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l'aventure du livre

Renaissance et Réforme

par Jean Guillemain

Le livre à la Renaissance

 
Au début du XVIe siècle, les imprimeurs continuent de fournir les textes médiévaux disponibles pour le marché universitaire – théologie, droit, médecine, manuels et textes scolaires – ainsi que pour le clergé et pour un public plus large – livres de liturgie, littérature de dévotion, chroniques historiques, ouvrages pratiques et textes de vulgarisation. La rupture se situe vers 1520, lorsqu’on cesse d’imprimer les classiques qui avaient marqué la période précédente.

L'offre éditoriale

Le livre religieux constitue l’un des principaux secteurs de l’édition, qui représente 40 % de la production imprimée au début du siècle en France et en Angleterre.  Comme au Moyen Âge, les livres les plus courants sont les livres d’heures, pour la dévotion et les prières des fidèles. Avant l’unification des usages liturgiques à partir de la fin du XVIe siècle, chaque diocèse a le sien. La diffusion de la Réforme explique l’énorme production de bibles en langue française, à Genève et à Lyon, dans les années 1550 et 1560.
Dans le dernier tiers du siècle, marqué par la Contre Réforme, l’édition catholique prend son essor, produisant entre autres un Catéchisme (1566) et un Missel (1570) issus du concile de Trente (1545-1563). Catholiques et protestants tirent parti de la connaissance renouvelée des œuvres de l’Antiquité et de l’étude des langues originales de la Bible – hébreu et grec. Ainsi, Calvin dispose-t-il de textes des Pères de l’Église, auparavant inconnus, tandis que le monde catholique s’illustre par l’édition de deux grandes bibles polyglottes – en hébreu, grec, latin et araméen – la Complutense (Alcalà, 1514-1517) et celle de Plantin (Anvers, 1569-1572).
Les belles-lettres forment, à côté des ouvrages religieux, l'autre grand domaine de publication. Trois tendances se dégagent ici : le retour à la littérature grecque et latine, la création contemporaine dans les langues nationales et l'engouement nouveau pour les romans de chevalerie. De cette dernière catégorie naîtront Roland furieux de l'Arioste en 1516 et Amadis de Gaule, bien avant Don Quichotte qui paraît en 1605. La production de grammaires et d'auteurs latins pour les classes est en hausse constante, au point que des imprimeurs comme Sébastien Gryphe à Lyon ou les Wechel à Paris puis à Francfort se spécialisent dans l'édition de classiques. Cicéron est l'auteur le plus imprimé au XVIe siècle, surtout pour ses œuvres épistolaires.
Des humanistes comme Erasme publient des grammaires et des ouvrages pédagogiques qui sont de véritables best-sellers, comme ses Adages qui rassemblent des proverbes commentés et font l'objet de 160 éditions entre 1500 et 1560.
L'édition juridique se consacre aux grands classiques, le Corpus juris civilis et le Corpus juris canonici, aux recueils de coutumes et livres de pratique, mais aussi aux travaux récents comme ceux des juristes Alciat, de Cujas ou Hotman.
Parmi les autres disciplines, l'histoire donne lieu à une production assez abondante, qui se divise en deux groupes principaux : les historiens anciens, latins et grecs, et les auteurs médiévaux, notamment les annalistes.
 

En philosophie, les compilations médiévales sont encore en usage. On lit Platon et Aristote dans des traductions latines, les traités moraux de Sénèque et Plutarque sont abondamment édités.
L’édition scientifique doit encore beaucoup à Euclide, Aristote, Pline l’Ancien et Vincent de Beauvais (XIIIe siècle), alors que l’illustration donne toute son importance aux disciplines fondées sur l’expérience, comme la médecine (Vésale, Fernel), la chirurgie (Paré) et les sciences naturelles (Gesner, Aldrovandi, Belon).
Dans la seconde moitié du siècle, Venise, Lyon, quelques villes allemandes et surtout Bâle exploitent le filon des livres d’hermétisme, de magie et d’alchimie. Le XVIe siècle est aussi celui où Ottaviano Petrucci invente l’imprimerie musicale avec des caractères mobiles.
Parallèlement à la production de livres, l’imprimerie sert à la diffusion de l’information et de vecteur à la polémique religieuse et politique. Du vivant de Luther, 3 700 éditions de ses ouvrages sont publiées. De 1520 à 1525, la propagande par l’imprimé voit le jour en Allemagne, où d’innombrables livrets, reproduits de ville en ville, véhiculent toutes les remises en question suscitées par la Réforme.
On se sert aussi de feuilles volantes, comme les placards contre la messe, imprimés en Suisse et affichés dans tout Paris en octobre 1534.

 
C’est avec la Ligue que naît à Paris l’écrit politique de masse, entre 1585 et 1594, sous la forme de libelles composés d’un ou deux cahiers in-8°. De même format sont les « occasionnels », vendus par des colporteurs et dans lesquels sont rapportés les faits marquants de la vie du pays (batailles, traités, entrées, fêtes), ainsi que les « canards » consacrés aux faits divers (crimes, châtiments, catastrophes, sorcellerie), dont le nombre augmente fortement dans la période trouble de la fin du siècle.

La question de la langue

A l’échelle européenne, 77 % des incunables sont alors imprimés en latin, 22 % en langue vernaculaire et 1 % en grec et en hébreu. Nous retrouvons des chiffres similaires dans la première moitié du XVIe siècle. En réalité, cette proportion varie beaucoup selon que le lieu d’édition est un grand centre tourné vers l’exportation (on y imprime majoritairement en latin, langue savante et internationale), ou qu’il a plus modestement pour fonction d’approvisionner le marché local (donc dans la langue vernaculaire, pour compléter les lots importés). On peut, de ce point de vue, opposer Bâle à Barcelone. En 1550 comme en 1600, l’édition bâloise est à 80 % environ en latin. A Barcelone, petit centre typographique, le latin compte seulement pour 40 % dans la première moitié du siècle et 27 % dans la seconde moitié. Là, en Catalogne, le rapport entre les langues vulgaires s’inverse au cours du siècle, puisque le castillan, considéré en 1580 comme « la langue la plus commune et universelle en Espagne » l’emporte à la fin largement sur le catalan. Second critère dont il faut tenir compte, le fait que les identités nationales s’affirment diversement selon les pays : ainsi en Allemagne, les livres imprimés en allemand représentent 30 % de la production en 1570, alors qu’en Italie, 54 % des livres imprimés entre 1551 et 1600 le sont en italien.
Bien que les langues vernaculaires ne soient pas encore fixées, les traductions des œuvres de l’Antiquité grecque et latine se font de plus en plus nombreuses. En France, elles sont encouragées par le roi.
Dans le domaine religieux, la question de la langue est de la première importance. Les réformateurs veulent faciliter l’accès aux textes et particulièrement à la Bible (traduction néerlandaise en 1526, allemande en 1530, italienne en 1532, française par Olivetan en 1535, anglaise en 1535). Par ses écrits en langue vernaculaire, Luther peut toucher le peuple allemand. Cependant il faut traduire en latin certains traités français de Calvin, pour que les réformateurs allemands en aient connaissance. Dans les pays catholiques, l’Eglise commence par interdire aux fidèles la lecture de la Bible en langue vulgaire, car les prêtres doivent rester les intermédiaires entre la parole de Dieu et le peuple.

Les auteurs publient de plus en plus dans leur langue maternelle et sont rapidement traduits dans les autres langues européennes. Dans la première moitié du XVIe siècle paraissent des œuvres fondamentales de la littérature italienne, comme Le Courtisan de Baldassare Castiglione – d’abord publié à Venise en 1528, puis à Florence quelques mois plus tard, traduit en castillan (Barcelone, 1534), en français (Paris, 1537) et en allemand (Munich, 1560) – et les Histoires florentines de Machiavel, imprimées le 16 mars 1532 chez Giunta à Florence et neuf jours plus tard chez Antonio Blado à Rome. Dans la seconde moitié du siècle, l’édition en langue vulgaire relance l’industrie du livre dans les centres mineurs italiens.

La présentation du livre

Vers 1530-1550, le livre imprimé trouve sa forme actuelle, qui n’est plus une imitation du manuscrit. On note des évolutions propres à chaque pays, mais globalement le livre italien a la réputation d’être d’un aspect plus moderne, donc un modèle à imiter. Sur l’exemple d’Alde Manuce, qui a lancé l’in-8°, les petits formats se généralisent ; et puisque le livre est devenu portable, les habitudes de lecture vont s’en trouver modifiées.
Depuis la fin du XVe siècle apparaissent sur la première page les informations essentielles sur le livre imprimé – son « état civil ». Cette page de titre s’impose sous sa forme définitive dans le second tiers du XVIe siècle. Elle comporte les éléments suivants : nom de l’auteur, titre, marque de l’imprimeur ou de l’éditeur (qui reproduit l’enseigne de l’officine), nom de l’imprimeur ou de l’éditeur, lieu et date de publication. Un troisième nom apparaît parfois sur la page de titre, celui du dédicataire, protecteur qui assume le rôle de garant auprès du lecteur. Le texte de la dédicace vient immédiatement après la page de titre ; il peut être suivi d’autres pièces liminaires, comme l’épître aux lecteurs et les pièces versifiées qui font l’éloge de l’auteur et de son œuvre. À la fin du siècle, avec l’essor de la gravure sur cuivre, apparaît le frontispice, qui précède la page de titre.

 
Du point de vue typographique, les livres gagnent en lisibilité par la disparition progressive des abréviations et des ligatures.
Ce siècle produit plusieurs études théoriques sur la forme des lettres, qui se fondent sur la géométrie et les proportions du corps humain, comme le De divina proportione de Luca Pacioli (Venise, 1509), l’Underweysung der Messung de Dürer (Nuremberg, 1525) et le Champfleury de Geoffroy Tory (Paris, 1529).
 
Les textes en caractères latins s’impriment dans quatre familles de caractères : gothique, romain, italique et civilité. Leur usage n’est pas sans relation avec les choix linguistiques.
La Fraktur (qui sert à imprimer les textes allemands jusqu’au début du XXe siècle) et l’écriture des textes flamands et néerlandais dérivent des caractères gothiques, lesquels, en France, sont progressivement remplacés par les romains dans le premier tiers du siècle. Ils s’y maintiennent néanmoins dans certains ouvrages juridiques et liturgiques, ainsi que dans les livres d’heures et la littérature « populaire ». On imprime en gothique à Lyon jusqu’en 1567 et en Catalogne jusqu’en 1588.
Les caractères romains, apparus en Italie en 1465, arrivent en France peu après : on les utilise d’abord pour imprimer les textes latins, puis les textes français à partir de 1519.
En Allemagne, les romains sont réservés aux textes latins et aux langues étrangères.
 
L’italique est un caractère romain penché, qui permet une impression serrée du texte, donc une réduction du format du livre. C’est Alde Manuce qui le fait dessiner à Venise en 1501, et ce caractère fait le succès de sa collection de classiques de poche.
Le quatrième type de caractères, dits « de civilité » parce qu’ils servent à imprimer La Civilité puérile d’Erasme, est inventé à Lyon par Robert Granjon en 1557, à l’imitation de l’écriture cursive. Il se veut français, par opposition au romain et à l’italique. En ce qui concerne les caractères non latins, c’est à Venise qu’on en trouve d’abord la plus grande variété. On y imprime en latin, en italien, en grec, en hébreu, mais aussi en arménien et en glagolitique (l’ancien alphabet slave). Alessandro Paganini y publie un Coran en arabe en 1538.

 
A la fin du siècle, l'Eglise encourage l'édition d'ouvrages liturgiques et de dévotion en langues orientales : ainsi naissent des imprimeries spécialisées, à Padoue et à Rome, notamment la Typographie Médicéenne fondée en 1584 qui imprime en arabe (un alphabet et une grammaire en 1592, Avicenne en 1593) et en syriaque (des missels).
Le tournant décisif dans la mise en texte du livre moderne a lieu à Venise, chez Alde Manuce, lorsque Pietro Bembo édite Le cose volgari de Pétrarque (1501) et les Terze rime de Dante (1502).
Il introduit alors de nouveaux signes de ponctuation, ainsi que l’apostrophe et l’accent grave, ce qui facilite la compréhension de la langue vulgaire.
Grâce à l’imprimerie, se fixe une codification qui sera celle de la grammaire italienne naissante. Geoffroy Tory se livre aux mêmes recherches dans son Champfleury en 1529, ajoutant aux signes diacritiques la cédille, facilitant le repérage par la présence de titres courants et de résumés dans les marges. Avec la pagination, devient possible la réalisation d’index (donc la lecture discontinue) et la possibilité de donner des références précises. Etienne Dolet entreprend peu après de codifier les usages typographiques dans un opuscule où il traite tout à la fois de la ponctuation, des accents et de la manière de bien traduire (Lyon, 1540).
Enfin, l’illustration du livre évolue. Les exemplaires de luxe, imprimés sur vélin, sont encore enluminés au début du siècle, mais la multiplication des livres impose le recours à la reproduction mécanique des images. La technique de la gravure sur bois se perfectionne au XVIe siècle et contribue au succès des ouvrages documentaires, littéraires et religieux.
Dans la seconde moitié du siècle, on emploie de plus en plus la gravure sur cuivre, plus fine et plus précise : cependant les plaques de cuivre ne pouvant pas être insérées dans la forme, contrairement aux bois gravés, les illustrations sont le plus souvent imprimées à part et regroupées en cahiers.

Le style Renaissance fait son apparition à des dates qui varient selon les pays : alors que les illustrations « à la mode d'Italie » sont un argument de vente pour les livres d'heures parisiens dès 1507, il faut attendre en Espagne les années 1550 pour que s'impose le nouveau style. Les pages de titre sont de bons indicateurs de cette évolution, avec les encadrements où fleurissent colonnes, chapiteaux, frises et médaillons.
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