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l'aventure du livre

Le livre arabe

par Marie Geneviève Guédon et Annie Vernay Nouri
Le livre représentait un marché important dans le monde arabe médiéval. Selon un libraire qui vivait au Xe siècle à Bagdad, il y avait dans cette ville cent boutiques de libraires où l'on fabriquait et copiait des livres. Il est probable que l'usage du papier facilita le développement de ce marché, mais la quête de livres l'avait précédé. Abd Allâh ibn Lahï'a était réputé posséder en Égypte une riche bibliothèque probablement constituée de textes copiés sur papyrus. Le développement des bibliothèques arabes est cependant dû essentiellement à l'important développement des sciences religieuses musulmanes, comme le hadit, qui consistait à rassembler toutes les paroles du Prophète, donnant naissance à d'autres sciences, lesquelles visaient à établir leur authenticité, et à la traduction des ouvrages de sciences dites «anciennes», comme la médecine, les mathématiques, l'astronomie, la philosophie, dont les ouvrages se trouvaient en grec ou en syriaque dans les bibliothèques des monastères ou des savants chrétiens.

Le livre manuscrit

Les chroniqueurs nous rapportent l'existence de plusieurs bibliothèques califales. Intégrées à des politiques culturelles, elles remplissaient une double fonction : celle de collecter des livres permettant de développer parmi les élites un type de savoir et celle de fournir des lieux de discussion et de diffusion des doctrines religieuses. Le Bayt al-hikma (Maison de la sagesse) de Bagdad se développa particulièrement sous le calife al-Ma'mtin (813-833). On y lisait, copiait et reliait des livres. Des savants, principalement des astronomes, y travaillèrent. On y traduisit des ouvrages grecs et on y discuta de questions philosophiques et théologiques en rapport avec une doctrine, le mu'tazilisme, qui trouvait dans la philosophie grecque des arguments utiles à la défense d'un strict monothéisme. Il s'agissait de fonder une culture intégrant des populations d'origines diverses. La bibliothèque d'al-Hakam II (961-976) à Cordoue avait aussi une signification politique. Rassembler des livres à l'extrême Ouest du monde musulman, c'était rassembler le savoir de l'ensemble du monde musulman et en assumer l'héritage. Il s'agissait de rendre possible et d'affirmer l'autonomie, sur le plan culturel, de la péninsule Ibérique. Les ouvrages philosophiques et astrologiques de la bibliothèque furent détruits après la mort d'al-Hakam II sur l'ordre d'al-Mansûr ibn Abi'Amir, qui entendait fonder sa légitimité sur le respect de la loi religieuse. Un Dâr al-'ilm (Maison du savoir) fut fondé au Caire en 1004 par le calife fatimide al-Hâkim, dont il accueillit la bibliothèque personnelle. Des savants de diverses disciplines religieuses et scientifiques s'y réunissaient. Cette bibliothèque connut des vicissitudes liées au souci des califes fatimides de diffuser la doctrine ismaélienne et elle disparut après la prise du pouvoir par Saladin en 1171.

Les bibliothèques des institutions religieuses

Les bibliothèques des institutions religieuses, mosquées et madrasas, jouèrent un rôle différent, dans la mesure où elles étaient tournées vers l'enseignement.
Celles des mosquées contenaient des corans destinés à la lecture publique, mais aussi d'autres ouvrages. Elles pouvaient consister en quelques corans, installés dans des niches creusées dans les murs, ou en une ou plusieurs pièces, placées à l'intérieur ou à l'extérieur du bâtiment et contenant des ouvrages de disciplines diverses. Un inventaire de la bibliothèque de la mosquée de Kairouan fait au XIIIe siècle compte soixante-cinq corans sur cent trente-cinq numéros, les autres ouvrages concernant le hadit, le droit musulman et ses sources. Le plus souvent, les ouvrages des bibliothèques de mosquées provenaient des donations effectuées dans un cadre juridique précis, celui du waqf.
 
Le waqf ou habits est un acte juridique par lequel une personne, pour être agréable à Dieu, met hors du commerce une partie de ses biens, en principe immobiliers, et les affecte à perpétuité à une oeuvre pieuse ou charitable. La légitimité du waqf des livres a été discutée jusqu'à la fin du IIIe siècle de l'hégire, le principal obstacle étant leur caractère périssable. Les corans furent les premiers admis.
Les bibliothèques des mosquées étaient accessibles au public et le prêt pouvait y être pratiqué. Un registre de la mosquée Ibn Yûsuf à Marrakech, établi en 1700, contient les noms de cadis, de juristes, d'imams, d'astronomes, de prédicateurs, de notaires, de bibliothécaires, de muezzins,'de surveillants de marchés, d'étudiants, qui empruntèrent des ouvrages.
 
Quant aux madrasas, ces collèges qui formaient les cadres religieux de la société musulmane, l'une des premières fut la Nizâmiyya, fondée à Bagdad au XIe siècle par le vizir du royaume seldjoukide Nizâm al-Mulk. En 1234, al-Mustansir fonda également à Bagdad la Mustansiriyya, où devait être enseigné le droit musulman selon les quatre écoles juridiques. Elle comprenait une bibliothèque, un établissement de bains, un hôpital et des cuisines. Les étudiants pouvaient y recevoir une bourse et y loger. Les madrasas devaient ensuite se développer dans l'ensemble du monde musulman. Leurs bibliothèques, comme celles des mosquées, pouvaient bénéficier du wagf. Cette institution a ainsi permis la conservation de plusieurs fonds qui constituent les noyaux des bibliothèques actuelles du monde arabe.
 

Les bibliothèques privées

Des bibliothèques privées ont par ailleurs été constituées par des collectionneurs ou des savants. L'inventaire de la bibliothèque d'un savant chiite qui vécut à Bagdad au XIIIe siècle mentionne six cent soixante-neuf titres, qui ne représentent qu'une partie de l'ensemble. Les disciplines concernées sont les sciences religieuses, la généalogie, la médecine, la grammaire, la poésie, l'alchimie, la magie et l'astrologie. La bibliothèque comprenait aussi des corans, des traductions du Pentateuque, des Evangiles et des Psaumes. Parfois, les possesseurs d'un livre y ont laissé leur nom, et l'on peut suivre sur la page de garde toute l'histoire du volume. Ces marques permettent aussi d'imaginer une partie du contenu des bibliothèques de savants ou de bibliophiles.
Dans la période ottomane, nombre d'entre eux possédaient des livres autant en langue arabe qu'en turc ou en persan. Certains possesseurs nous sont également connus par les dédicaces qui, au début des ouvrages, ont pu être enluminées.

Livres imprimés

Pour des raisons techniques, religieuses, politiques, économiques et culturelles, l'imprimerie à caractères mobiles s'implanta très tardivement dans le monde arabo-musulman. Le manuscrit resta le seul support de l'écrit pendant plusieurs siècles après l'invention de Gutenberg en Occident. Quelques tentatives isolées, plus ou moins couronnées de succès et liées à des milieux très précis, virent le jour entre le XVIe siècle et la fin du XVIIIe siècle en Europe et au Moyen-Orient mais ce n'est qu'au milieu du XIXe que l'imprimerie commença réellement à concurrencer la copie manuscrite.

Les entraves à l’implantation de l’imprimerie

Les difficultés techniques sont insuffisantes pour expliquer cette difficile implantation. Certes la présence de ligatures dans l'écriture arabe et le tracé différent des lettres selon leur position dans les mots posaient de sérieux problèmes typographiques, mais des solutions furent trouvées dès le XVIe siècle par les imprimeurs français ou italiens tels que Robert Granjon. Les véritables résistances à l'introduction de l'imprimerie sont à chercher ailleurs. Raisons économiques tout d'abord : la production des manuscrits était alors aux mains des copistes, qui constituaient une puissante corporation et une source de revenus importante; on n'estimait pas à moins de quelques milliers le nombre de scribes qui exerçaient à Constantinople, capitale de l'Empire ottoman au XVIIIe siècle. Raisons culturelles ensuite : le savoir intellectuel et religieux était aux mains des 'ulamâ', partisans de la tradition et hostiles aux réformes; or la production de livres en série impliquait un véritable changement d'attitude par rapport au livre. Le système de transmission du savoir obéissant à des règles strictes de vérification des textes qui étaient bouleversées par la standardisation qu'entraînait l'imprimé; celui-ci était considéré comme pourvoyeur de fautes et d'erreurs. En outre, l'écriture arabe jouissait d'un prestige bien plus grand que celle d'un simple instrument de communication : liée dès la révélation coranique à la parole de Dieu, elle était investie d'une forte dimension spirituelle et esthétique. Des facteurs politiques s'ajoutaient enfin : les sultans Bayazid II en 1485 et Selim Ier en 1515 avaient interdit aux musulmans d'imprimer des textes en arabe et en turc dans l'Empire ottoman et ses provinces.

Le rôle des Européens

C'est pour toutes ces raisons que l'imprimerie en caractères arabes connut ses premières réalisations en Europe. Elles répondaient alors à un double objectif. D'un coté, un petit nombre d'érudits de la Renaissance désirait étudier les textes originaux dans des domaines comme la philologie, l'histoire, la géographie, les sciences ou la littérature. De l'autre, il existait une demande importante de la part des autorités religieuses de s'implanter auprès des communautés chrétiennes d'Orient, tout particulièrement dans le cadre des luttes entre catholiques et protestants. Le premier ouvrage en caractères arabes, un livre de prières chrétiennes, fut édité en Italie à Fano en 1514, suivi en 1516 à Gênes par un psautier multilingue. Un coran, dont on a retrouvé un unique exemplaire conservé dans un couvent vénitien, a été imprimé à Venise par Paganino de Paganini. Les impressions se multiplièrent à Rome au XVIe siècle autour de l'Imprimerie médicéenne, qui publia, à coté d'ouvrages religieux, quelques textes profanes comme la Géographie d'al-Idrisi, les grammaires d'Ibn al-Hâgib et d'Ibn Agurrtim, la traduction arabe de la géométrie d'Euclide et le Canon d'Avicenne. Elle s'était adjoint les services de Robert Granjon, un des plus habiles fondeurs de l'époque, qui fabriqua de magnifiques caractères, concurrencés au début du siècle suivant par ceux de Savary de Brèves, ancien ambassadeur de France au Levant. Elle fut remplacée ensuite par l'imprimerie de la Sacra Congregatio de Propaganda Fide, dont l'intense activité typographique se borna à l'édition d'ouvrages de foi, comme la traduction arabe des Annales ecclesiastici, une histoire de l'Église en douze volumes. Après l'Italie et la France, les pays protestants, Pays-Bas, Angleterre, Allemagne, puis l'Europe tout entière publièrent jusqu'au XIXe siècle plus de deux cent cinquante ouvrages, chrétiens ou profanes, comme la célèbre grammaire d'Erpenius, qui connut de nombreuses rééditions. L'essentiel des ouvrages publiés consista pourtant en textes chrétiens; ainsi, en 1645, la bible polyglotte de Paris, à laquelle participèrent plusieurs Libanais, Abraham Ecchellensis, Gabriel Sionite et Jean Hesronite, anciens élèves du Collège maronite de Rome qui jouèrent un rôle déterminant dans l'édition et la traduction arabes. On trouve également plusieurs éditions du Coran. La première qui fut réellement diffusée est celle réalisée en 1694 par un pasteur de Hambourg, Hinckelmann, suivie de peu par celle de Padoue.
Ces impressions, malgré les efforts importants qu'elles avaient exigés, ne rencontrèrent que peu d'écho. Leur diffusion dans les pays arabes resta un échec commercial et elles furent surtout utilisées par les savants européens qui travaillaient parallèlement à la traduction de ces textes.

Premières imprimeries en Orient

En dehors de ces ouvrages arabes venus d'Europe, la typographie était apparue dans l'Empire ottoman dès le XVe siècle parmi les communautés juives, grecques et arméniennes. Les premières tentatives d'édition en Syrie et au Liban eurent lieu en milieu chrétien : livres religieux mais aussi manuels de lecture pour les chrétiens, l'arabe ayant remplacé peu à peu le syriaque. Il faut attendre le début du XIXe siècle pour que les thèmes des livres publiés par des chrétiens changent. L'essor de l'édition va alors de pair avec l'ouverture d'écoles.
Pendant ce temps, la première typographie faite par et pour des musulmans naissait à Istanbul au coeur même de l'Empire ottoman. Cette nouveauté ne put voir le jour que grâce au mouvement de réforme des institutions politiques, administratives et militaires qui traversait le pouvoir sous le sultanat d'Ahmet III (1673-1736) et de son ministre Ibrahim Pasha. C'est à un esprit original, Ibrahim Müteferrika, d'origine hongroise et converti à l'islam, qu'on doit le succès de cette entreprise. Il rédigea d'abord un mémoire prônant la création d'imprimeries et obtint du sultan un décret impérial entériné par les autorités religieuses conservatrices en autorisant l'ouverture. Cette autorisation n'englobait néanmoins pas les livres religieux, rigoureusement interdits.
La presse fit paraître, entre 1729 et 1742, dix-sept livres d'histoire, de géographie, de sciences ou de langue majoritairement en turc. Les débuts furent lents et difficiles, les tirages étaient peu élevés, la diffusion limitée. L'imprimerie au service du progrès culturel se heurta à l'attachement du public lettré pour le manuscrit et au nombre peu élevé de lecteurs. Elle fonctionna pendant quarante-cinq ans de manière sporadique : le ralentissement de la production fut lié autant aux changements politiques, avec la disparition d'Ibrahim Pasha, qu'à des problèmes économiques de fonctionnement, comme le manque d'imprimeurs ou la difficulté d'écouler les éditions. Poussée par le nouveau sultan, Abdul-Hamid Ier (1725-1789), l'imprimerie reprit son activité à partir de 1784. L'attitude des conservateurs commençait alors à évoluer et on put, à partir de 1803, publier des traités de religion musulmane à l'exception du Coran. Malgré son manque d'échos, l'imprimerie d'Istanbul eut néanmoins une influence importante en tant que modèle sur l'établissement ultérieur d'imprimeries dans le monde musulman.

Le succès de la lithographie

Parallèlement à ces tentatives se mettait en place une autre technique d'impression, la lithographie, qui connut un vif succès durant tout le XIXe siècle. On pouvait, grâce à ce procédé inventé par l'Autrichien Aloys Senefelder en 1796, écrire ou dessiner directement sur une pierre calcaire avec une encre grasse et reproduire ensuite en passant par-dessus une solution acide. L'autographie en était une variante : on transférait sur la pierre lithographique les traits préalablement tracés avec une encre spéciale sur du papier.
 

Cette technique permettait une reproduction plus souple des textes, des cartes et des schémas et épousait bien mieux les formes de la calligraphie arabe. Elle contribua grandement au développement de l'édition imprimée car elle ne constituait pas une rupture avec le manuscrit, dont les livres étaient très proches par l'aspect. Transition culturelle entre traditionalistes et modernistes, elle ne menaçait pas économiquement la corporation des copistes, qui s'adaptèrent très vite à ce nouveau procédé et transcrivirent sur l'a pierre et non plus sur le papier. La lithographie s'adaptait parfaitement à la mise en page traditionnelle des manuscrits. Elle se prêtait à des styles d'écriture déliés comme le magribi en Afrique du Nord ou le nasta en Iran et convenait à la copie des divers commentaires et gloses qui envahissaient les marges. C'était encore au début du XXe siècle le principal mode d'impression du Coran. Pour ne pas dérouter les lecteurs, on peignit à la main les encadrements de sourates et la dorure dans les premiers corans lithographiés en Turquie. On imprima par ce moyen non seulement en arabe et en turc mais aussi en persan : la Perse et l'Inde furent aux XIXe et XXe siècles de grands centres d'édition de textes religieux et profanes.

L’implantation progressive de l’imprimerie

A côté de ces éditions lithographiées se développaient peu à peu des imprimeries à caractères mobiles. Une presse amenée de France en 1798 fut introduite en Egypte avec l'expédition de Bonaparte. Les premiers textes français et arabes furent imprimés à bord du bateau puis le matériel fut installé à Alexandrie avant de l'être au Caire. Elle édita surtout des textes politiques et administratifs mais aussi le texte arabe et la traduction des Fables de Lugmân. Elle cessa son activité avec l'évacuation des troupes françaises.
En 1822, le gouverneur d'Égypte Muhammad 'Ali Pasha ouvrit l'imprimerie de Bülâq, située dans un faubourg du Caire. Une équipe égyptienne de typographes, formée à Milan, et quelques Européens la faisaient fonctionner. La portée de cet événement est immense : l'imprimerie au coeur du mouvement de renaissance culturelle, la nahda, va fournir tous les pays arabes en livres pendant des décennies.
Dans le reste du monde arabe, la typographie s'installa à des dates diverses souvent liées aux spécificités culturelles et historiques régionales. Le Liban, province ottomane où la communauté chrétienne avait depuis longtemps une forte demande de livres imprimés, devint avec l'Égypte le grand centre d'édition. Ces deux pays avaient en commun une certaine autonomie par rapport au pouvoir central d'Istanbul et des contacts anciens avec l'Occident.
Le développement de la typographie allait en effet de pair avec les mouvements de renouveau culturel, de modernisation politique, d'ouverture sur l'Occident et d'éveil des indépendances.
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