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l'aventure du livre

Renaissance et réforme

par Jean Guillemain

Le marché européen

 

« L'art de l'imprimerie est le plus beau et le plus grand en cette ville qu'il soit en la  chrétienté »

Déclaration des échevins de Lyon, 1540

Les métiers du livre

Au XVIe siècle, comme aux siècles suivants, le cumul des métiers du livre n’est pas rare et certains sont à la fois imprimeurs, libraires et relieurs. Le métier d’éditeur s’affirme comme une activité de plus en plus commerciale (de la recherche de capitaux à la vente), intellectuelle (rapports avec les auteurs et les traducteurs) et politique (rapports avec les autorités civiles et religieuses).
Pour faire face à la concurrence, les libraires s’associent, souvent pour une durée assez courte et pour une opération commerciale déterminée, comme le financement et la vente d’un seul livre.
Les imprimeurs et libraires humanistes s’entourent des hommes les plus savants, qui les aident à mettre au point les textes à éditer ; dans le cas des classiques grecs et latins, ils se donnent pour mission d’éliminer les altérations et les variantes introduites par les copistes au fil des siècles. Ainsi, Alde Manuce, qui s’est installé à Venise avec l’objectif d’imprimer les œuvres grecques et latines apportées par les réfugiés de Constantinople, fonde en 1500 l’Académie aldine ; dans son officine se rencontrent non seulement des hellénistes (Lascaris, Musurus), mais aussi Erasme et des hommes de lettres vénitiens (Bembo, Sanudo).
À Paris, Josse Bade est un excellent humaniste, qui s’entoure de brillants esprits comme Lefèvre d’Etaples, Guillaume Budé, Beatus Rhenanus et Erasme. Une de ses filles épouse Robert Estienne, lequel accueille le groupe qui travaille à la codification de la langue française.
 

Des dynasties d’imprimeurs et de libraires se fondent alors, les veuves épousant souvent les associés ou les confrères. Pendant longtemps, la propriété des publications appartient à l’éditeur ou à l’imprimeur, non à l’auteur.
En Catalogne, les droits d’un traducteur sont reconnus pour la première fois en 1533. A l’occasion de la traduction du Courtisan de Castiglione, le poète Joan Boscà s’assure, par un acte notarié, 50 % du prix de vente des 600 exemplaires. Mais cette situation est aussi exceptionnelle que celle de l’Arétin, auteur qui parvient à vivre de sa plume. Celui-ci reçoit des dons substantiels (en argent, vêtements, bijoux), en échange de dons de livres et de dédicaces et, pour susciter les largesses des grands, il publie sa propre correspondance, dans laquelle il indique clairement les dons reçus et non reçus !

Les tirages

Les techniques d’impression n’ont pas changé depuis le siècle précédent. Les chiffres de tirage vont de 500 à 1 000 exemplaires pour les ouvrages savants, 1 000 à 2 000 pour les livres d’intérêt général, plusieurs milliers pour les livres scolaires et surtout les livres d’heures (jusqu’à 10 000 exemplaires).
Le coût du papier représente entre 40 % et 50 % du prix de la fabrication, aussi les éditeurs de textes classiques passent au petit format (in-8°, in-16 et même in-24). Dans l’atelier, le travail se fait en continu : les pressiers tirent 180 feuilles à l’heure, soit 1 300 à 1 500 feuilles imprimées recto et verso chaque jour, et le correcteur doit intervenir rapidement, pour que, le nombre de pages voulu étant imprimé, les caractères puissent être rendus aux compositeurs.

« Par dessus tous austres artz, les Maistres et Compagnons ne sont ou ne doivent faire qu'un corps ensemble, estans comme d'une famille et fraternité.  »

Déclaration des imprimeurs lyonnais, 1572

Correcteurs et compositeurs ont plus d'influence sur l'orthographe et la ponctuation que les auteurs, qui ne sont pas sur place. Les ouvriers imprimeurs font des grèves mémorables, à Paris et à Lyon, en 1539 et 1570, pour des questions de salaire et de cadences de travail.  En 1571, les compagnons de Paris se plaignent de devoir imprimer 2 650 feuilles par jour, et les Lyonnais, 3 350, ce qui les oblige d'être debout de 2 heures du matin jusqu'à 8 ou 9 heures du soir. Vers 1490, le réseau commercial est organisé dans toute l'Europe et on trouve dans la plupart des grandes villes des libraires qui vendent au détail. Les copistes de manuscrits constituent sans doute la première ossature de ce réseau, car ils sont présents dans les grands centres culturels et près des universités, cependant ils ne sont pas de taille à rivaliser avec la grande industrie au XVIe siècle.
De nombreux éditeurs italiens se structurent en maison mère avec filiale, sur le modèle des banques, quand ils visent le marché international du livre latin. En France et en Allemagne, les méthodes commerciales des libraires sont principalement fondées sur le troc. On expédie les livres non reliés, dans des balles ou des tonneaux où l'on entasse aussi tissus, fourrures ou poissons secs. Il existe d'autres circuits de diffusion du livre, qui est une marchandise parmi d'autres, vendue par des commerçants généralistes.

Le réseau informel des crieurs, colporteurs, épiciers est le plus difficile à contrôler. C'est par ce colportage urbain que les œuvres de Calvin et d'autres livres protestants imprimés à Genève entrent en France dans les années 1540.
L'un des principaux facteurs de développement du commerce du livre est l'importance croissante des foires, qui permettent aux libraires de se rencontrer à date fixe, pour faire connaître leur production, acheter ou troquer des livres et du matériel, recruter du personnel et solder les opérations engagées depuis la foire précédente. Au XVIe siècle, les principales foires internationales du livre se tiennent à Francfort-sur-le-Main et à Lyon. Les libraires publient des catalogues à des fins publicitaires ; certains comportent des prix fixes, comme celui de Simon de Colines en 1546.
Parallèlement à ces catalogues commerciaux, les premières bibliographies universelles voient le jour : celle de Conrad Gesner (Zurich, 1545), d'Anton Francesco Doni (Venise, 1550), de La Croix du Maine (Paris, 1584) et de Du Verdier (Lyon, 1585).

Les principaux centres de production

Après des débuts dans les villes universitaires, les principaux centres de production du livre se fixent dans les grandes places commerciales, où les capitaux nécessaires à l’impression peuvent être réunis et la diffusion est facilitée par l’existence de circuits commerciaux. Ces grandes places sont : Strasbourg, Venise, Florence, Lyon, Anvers, Rouen, Francfort, Paris, Cologne, Bâle et Leipzig.
Longtemps, l’Italie détient le leadership dans l’industrie du livre. La capitale du livre est Venise, dont la production est estimée à 26 000 éditions. Au milieu du XVIe siècle, 100 à 150 presses y sont actives en même temps, chacune faisant vivre en moyenne une dizaine d’hommes et leurs familles.
L’extraordinaire importance de cette activité économique a fait dire à Erasme qu’à Venise, il était plus facile de devenir imprimeur que boulanger. La production baisse à la fin de la période.

Rome est la deuxième ville italienne pour le nombre d’éditions. On estime qu’elles furent environ 8 000, pour 80 imprimeries. Le sac de la ville en 1527 ralentit sensiblement l’activité éditoriale. Au demeurant, c’est dans la seconde moitié du siècle que la production gagne en importance, dans le contexte de la Contre Réforme. Le pape Pie IV crée en 1561 l’Imprimerie du Peuple romain, dirigée par Paul Manuce (le fils d’Alde), afin de donner des éditions officielles de la Bible, des Pères de l’Eglise, des décrets et du Catéchisme du concile de Trente.
Centre plus modeste, Florence produit environ 4 000 éditions.

« (….) si vous voulez vous en trouverez maints en la rue Mercière cheux Balsarin  »

Guillaume Balsarin, imprimeur lyonnais

 
Lyon est tout autant frappée après la prise de la ville par les protestants en 1562 et lors de la crise financière des années 1570. La deuxième ville du royaume, qui n’a ni université, ni parlement, mais des foires célèbres, se fait une spécialité des contrefaçons aldines (de 1502 à 1529), des livres illustrés, de la littérature populaire (jusqu’en 1545), de l’édition juridique et aussi de l’édition en italien dans les années 1550.

La moitié des éditions italiennes de Lyon est due à Guillaume Rouillé, qui semble moins avoir eu pour cible les marchands et les financiers italiens présents à Lyon que le marché de la Péninsule. Tournés vers l’exportation, les Lyonnais fournissent aussi les marchés portugais et espagnols, pour lesquels ils impriment en castillan. Ils sont en outre solidement implantés dans la moitié sud de la France, où ils sont en concurrence avec les Parisiens. Ceux-ci dominent le marché du livre dans la moitié nord du pays, et sont largement exportateurs en Angleterre.


 
Les Pays-Bas profitent du déclin de Venise à la fin du XVIe siècle. Leur capitale typographique est Anvers, où s’illustre Christophe Plantin, un Français venu de Touraine en 1555 qui travaille pour la Contre Réforme et la couronne d’Espagne. On lui doit 2 500 éditions, d’une grande qualité en raison de la beauté de ses caractères et de l’équipe d’humanistes dont il s’est entouré. Son chef-d’œuvre est la bible polyglotte, tirée à 1 100 exemplaires, en huit volumes, avec un appareil critique très développé qui comprend des index, des grammaires et des dictionnaires.
Dans le monde germanique, l’imprimerie est décentralisée. Les principaux lieux de production se situent à Cologne, Nuremberg, Strasbourg, Bâle, Wittenberg et Francfort-sur-le-Main. Ce sont des centres modestes par rapport à Venise, Paris, Lyon et Anvers.
L’imprimerie se répand dans de nombreuses petites villes, surtout avec la production pléthorique de pamphlets à partir de 1517. Wittenberg se spécialise dans l’édition des œuvres de Luther. Le livre protestant constitue un secteur important de la production, par exemple à Strasbourg et Francfort, tandis que l’édition catholique prospère à Cologne, Leipzig et Dresde. Le clivage confessionnel ne constitue pas systématiquement un obstacle à la diversité éditoriale : nombreux sont ceux, comme Hans Schobser, de Munich, qui impriment simultanément des ouvrages luthériens et des pamphlets anti-luthériens.

 
A Genève, la production s’envole dans les années 1540 et surtout 1550, pour faire face à la demande de livres réformés. Des imprimeurs protestants s’y réfugient, comme les Parisiens Conrad Bade et Robert Estienne qui arrivent en 1550 et le Lyonnais Jean II de Tournes qui les suit en 1585. Après avoir inondé la France et les pays voisins de publications réformées, les Genevois impriment des livres non religieux qui peuvent être vendus librement dans les pays catholiques. Pour les libraires de Lyon, ils impriment à la fin du siècle des ouvrages, surtout littéraires et juridiques, dans des quantités telles qu’en 1588, les compagnons lyonnais accusent les patrons d’avoir délocalisé l’imprimerie à Genève, où les frais d’impression sont inférieurs de plus d’un tiers et le papier est moins coûteux en raison de sa mauvaise qualité.

Les pays importateurs de livres

L’imprimerie est introduite de bonne heure en Espagne, mais s’y développe lentement au XVIe siècle, implantée d’abord dans quelques centres intellectuels et religieux, puis à Madrid en 1566, où la production ne prend son essor que dans les années 1590. Ce retard s’explique par les entraves administratives, l’efficacité de la censure, la moindre compétitivité des presses locales, le manque de personnel qualifié et la pénurie de papier.
Au Portugal, l’imprimerie connaît des débuts modestes : deux imprimeurs travaillent à Lisbonne dans les premières années du XVIe siècle, puis le Français Germain Gaillard est le seul imprimeur actif dans le pays de 1522 à 1531. La production quadruple dans la seconde moitié du siècle.
La situation de l'imprimerie n'est pas très prospère en Angleterre au début du XVIe siècle. Elle compte en effet une demi-douzaine d’imprimeurs et une vingtaine en 1550. Dans ces conditions, l’essentiel des livres anglais vient d’abord du continent (de Paris, Rouen et Anvers). Henri VIII encouragera ensuite l’implantation de l’imprimerie en Angleterre, pour faciliter le contrôle de la production. Sous le règne de la catholique Marie Tudor (1553-1558), de nombreuses publications calvinistes arrivent clandestinement de Genève et des Pays-Bas. En 1557 est fondée la Stationers’ Company, afin de réglementer le commerce du livre, principalement à Londres, où se trouvent la plupart des presses. Dans la seconde moitié du siècle, l’imprimerie se développe et s’implante à Cambridge (1583) et Oxford (1585).
Au XVIe siècle, l’imprimerie est introduite en Europe orientale : en 1528 à Sibiu (Transylvanie) et en 1563 à Moscou.
 

 
Les Portugais l’exportent à Goa en 1556, à Macao en 1588, au Japon entre 1591 et 1598, et les Espagnols, à Mexico en 1539, à Lima en 1584 et aux Philippines en 1593.
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