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l'aventure du livre

Naissance de la minuscule caroline

 
Au VIIe siècle, une grande famille franque prend peu à peu en main le destin de l’Europe. Occupant d’abord les fonctions de maires du palais des rois mérovingiens, elle va  bientôt prendre leur place : Pépin le Bref est élu roi des Francs en 751 et son fils Charlemagne, couronné empereur en 800.
Se posant en héritiers des empereurs romains, les carolingiens édifient et développent un Empire, qu'ils maintiennent jusqu’à la fin du IXe siècle. Pour établir leur pouvoir, les empereurs s’appuient sur la Papauté et entretiennent avec l’Église des relations étroites. Les monastères à la tête desquels ils nomment parents et conseillers sont leurs principaux relais administratifs sur le territoire.



 

Une renaissance politique et culturelle

C'est la religion qui servira de base à l'unification des populations hétérogènes qui peuplent leurs états, aussi s'attaquent-ils à la correction de la Bible, jusque là "corrompue par l’incompétence des éditeurs", et à l’adoption d'un rituel liturgique uniforme, calqué sur le modèle romain. L'adoption d'une écriture commune à tous, la minuscule caroline, et une large ouverture des apprentissages de la lecture, de l'écriture et du calcul aux clercs et aux laïcs contribue à élever le niveau d'instruction et à souder les peuples de l'Empire.
Tout en renforçant le pouvoir royal et en remettant en ordre les institutions du royaume, Charlemagne et ses successeurs s'impliquent dans la restauration de la culture, mise à mal par des siècles de désordres, et dans la redécouverte de l'héritage scientifique, littéraire et artistique de l'Antiquité. Ce mouvement à la fois littéraire, religieux et artistique a marqué l'histoire du livre et des idées pour des siècles. Il a permis la sauvegarde de l'héritage littéraire de l'Antiquité classique latine et le renouvellement de la tradition biblique et des études théologiques.



 

Les manuscrits enluminés

Pendant cette période, l’intensité de la production littéraire et artistique et la circulation des artistes et des oeuvres ont profondément marqué le livre dans tous ses aspects, texte, écriture, décoration ou reliure. Le livre carolingien est au carrefour des courants artistiques qui traversent l’Europe du VIe à la fin du VIIIe siècle. En lui vont se fondre les influences de l’Italie, des Îles britanniques et du royaume mérovingien lui-même, apportant chacune sa vision du monde, son vocabulaire décoratif et sa palette spécifiques.
En Italie, les artistes sont plus qu'ailleurs héritiers de la tradition gréco-romaine. Les apports de l'ancien Empire d'Occident sont présents dans les monuments et les bibliothèques. Byzance a aussi laissé sa trace dans la péninsule, lieu de passage et de rencontre pour les voyageurs qui y trouvent inspiration et modèles.
Les Îles britanniques ont très tôt intégré dans leur univers artistique les influences méditerranéennes qui se sont propagées avec le christianisme. A l'occasion des missions d'évangélisation auxquelles ils prennent une part active, les moines des Îles britanniques apportent sur le continent leur esthétique dépouillée et fortement symbolique, où se mêlent apports irlandais et éléments décoratifs venant de l'Orient chrétien.



Entre les pôles insulaire et méditerranéen, les livres sortis des premiers scriptoria de Gaule intègrent l'héritage mérovingien, influencé par les techniques de l’orfèvrerie.
La parenté des décors entre les foyers de création révèle l’existence de réseaux naissants et témoigne de la mobilité des modèles et des savoirs par delà les frontières, ainsi que de l'itinérance des artistes. Cette mobilité favorise l'éclosion et le rayonnement de la renaissance carolingienne.



L’un des traits les plus remarquables des manuscrits réalisés à l’époque carolingienne réside dans le développement de la représentation humaine. Très limitée durant les siècles antérieurs, celle-ci entre à grand fracas avec l’Évangéliaire de Charlemagne, dans les manuscrits réalisés sous le règne de ce souverain et de ses successeurs, alors même que la querelle des images divise les théologiens de la Chrétienté. La décision de Charlemagne de ne pas détruire les images dont il reconnaissait la valeur pédagogique eut d’immenses conséquences pour l’épanouissement de la production artistique au Moyen Âge. Dans l’immédiat, elle donna lieu à une véritable floraison de manuscrits enluminés.
Témoins de la « Parole » divine, les manuscrits bibliques et liturgiques furent les premiers à bénéficier de ce renouveau. Ils reçurent un fastueux décor, exécuté à l’aide d’une palette de couleurs variées et de matériaux de grande valeur matérielle et symbolique, tels que l’or, l’argent et la pourpre. Aux yeux des souverains carolingiens, l’or et l’argent reflétaient par leur éclat la lumière divine, tandis que la pourpre revêtait une forte connotation impériale, suivant une ancienne tradition romaine instaurée par l’empereur Néron.

Les empereurs et le livre

C’est autour de l’empereur, dans le Palais, cœur administratif et culturel de l'Empire, que prend vie ce renouveau intellectuel. Le rôle personnel des empereurs carolingiens transparaît à travers leurs propres manuscrits, issus des écoles créées dans leurs palais ou commandés à d’autres ateliers. Dès les années 780, les chefs-d’œuvre produits dans les ateliers impériaux témoignent de l'intérêt des souverains carolingiens pour le livre, de leur goût pour les textes rares et les manuscrits de luxe et de leur volonté de perpétuer les conceptions artistiques de la culture grecque et romaine. Scribes et peintres, sculpteurs sur ivoire et orfèvres suivent les pérégrinations de la cour entre les diverses résidences royales. Certains ont laissé leur nom, comme Godescalc ou Liuthard. Les empereurs ont des bibliothèques, riches des textes qu’ils commandent ou qui leur sont offerts. Charlemagne s’intéresse à la théologie, à l’histoire et aux sciences ; Louis le Pieux préfère les auteurs ecclésiastiques tels saint Augustin. Charles le Chauve partage ces goûts, et participe aux débats théologiques de son temps.


Les manuscrits destinés aux trésors de Charlemagne, Lothaire Ier ou Charles le Chauve, sont parmi les plus beaux et les plus précieux jamais réalisés. Ils offrent un aperçu sur les écoles palatines successives et  sur les ateliers auxquels les souverains ont passé commande aux diverses étapes de leurs règnes. Ces manuscrits ont reçu un somptueux décor inspiré des oeuvres de l’Antiquité classique et de l’époque paléochrétienne, qui témoigne de la volonté des souverains de renouer avec la culture de l’ancienne Rome.



De nombreux foyers de création

Autour du noyau que représentent la cour impériale et ses ateliers gravitent les principaux foyers de création liés à la dynastie carolingienne. L’abbaye de Corbie participe à la révolution qu’incarne la naissance de l’écriture caroline et à la transmission des auteurs de l’Antiquité classique et des Pères de l'Eglise ; Adalhard, cousin de Charlemagne, en fut l'abbé.
Réceptacle de la générosité impériale dès l’époque de Charlemagne et centre de culture très proche des princes, Saint-Denis, dont Charles le Chauve est l’abbé laïc à partir de 867, se situe au coeur des échanges à travers l’Europe, de Reichenau au Sud de l’Italie.

La Vallée de la Loire est un haut lieu de la révision de la Bible : l'Anglais Alcuin, conseiller préféré du roi et abbé de Saint-Martin de Tours, établit dans cette abbaye une nouvelle version de la Bible vers 800, et l'abbaye produit dès les années 830 une série de Bibles illustrées renouant avec les traditions figuratives de la Basse Antiquité.
A Orléans, l'évêque Théodulfe travaille lui aussi à la correction du texte sacré et supervise la production de Bibles en partie pourprées.
Les scriptoria de Reims symbolisent le renouveau de l'art classique et pratiquent un art illusionniste, qui se caractérise par la recherche de la perspective et par la représentation naturaliste des figures.



A Metz, cœur de la réforme liturgique, l'évêque Drogon, demi-frère de Louis le Pieux, donne l'impulsion décisive, en commandant vers 850 des manuscrits dont les reliures d'ivoire ajoutent à la somptuosité des décors qui combinent harmonieusement art de l'initiale et scènes figuratives.
L'abbaye de Saint-Amand est le foyer du style franco-saxon, dont l'art de la calligraphie et les savantes constructions géométriques abstraites sont illustrés vers 871-877 par la célèbre Bible de Charles le Chauve.
Chacun de ces centres donne à voir une facette de l'héritage carolingien, dont le rayonnement s'est exercé bien au-delà des frontières de l'Empire et a laissé une profonde empreinte sur les siècles suivants.


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