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l'aventure du livre

Le livre des Lumières entre classicisme et modernité

par Michèle Sacquin

Censure, contrôle et livres prohibés

La librairie française est soumise au régime de la censure préalable exercée par la direction de la Librairie. Ce service dépend du chancelier qui rend compte directement au roi.
La censure après parution, prononcée par le Conseil d’État ou par divers tribunaux, se manifeste par une condamnation publique et l’envoi au bûcher des livres prohibés dont la vente est interdite sous peine de lourdes sanctions.

Contrôles et condamnation

Les livres autorisés paraissent avec une permission scellée, dite "permission du Grand Sceau", étendue aux réimpressions en 1701, ou éventuellement un privilège qui confère le monopole commercial de l’exploitation d’un ouvrage à un libraire pendant un certain nombre d’années – généralement entre trois et cinquante ans.
La multiplication des éditions clandestines et des contrefaçons étrangères conduit à la mise en place en 1709 par l’abbé Jean-Paul Bignon –  que son oncle le chancelier Louis Phélypeaux de Pontchartrain avait nommé directeur de la Librairie en 1699 –, du système dit de la permission tacite.
Le texte de la permission n’est pas publié en tête de l’ouvrage qui peut porter une fausse adresse à l’étranger. C’est ainsi que L’Esprit des lois de Montesquieu paraît en 1748 avec l’adresse Genève alors qu’il est imprimé à Rouen.
Le nombre de permissions tacites ne cesse d’augmenter : de 6 par an pendant la décennie 1719-1729, elles passent à 178 entre 1764 et 1786. En effet, le pouvoir royal se trouve confronté à un dilemme : censurer largement et ruiner le commerce du livre en France, ou tolérer et laisser passer des écrits non conformistes.
Des registres de ces permissions tacites sont conservés dans les archives de la chambre syndicale des  libraires de Paris, conservées au département des Manuscrits.


Éditions clandestines

Les éditions clandestines se multiplient : un véritable piratage s’organise par le biais d’entreprises installées aux frontières, telle la Société typographique de Neuchâtel, ou même dans le royaume, grâce, notamment, à l’utilisation de presses portatives. Des réseaux clandestins efficaces se développent que les opérations policières ne parviennent pas à démanteler.
De 1750 à 1800, il est probable que plus de la moitié des livres français ont été publiés hors de France. Près des deux tiers des livres imprimés l’ont été sans privilège ni permission tacite, voire en violation d’une interdiction.
Le pouvoir royal s’efforce de s’assurer le monopole d’une censure que revendiquent aussi la Sorbonne, l’Église catholique et les parlements. Cette rivalité gêne la politique des directeurs de la Librairie qui, en général, sont plutôt ouverts aux idées nouvelles.
De 1750 à 1763, le directeur de la Librairie est Chrétien-Guillaume Lamoignon de Malesherbes (1721-1794). Sa politique consiste à tolérer ce qu’on ne peut efficacement interdire. Il facilite ainsi la publication des premiers volumes de L’Encyclopédie allant jusqu’à prévenir Diderot que ses manuscrits vont être saisis et à les cacher chez lui. Mais en 1758, "l’affaire du De l’Esprit " le met en difficulté. Un censeur royal a accordé trop vite son approbation au livre du très matérialiste Helvétius d’où scandale, condamnation par le parlement de Paris et l’Église et retrait obligé du privilège dans des conditions très humiliantes pour le censeur et l’administration de la Librairie en général.
Une période de relative sévérité s’ouvre alors, qui s’achève dans les années 1780.
L’Émile de J.-J. Rousseau est condamné en 1762 par l’archevêque de Paris.
Dans la décennie 1780, 40 % des prisonniers de la Bastille s’y trouvent pour un délit en rapport avec le livre.
Il arrive que la censure assure le succès d’un livre. Les registres et la correspondance de la Société typographique de Neuchâtel montrent que les titres les plus demandés sont les "livres philosophiques", la pornographie et les chroniques scandaleuses de la Cour.
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