le cas, par exemple, pour le récit de la traduction de la Bible par Jérôme.
 



L'ensemble est articulé par une véritable trilogie de souveraineté, qui se décline en les figures de David, de Charles et de Dieu lui-même ; mais Charles, représenté en train de recevoir le volume, apparaît également en pendant de Jérôme, dont l'entreprise de mise au point du texte latin se trouve illustrée en ouverture.
D'autre part, cette suite "événementielle" des circonstances de la traduction de Saint-Jérôme entre en correspondance avec les pages consacrées à Moïse et à saint Paul, où prennent aussi place les illustrations d'épisodes successifs ; ce qui détermine une forte opposition avec la trilogie de souveraineté mentionnée plus haut, dont les images privilégient au contraire l'aspect intemporel et le caractère récapitulatif. Enfin, les évocations du Seigneur en gloire et de l'Apocalypse, qui s'insèrent aux articulations majeures du livre, incorporent l'une et l'autre des sujets bien propres à imposer, par-delà une simple juxtaposition linéaire des deux volets de la Bible, l'idée de la fondamentale unité de l'ensemble.
Une construction aussi puissamment réfléchie illustre la capacité de ses concepteurs à opérer ces combinaisons dans le livre même, pour accentuer notablement les grands axes du contenu textuel. Dans le cas de ce manuscrit exceptionnel, l'alternance entre les modes synthétique et narratif amène donc à reconnaître une structuration du discours imagé qui, en quelque sorte, se surimpose à celle du texte, et induit une seconde voie d'appropriation du contenu de l'ouvrage.
Le livre carolingien en vient ainsi à constituer une synthèse achevée des aspects majeurs du dogme chrétien – et c'est là un statut qu'il conservera pour une bonne partie des temps médiévaux.

Un graphisme signifiant

Les illustrations du livre religieux n'ont donc pas une simple vocation décorative, mais interviennent à plein dans la délivrance du message sacré. Elles portent par elles-mêmes une signification, qui s'ajoute au texte écrit et doit être interprétée. L'ornementation des lettres, qui peut paraître purement vouée à l'embellissement de la page, porte parfois aussi un véritable sens. C'est le cas dans le Sacramentaire de Gellone, qui confie au graphisme des lettres les plus élaborées le soin de mimer, de façon quasi magique, l'accomplissement du récit ou du rituel qu'elles introduisent. Par exemple, une main tient un serpent qui se mort la queue, dessinant de la sorte un d oncial ; ce motif, mainte fois repris dans le texte, forme l'attaque du mot deus. Mais le geste prend une résonance particulière au début d'une prière d'exorcisme ; il anticipe l'effet de l'oraison, en obligeant l'animal maléfique à "dire" le nom de Dieu, tel Moïse dans le désert saisissant le serpent dans la main pour signifier la victoire finale et préfigurer la Résurrection.
L'image-mot affirme ainsi son pouvoir apotropaïque (c'est-à-dire destiné à écarter le mauvais sort, à éloigner le mal) et son action conjuratoire, comme la Vierge brandissant sa croix contre l'antique serpent. Il s'agit bien d'une "parole en acte", qui vise par l'image à amplifier l'efficace de la geste liturgique.
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