fermer
l'aventure du livre

Renaissance et réforme

par Jean Guillemain

Le rayonnement du livre imprimé

Lecture et bibliothèques

Il est malaisé de se faire une idée de la pénétration du livre dans la société d’Ancien Régime, parce qu’on mesure difficilement la proportion de personnes sachant lire et que le livre est prêté, donné et fait souvent l’objet de lectures collectives (on sait comment le sire de Gouberville, gentilhomme normand, lit à sa maisonnée un passage de l’Amadis de Gaule un jour pluvieux de 1554).
Les livres eux-mêmes portent souvent la marque des personnes à qui ils ont appartenu (ex-libris et reliures armoriées notamment), mais pour l’historien, les inventaires après décès donnent de meilleures vues d’ensemble sur la diffusion du livre.
Les inventaires après décès de Barcelone (entre 1473 et 1600) et d’Amiens (entre 1503 et 1576) révèlent la présence de livres dans des proportions similaires : respectivement dans un cas sur quatre et un sur cinq. Cependant, à Florence, les possesseurs de livres ne représentent qu’un vingtième de la population dans les années 1531 à 1608. Mais ces statistiques sont urbaines et selon certaines estimations, 4 % de la population européenne, soit environ 8 millions de personnes, aurait possédé des livres au XVIe siècle.
En ce qui concerne l’appartenance sociale des possesseurs, l’exemple parisien montre que 54 % des bibliothèques se trouvaient chez les officiers, les avocats, les notaires et les procureurs, 21 % chez les marchands et les bourgeois, et seulement 6 % chez les gentilshommes. Naturellement les petites bibliothèques sont les plus nombreuses et lorsque les gens n’ont qu’un seul livre, il s’agit presque toujours d’un livre d’heures.
Parmi les bibliothèques particulières, rares sont celles qui rassemblent plusieurs milliers de livres : on cite à Venise celle de Marin Sanudo, qui passe de 500 volumes environ en 1502 à 6 500 dans les années 1530, et à Rome celle du cardinal Domenico Grimani qui compte 15 000 volumes en 1523, c’est-à-dire presque autant que celle de Fernand Colomb à Séville. Depuis les années 1530, les bibliothèques particulières s’accroissent notablement et les livres imprimés y sont plus nombreux que les manuscrits, dont le prix était très élevé.
 
Les bibliothèques princières se développent dans la seconde moitié du siècle, faisant l'objet de somptueuses constructions. C'est en Espagne celle que le roi Philippe II crée dans le monastère de l'Escorial (1563-1584), pour laquelle l'architecte Juan de Herrera innove en plaçant les livres sur des rayonnages muraux, dans une haute salle de lecture : auparavant, on les disposait sur des pupitres et les salles étaient en fait des galeries.
En France, la bibliothèque royale est encore modeste au début des guerres de religion (3 651 livres imprimés et manuscrits en 1567) malgré l'impulsion donnée par François Ier, qui a créé le dépôt légal en 1537, c'est-à-dire l'obligation de déposer dans sa bibliothèque un exemplaire de chaque livre publié en France.
 

 
En Bavière, celle du duc Albert V s’enrichit en 1571 des 10 000 volumes d’Hans Jacob Fugger ; l’empereur Maximilien II accroît la bibliothèque de Vienne, qui compte 9 000 livres en 1597.
La Bibliothèque Laurentienne à Florence conçue par Michel-Ange est ouverte au public lettré en 1571 ; la Vaticane à Rome possède 22 000 volumes sous Sixte V, à l’époque de sa reconstruction par Domenico Fontana (1587-1589).
Parmi les bibliothèques qui appartiennent à des communautés, signalons à Venise la Marciana –c’est-à-dire la bibliothèque de saint Marc. Elle doit son origine au cardinal Bessarion qui, en 1468, donna à la ville sa collection de manuscrits (dont 482 grecs). C’est une bibliothèque publique, dont la reconstruction a lieu à partir de 1537 sur des plans de Jacopo Sansovino. Elle bénéficie en 1603 d’une loi sur le dépôt légal, la première en Italie.

En 1575 est fondée la bibliothèque de l’université de Leyde, dont le catalogue est publié vingt ans plus tard. D’autres bibliothèques universitaires ont acquis à cette époque une importance certaine, comme celle d’Alcala, où le cardinal Cisneros réunit au début du XVIe siècle des manuscrits latins, hébreux et grecs dans le but de préparer l’édition d’une bible polyglotte.
En ce qui concerne les bibliothèques monastiques, qui ont souvent subi les effets dévastateurs des luttes religieuses en Allemagne, en Angleterre et en France, on dispose de précieux inventaires pour l’Italie, grâce aux enquêtes suscitées par la Congrégation de l’Index entre 1598 et 1603 : une trentaine d’ordres religieux y ont répondu, inventoriant plus de 7 500 bibliothèques, qui comprennent en moyenne 100 à 130 titres.

La contrefaçon et le privilège

« La contrefaçon prit naissance, pour ainsi dire, avec l'art même. »

Antoine-Louis Séguier, 1779

Comme l’encadrement juridique de la profession et la notion de droit d’auteur ne sont pas encore fixés, les libraires n’hésitent pas à publier simultanément des éditions concurrentes (exemple du Courtisan de Castiglione qui paraît en 1528 à Venise et à Florence). De plus, nombre de libraires, y compris ceux qui ont pignon sur rue, reproduisent à l’identique les publications de leurs confrères lorsqu’elles ont du succès, car il est toujours moins coûteux de copier « page à page » une édition déjà publiée que d’en composer une nouvelle.
Les réimpressions non autorisées sont courantes en Allemagne, dans le secteur de l’édition luthérienne, où l’adresse typographique « à Wittenberg » sur les pages de titre est un excellent argument de vente, même quand ce n’est pas vrai. Comme le disait l’avocat général Antoine-Louis Séguier en 1779 : « La contrefaçon prit naissance, pour ainsi dire, avec l’art même » de l’imprimerie. Cette situation, peu gênante au début, quand il s’agissait de diffuser des textes anciens, est moins bien acceptée lorsqu’on publie de plus en plus d’œuvres d’auteurs contemporains et que la concurrence devient plus âpre.
 
Pour protéger leur travail, les imprimeurs et les libraires se font délivrer des privilèges par les pouvoirs publics, qui leur assurent le monopole temporaire de l’impression et de la vente des ouvrages publiés à leurs frais.
Le privilège apparaît à Venise en 1469. En France, Louis XII octroie le premier à Antoine Vérard en 1508 pour son impression des Epîtres de saint Paul. En raison de leur généralisation au cours du siècle, ils sont accordés non seulement par la chancellerie royale, mais aussi par les parlements, le Châtelet et même des juridictions locales, du moins jusqu’au début des guerres de religion.
 
Puis l’ordonnance de Moulins de 1566 rend obligatoire l’obtention préalable du privilège et le réserve au seul pouvoir royal, qui entend contrôler ainsi la production éditoriale du royaume.
En Allemagne, les privilèges régionaux subsistent à côté du privilège impérial. Le privilège est accordé soit à l’éditeur, soit, plus rarement, à l’auteur. Il ne vaut que dans la juridiction de l’autorité qui le concède, où il n’empêche pas la circulation des contrefaçons. C’est pourquoi l’Arioste en demande plusieurs pour le Roland furieux : à la République de Venise, au pape et au roi de France.
En Espagne, il faut en obtenir un de chaque royaume (Castille, Aragon, Navarre). Il est en outre limité dans le temps (souvent six, dix ou vingt ans).
En France, les prolongations de privilèges sont interdites pour les livres tombés dans le domaine public, sauf pour des éditions augmentées, ce qui explique peut-être la deuxième édition augmentée des Essais de Montaigne en 1588, au moment de l’expiration du premier privilège. Enfin son domaine d’application est limité : le Parlement de Paris rappelle en 1586 que les œuvres de l’Antiquité relèvent du domaine public.

Réforme et censure

Les débuts de l’imprimerie sont favorisés par l’Eglise et par certains rois qui ne mesurent pas tout de suite les potentialités du livre comme instrument de diffusion de la foi et comme arme de propagande. Cependant, comme au Moyen Age, l’Eglise empêche la publication d’ouvrages hérétiques et de traductions des Saintes Ecritures en langue vernaculaire. Au XVIe siècle se multiplient les décisions prises par les autorités ecclésiastiques pour empêcher l’impression et la diffusion des mauvais livres, surtout lorsque s’annonce la Réforme.
Le pape Léon X, au Concile de Latran V (1515), étend au monde catholique le principe de la censure préalable à l’impression : aucun livre religieux ne doit être imprimé sans l’autorisation des autorités ecclésiastiques (vicaire pontifical ou maître du Sacré Palais à Rome, évêque ou inquisiteur dans les autres villes et diocèses). Les thèses de Martin Luther de 1517 ne sont pas condamnées immédiatement de manière officielle. C’est la publication de ses œuvres de 1520 (appel À la noblesse chrétienne, La captivité de l’Eglise à Babylone, La liberté chrétienne) qui suscite son excommunication, le 3 janvier 1521, suivie du renforcement de la censure des livres hérétiques. Le roi de France confie alors à la faculté de théologie de l’université de Paris (la Sorbonne) le contrôle des livres religieux ; celle-ci censure 104 propositions de Luther et le parlement de Paris interdit l’impression et la vente de livres religieux sans autorisation préalable. Toujours en 1521, l’empereur Charles Quint fait condamner les écrits luthériens et interdit d’imprimer des livres sans l’autorisation d’un évêque ou d’une faculté de théologie.
Le pouvoir séculier intervient plus ou moins directement selon les pays. François Ier, soucieux de ménager ses alliés protestants dans sa lutte contre Charles Quint, reste relativement discret, jusqu’à l’affaire des Placards qui provoque sa colère (1534) : il interdit toute impression de livre en France, puis revient sur sa décision. L’ordonnance de Moulins (1566) renforce le pouvoir du roi en rendant obligatoire le privilège octroyé par la seule chancellerie.
En Espagne, la pragmatique de 1502 pose le principe de la censure préalable par l’autorité royale, qui se réserve le droit de concéder l’autorisation d’impression, tandis que l’Inquisition se charge de la censure répressive, c’est-à-dire après la publication. Au Portugal, trois censures fonctionnent concomitamment, celle des évêques, de la Maison royale et de l’Inquisition. Dans l’Empire, malgré les prétentions de Charles Quint à un contrôle complet de l’imprimerie, le pouvoir de l’empereur est limité par l’autorité des divers gouvernements de l’Allemagne, qui s’occupent de la police du livre dans leurs territoires.
Pour informer les libraires et les fidèles, les autorités publient des Index ou catalogues des livres interdits. Le plus ancien est le catalogue des livres censurés par la Sorbonne et dont le Parlement interdit la vente. Il est publié en 1544 et compte 230 titres (109 en latin et 121 en français]. Puis viendront les Index de l’université de Louvain (1546), de l’Inquisition portugaise (1547), de Venise (1549), de l’Inquisition espagnole (1551). Tous connaissent de nouvelles éditions de plus en plus développées. Ce sont les modèles de l’Index que le Concile de Trente attend du pape.
L’intransigeant Paul IV en fait promulguer un en 1559, dont la rigueur sera adoucie par celui de Pie IV en 1564. En 1571 est instituée la Congrégation de l’Index, qui a pour mission d’exercer un contrôle du livre dans toute la Chrétienté. Depuis 1559, l’Index comporte trois classes : celle des auteurs dont la totalité de l’œuvre est interdite, celle des livres interdits, celle des livres anonymes ou publiés sous un pseudonyme.
 

« (…) les portepenniers qui soubz couleur de vendre quelques marchandises, portent secretement des livres venans de Genève et autres lieux mal famez »

La censure répressive n'a jamais cessé d'exister. Les autorités s'efforcent de freiner la circulation des livres interdits, avec plus ou moins de succès. En Espagne, l'Inquisition se donne les moyens d'un contrôle efficace : surveillance des imprimeries, du transport des livres (surtout aux frontières et dans les ports) ou inspection systématique des librairies comme à Séville le 25 octobre 1566, visites des bibliothèques publiques, particulières et ecclésiastiques, encouragement de la délation.
De nombreux livres, mais aussi des hommes du livre et des lecteurs sont condamnés au bûcher. Pour tromper les censeurs, ou pour vendre des livres contrefaits, les imprimeurs et les libraires inscrivent de fausses adresses typographiques sur les pages de titre. Ces adresses sont fictives (« chez les Cyclopes ») ou reprennent celle d'un confrère. Nous savons aujourd'hui, par l'examen minutieux du matériel typographique employé, que trois traités de Luther, prétendument imprimés à Wittenberg en 1521, l'ont été en réalité à Paris.
 
Les pays protestants ne sont pas en reste en matière de censure et de châtiments. À Genève, le Conseil de la ville impose le contrôle préalable à l’impression des livres (Calvin n’y coupe pas) et interdit la vente d’ouvrages contestables sur le plan doctrinal (« papistes » et anabaptistes), ainsi que celle des livres qui portent atteinte aux bonnes mœurs.
Luther, qui considère comme tous les hommes de son époque que l’imprimerie est « un don de Dieu », n’est pas le promoteur d’une lecture populaire de la Bible. Après la guerre des Paysans et le succès des anabaptistes, d’autres réformateurs (Zwingli, Melanchthon, Calvin) estiment comme lui que la Bible n’est pas accessible à tous directement, mais qu’elle doit être interprétée par des personnes compétentes. De même Henri VIII, lorsqu’il autorise en 1543 l’impression de la Bible en anglais, en interdit la lecture au peuple.
sommaire
imprimer la pagehaut de page