fermer
l'aventure du livre

Le triomphe du papyrus

par Christian Förstel

Plante répandue essentiellement dans le delta du Nil, le papyrus a fourni pendant longtemps, entre autres usages aussi variés que l'alimentation, le vêtement, la confection de cordes et le calfatage de bateaux, le support presque exclusif et en tout cas de loin majoritaire pour toutes sortes d'écritures en grec, latin, araméen, démotique, copte et arabe. Les limites chronologiques d'une telle utilisation sont difficiles à déterminer avec exactitude : un rouleau de papyrus non écrit à l'usage du mort a été joint à la tombe du vizir Hemaka à Saqqara dès le IIIe millénaire avant notre ère et le papyrus est encore utilisé dans une bulle pontificale du XIe siècle.
 
Termes extrêmes sans aucun doute – au Moyen Âge, le recours au papyrus est tout à fait exceptionnel –, mais illustrant parfaitement le succès d'un support qui a occupé une position de monopole pendant presque toute l'Antiquité.
 
Haut d'environ quatre mètres, le papyrus fournit une matière à la fois solide et abondante pour la fabrication des livres et autres documents anciens. Débarrassée de son écorce, la tige est découpée en bandes que l'on dispose les unes à côté des autres de façon à ce que les bords se chevauchent. À cette première couche verticale s'ajoute une couche de fibres horizontales, le tout étant solidifié et lié grâce à une forte pression, l'eau et l'amidon contenus dans la plante constituant alors une sorte de colle naturelle. Lissée à la pierre ponce et séchée, la feuille de papyrus ainsi obtenue (kollèma en grec) pouvait atteindre, selon Pline l'Ancien, l'auteur antique qui nous donne les renseignements les plus complets sur la préparation du papyrus, une largeur d'environ trente centimètres.
 
La véritable unité toutefois, celle qui marque la fin du travail de confection du papyrus, est le rouleau (chartè en grec, charta en latin), qui réunit plusieurs feuilles – une vingtaine en moyenne, mais dans certains cas près d'une centaine – collées en leurs extrémités : dans la grande majorité des cas, la face interne, le côté recto, qui reçoit l'écriture, correspond à l'alignement horizontal des fibres, la face externe étant formée par la couche de fibres verticales. Seule échappe à cette règle la première feuille du rouleau, le protocollon, qui se présente avec les fibres horizontales sur la face extérieure et qui ne reçoit pas d'écriture. Sa disposition inversée le rend plus apte à protéger le rouleau : il occupe en fait la fonction d'un feuillet de garde.
Vecteur presque exclusif de l'écrit et de ce fait objet commercial de premier plan, le papyrus a très vite fait l'objet d'un contrôle au moins partiel du pouvoir : d'abord rattachée aux différents temples, sa production est devenue sous les Ptolémées un véritable monopole royal. On a d'ailleurs fait valoir que le mot grec papyros viendrait d'un mot copte qui veut dire "royal". L'importance économique du papyrus apparaît aussi dans le choix, comme symbole de la région de Basse-Égypte, du pictogramme représentant cette plante.
 
À l'époque hellénistique et romaine, le papyrus est produit de façon presque industrielle en Égypte afin de satisfaire les besoins du monde méditerranéen tout entier.
 
Le sort du papyrus comme support d'écriture est directement lié à la forme que revêt le livre pendant une bonne partie de l'Antiquité. Si l'on excepte les écrits occasionnels couchés sur d'autres supports, l'Égypte ancienne, l'Antiquité classique grecque et romaine ne connaissent que le rouleau, où le texte est disposé en colonnes alignées perpendiculairement à la longueur du rouleau. C'est sous cette forme que sont conservées, à Alexandrie par exemple, les œuvres antiques, un rouleau de papyrus de taille moyenne pouvant contenir un ou deux livres d'Homère, ou une œuvre tragique. Avec le remplacement progressif du rouleau par le codex à partir du IIe siècle de notre ère, les feuilles de papyrus doivent être pliées en cahiers, une opération qui fragilise le support. Le parchemin s'impose dès lors peu à peu pour devenir majoritaire avec le codex.
 
Totalement éclipsé comme support de l'écriture dès le début du Moyen Âge, le papyrus tombe dans un oubli profond. Le vecteur originel de textes aussi décisifs pour l'histoire culturelle du monde occidental que les dialogues platoniciens ou les traités scientifiques alexandrins s'efface devant le contenu qu'il véhicule. Cet effacement n'est toutefois pas sans conséquences sur les textes eux-mêmes qui, en changeant de support, ont été soumis à une impitoyable sélection, à une destruction massive.
 
En apparence irrémédiablement condamné, le papyrus renaît néanmoins à plus de mille ans de distance. Paradoxalement, ce retour ne se produit pas à la Renaissance –- celle-ci est essentiellement une renaissance des idées, non de la matière – mais quelques siècles plus tard, aux XIXe et XXe siècles. L'archéologie met alors au jour des dizaines de milliers de papyrus et produit ainsi une véritable révolution dans le domaine des études classiques.
Parmi ces découvertes, on compte un nombre considérable de documents administratifs, mais aussi des textes antiques (souvent fragmentaires) inconnus jusqu'alors, l'exemple le plus célèbre étant la Constitution d'Athènes d'Aristote, conservée dans un papyrus du British Museum. Ces vestiges ne sont toutefois qu'un pâle reflet de la production écrite antique : à l'exception notable des papyrus d'Herculanum, découverts dès le XVIIIe siècle, les papyrus ne se sont conservés que dans certaines zones d'Égypte et du Proche-Orient, le plus fréquemment en bordure du désert.
sommaire
imprimer la pagehaut de page