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l'aventure du livre

Le livre en Chine, du rouleau au cahier,

par Monique Cohen

Les premiers livres chinois, dont l'usage est attesté du IIIe siècle avant notre ère au IIIe siècle après, tant par des références littéraires que par des trouvailles archéologiques, étaient faits d'étroites lattes de bois, de peuplier, de bambou ou de tamaris, selon les ressources locales. Chaque latte, large de cinq à dix millimètres et longue de un à deux pieds (soit trente à soixante centimètres), constituait en quelque sorte une colonne où le scribe alignait verticalement les caractères un à un, de haut en bas. Les lattes étaient ensuite assemblées, de droite à gauche, à l'aide de liens de soie, de chanvre ou de cuir, puis roulées.

Le rouleau manuscrit

Les livres copiés sur soie, utilisés à la même époque, présentent déjà des colonnes tracées à l'intérieur desquelles les caractères sont ordonnés verticalement. Les plus anciens manuscrits sur soie retrouvés, datés de la fin du lIe siècle avant notre ère, n'étaient pas roulés, mais pliés

 

Les plus récents conservés, datant de la fin du Ve siècle, sont des rouleaux dont la présentation est en tout point semblable à celle des rouleaux de papier de la même époque.
Cette organisation du texte en colonnes, lues de droite à gauche et de haut en bas, s'est pérennisée en Chine jusqu'au XXe siècle. L'adoption des techniques occidentales d'impression au détriment de l'impression traditionnelle à l'aide de planches de bois gravées (ou xylographie) s'est accompagnée, le plus souvent, d'un bouleversement de la mise en pages, et donc du sens de lecture des textes. Ce bouleversement n'était en rien rendu nécessaire par les nouvelles techniques : il fut induit par une volonté de « modernisation » de la diffusion de la culture. C'est ainsi que la Chine de Mao, en rupture totale avec l'« obscurantisme du passé », opta pour une typographie « à l'occidentale » où le texte se lit horizontalement et de gauche à droite, tandis que Taiwan, s'inscrivant dans une continuité historique, culturelle et politique avec la Chine impériale et républicaine, conserva la disposition traditionnelle. Ces deux présentations coexistent encore de nos jours, chacune gardant sa connotation « traditionnelle » ou « moderne ».

Le triomphe du papier

Vers la fin du IIIe siècle de notre ère, le rouleau de bois, encombrant, lourd et dont la rupture des liens menace l'intégrité du texte, est définitivement supplanté par le rouleau de papier, tandis que la soie continuera d'être utilisée pour les copies de grand prix jusqu'au début du VIe siècle; ultérieurement, elle sera réservée à la calligraphie et à la peinture.

Quel qu'en soit le matériau constitutif, bois, papier ou soie, il n'est aucunement question de page dans un rouleau. Le copiste prépare le rouleau en fonction du texte qu'il doit porter et du « calibrage » choisi. Le même caractère, juan, désigne l'unité matérielle, le rouleau, et l'unité textuelle, le chapitre (tout comme le volumen dans notre univers gréco-latin).

Si le texte est bref, un seul rouleau suffira ; si le texte est long, il est alors découpé en autant de chapitres que de rouleaux. Même si le nombre de feuilles de papier constituant un rouleau est assez libre, il reste généralement en deçà de quarante. La feuille de papier, dont les dimensions de base dérivent de la forme du papetier (vingt-six à trente centimètres de hauteur, trente-sept à cinquante-deux centimètres de largeur), « disparaît » dans le rouleau. Les raccords sont presque invisibles, la réglure et les marges sont finement tracées après l'assemblage des feuilles, en fonction du « calibrage » choisi par le copiste et son commanditaire. Le lecteur crée l'« ouverture de lecture » qu'il juge pertinente (ou agréable) à mesure qu'il avance dans le texte : quelques colonnes, plusieurs, voire tout un chapitre s'il n'est pas long et si l'espace dont il dispose le permet.
Une présentation aérée, des marges généreuses, une écriture « régulière » ou « carrée » vont de pair avec un très beau papier et une élégante calligraphie dans les copies de grand prix dont les colophons détaillent les noms des copistes, des monteurs (ou « relieurs »), des relecteurs, mais aussi le nombre de feuilles de papier utilisées et le nombre de caractères du texte.

 

Tel est le cas de la copie des Printemps et des Automnes, ou Annales du pays de Lu dans la recension de Guliang (IIIe siècle avant notre ère), dont le colophon précise : « Copié le 19e jour du 3e mois de la 3e année de l'ère Longshuo [663 de notre ère] par Gao Yi, scribe à la cour. Il a utilisé trente-trois feuilles de "petit papier". Il y a en tout douze mille cent quatre caractères, grands ou petits, soit cinq mille six cent quatre pour le "texte de base" (la sèche chronique annalistique des règnes des hégémons de la principauté de Lu, le pays natal de Confucius, augmentée de l'ampliation de Guliang), et six mille cinq cents caractères pour les "explications" de l'éditeur, Fan Ning (IVe siècle de notre ère).

Il s'agit en effet d'une copie officielle d'un texte majeur du corpus des classiques confucéens, calligraphiée somptueusement en gros caractères carrés, à raison de treize ou quatorze par colonne (le standard des belles copies de cette époque est de dix-sept à dix-huit caractères) et de dix-huit colonnes par feuille de papier. Les « explications » ou notes de Fan Ning viennent s'insérer à l'intérieur même du texte, en caractères de petit module inscrits dans les mêmes réglures tracées, mais sur deux colonnes. D'emblée, le lecteur distingue la note du texte et peut la lire dans le même regard, ou l'ignorer. La qualité de la lecture est parfaite.
Lorsque le papier se fait rare, ou lorsqu'il s'agit d'une simple copie d'étude, les colonnes sont plus étroites, le nombre de caractères par colonne augmente, tandis que diminuent les marges et le module des caractères, et que le papier est plus ordinaire.
Dans tous les cas, le texte s'ouvre sur le titre de l'ouvrage, suivi du nom du chapitre ou de son numéro, puis de la mention de l'auteur et du commentateur éventuel. Le rouleau se clôt sur le rappel du titre et du chapitre, souvent suivi de la mention « fin ».

Le livre imprimé

L'imprimerie chinoise à l'aide de planches de bois gravées, pratiquée couramment à partir du Xe siècle, eut pour conséquence rapide la désaffection du livre rouleau, remplacé par le livre cahier. Les cahiers étaient seulement brochés, d'abord par encollage, avant que s'impose l'usage de les coudre. Avec l'imprimerie, l'unité de base d'un livre devient la feuille de papier : en effet, l'imprimeur découpe le texte manuscrit qui sert de « matrice » à la gravure en autant d'unités que de planches, la largeur de chaque planche correspondant à celle d'une feuille de papier.
Il coule donc de source que le texte imprimé, dans son ordonnancement, est en continuité parfaite avec la tradition manuscrite : on trouve le même alignement des caractères, le même jeu entre différents modules de caractères, entre plusieurs styles d'écriture pour distinguer l'appareil critique du texte de base. Cependant, l'imprimé se distingue d'emblée : au lieu des discrètes marges (supérieure et inférieure), un double trait, dont l'un est plus épais, forme un cadre tout autour du texte, le tracé des colonnes est lui aussi plus présent. L'innovation majeure, et si particulière au livre chinois, est l'apparition de mentions « signalétiques » à la colonne centrale (qui devient dès lors l'axe de la feuille de papier) : le titre courant de l'ouvrage, souvent abrégé, le chapitre, le numéro de la feuille dans le chapitre, et, tout en bas, le nom du graveur ou, plus tard, de l'éditeur, en jouant une fois encore avec les tailles et les styles de caractères et en plaçant subrepticement quelques repères graphiques tels que la « trompe d'éléphant » et les « queues de poisson ». Tout cela pour permettre au brocheur de mettre chaque feuillet à sa place, et à l'imprimeur d'évaluer le travail de chacun des graveurs.
 

 
La reliure « en papillon » disposait devant le lecteur un feuillet complet, tel qu'imprimé, comportant en sa partie médiane titre courant et pagination.
Lorsqu'on s'avisa de coudre les feuillets en cahiers (la pratique fut courante vers le XVe siècle), on les plia en deux, face vierge à l'intérieur. C'est ainsi que depuis on trouve à la pliure, au bord externe des feuillets, tout cet appareil technique qui permet de naviguer aisément dans les textes. Certes, les caractères sont « coupés en deux » par la pliure : la moitié droite au recto et la moitié gauche au verso du feuillet, mais l'habitude est vite prise de lire « à demi-mot » ces mentions récurrentes, et qui restent, comme dans le rouleau manuscrit, données in extenso au début et à la fin du chapitre.

 
Au fil des siècles, et jusqu'à l'adoption de techniques « étrangères », le livre chinois garda ses caractéristiques bien établies depuis ses débuts. La comparaison entre le même passage des Printemps et des Automnes dans une copie datée de 663 de notre ère, dans une édition Song (960-1279), puis dans une gravure postérieure de dix siècles (datée de 1635), le montre à l'évidence.
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