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l'aventure du livre

brouillons d'écrivains

Parcours pédagogique
Le  brouillon constitue une sorte d’archive intime. Il n’est PAS destiné à être lu, c’est un dialogue secret de l’écrivain avec lui-même, dans un espace réservé qui se situe à l’abri des regards. C’est une coulisse où l’écriture apparaît au service, non de la transmission d’abord, mais de l’invention.
Illisible parfois, secret, le brouillon est un objet fragile, tremblant, palpitant, une empreinte vive. Hélène Cixous le raconte joliment :
« Je retourne à la Bibliothèque nationale le 15 novembre. Qu’y vis-je ? Qui vive. J’y vis ; J’y vécus aussi de ces vies mêlées et confondues de mort qui nous arrivent et nous échappent depuis les coffres des Libreries. Que faisais-je ? Je caressais. Je ne lisais pas. Plus exactement je lisais seulement la peau du livre. Je touchais. Je remontai. J’allai m’approchant du biblique des livres, qui sont d’abord des objets magiques, des pâtes composées de peaux, de membranes d’arbre, de pellicules  de roseaux d’Egypte, de peaux d’agneau de Pergame, de la peau des doigts humains. Les livres qui sont toujours encore finement tremblants de ces mémoires espérantes…Ici, dans la Librerie je palpais. 
Le brouillon restitue à l’œuvre achevée sous sa forme imprimée, ses amonts bouillonnants, sa nébuleuse foisonnante, ses blancs, ses vides, ses suspens, ses ratures, sa nervosité, son élan. Il nous donne à voir l’écriture sous sa forme contagieuse de lien tremblant, lancé, repris, dans une respiration haletante, jubilatoire ou douloureuse. Le brouillon amène dans le champ des monstres sacrés du patrimoine un vent salubre qui défait les arrangements sur papier glacé et remet l’œuvre en mouvement.
« Brouillon » vient de "brod’", brouet, bouillon. Le mot dit bien quelque chose de ce chaos suspendu qui précède la mise au net. Ce faisant il constitue un versant essentiel de l’accès à l’œuvre, car notre relation à l’œuvre est toujours menacée de se figer en admiration, de se scléroser dans une posture de dévotion adorante qui n’ouvre aucune clé d’intelligence, ne dégage aucune chaleur, mais éloigne au contraire et clôture l’œuvre d’une barrière infranchissable.
 

Entrer dans les coulisses

Les élèves sont invités à entrer dans les coulisses, les chemins secrets de l’œuvre à la découverte de ce jumeau obscur du livre qu'est le brouillon…
Documents à consulter


 
Dans un premier temps les élèves sont invités à prendre conscience de la diversité de ces pages : pages monumentales de Victor Hugo, pages saturées de ratures de Flaubert, ribambelles de "paperoles" ajoutées en hâte par Proust à ses cahiers, chaque page d’écrivain est un monde, un atelier, un laboratoire. De toutes les pages, la page d’écrivain est la plus vertigineuse, page déréglée, page en liberté, page délivrée du souci de lisibilité ; lieu d’invention et de trouvaille, espace de sédimentation qui est aussi un temps, sédimentation à l’intérieur d’une même page et lien de chaque page à l’ensemble de l’œuvre. La page du poète n’est pas celle du romancier, le poète entretient un rapport spécifique au mot, à l’espace, au temps.
Les formes de préparation sont innombrables : esquisses de thèmes, extraits de lecture, jaillissement d’un vers ou d’une phrase, mots griffonnés, listes, références…Zola demeure un modèle du genre avec ses fiches, ses croquis, ses notes, ses recherches de mots argotiques.
Pour d’autres l’œuvre apparaît dans une sorte de voyance avec ses personnages, ses nœuds, ses intrigues. Ainsi en va-t-il de Jules Romains dans son brouillon des « Hommes de bonne volonté »
Pour certains, passer à la page suivante représente un danger : Flaubert après avoir travaillé sa page la recopie sur une autre page où elle sera de nouveau corrigée, raturée. Flaubert réinvente la réclame…
Dans cet espace secret l’écrivain est le premier lecteur du texte. La marge dès lors est investie d’une manière particulière : elle est à la fois ce qui établit la limite du texte et ce qui est susceptible à tout moment de devenir espace d’ajout. Espace de redoublement, respiration de l’invention, espace de rebond écriture-lecture-écriture.
Les marges des pages de l’imprimé peuvent ainsi devenir un espace pour le « manuscrit », comme si l’écrivain par sa plume levait le caractère arrêté de l’impression.
 

Postures

Une deuxième série de documents est proposée aux élèves à travers laquelle il leur est demandé d'analyser la posture de l'écrivain, et de la caractériser en quelques mots. Qu'est ce qui se joue pour chacun à travers le brouillon ? Ils s'appuieront sur le commentaire accompagnant chaque brouillon.
Documents à consulter


 

Pour chaque écrivain, on peut arriver à une formulation de ce type :

 

 

Ecrire en état d’innocence :


Louis Aragon, les Beaux Quartiers, Aurélien

Aragon prend appui sur la première phrase. "Jamais, dit-il, je n'ai écrit une histoire dont je connaissais le déroulement. " "Je me jette à l'eau des phrases comme on crie, comme on a peur. Ainsi tout commence. D'une espèce de brasse folle, inventée. Dont on coule ou survit"
" La première phrase c'est le pied de l'arc qui se déploie jusqu'à l'autre pied, la phrase terminale."

Ecrire, une bataille, un corps à corps :

 

Flaubert, la légende de saint Julien l’Hospitalier

Pour Flaubert, la première phrase est donnée tout à la fin. Claude Simon explique ce qui se passe pour l'écrivain sur la page : "Les mots sont autant de carrefours où plusieurs routes s’entrecroisent. Et si, plutôt que de vouloir traverser rapidement ces carrefours en ayant déjà décidé du chemin à suivre, on s’arrête et on examine ce qui apparaît dans les perspectives ouvertes, des ensembles insoupçonnés de résonances et d’échos se révèlent."

Ecrire, une préparation et un élan :

 

Emile Zola, Germinal, Au Bonheur des Dames

Zola suit son projet de départ contenu dans les éléments d’un dossier classés en ébauches, plans, personnages, notes (de lecture, d’enquête, sur le langage, sur les métiers), coupures de presse ; Lorsqu’il s’engage dans le récit il écrit méthodiquement chaque matin de 9H à 13H, 3 ou 4 pages par jour d’une écriture régulière sans beaucoup de corrections. Dans le dossier préparatoire au Bonheur des dames, il va jusqu'à imaginer tous les personnages de vendeurs et leur âge.

Ecrire, un jeu combinatoire :

 

cahier des charges de la Vie mode d’emploi

L'écriture est un agencement aléatoire entre les mots et les choses. Georges Perec s'invente des règles qui sont comme des machines à écrire.

Ecrire, une éruption volcanique :

 

Georges Bataille, les Larmes d’Eros

Accumulation, empilement d'une bibliothèque en effervescence.

Ecrire, sculptures et repentirs :

 

Balzac, la Femme supérieure

Balzac ne cesse de ciseler son texte et ne supporte pas l'idée d'une fin.

Ecrire, une rêverie à la croisée du dessiner-dire :

 

P Valéry, la Jeune Parque, Charmes

Le poète cueille les instants.

Ecrire, une expansion jubilatoire :

 

V Hugo, Dolor, Les Misérables

Comment tout dire ? L'œuvre finie n'est pas pour autant terminée…

Le cas des dossiers préparatoires de Zola

En 1868, Zola s'engage dans un grand projet : dresser un tableau réaliste de la société de son époque à travers l'histoire d'une famille et son évolution dans toutes les classes sociales. Pour couvrir les différents milieux socio-culturels, il partage la société en " quatre mondes " : "le peuple", "les commerçants", "la bourgeoisie", "le grand monde", "et un monde à part", où il fait entrer "putain, meurtrier, prêtre et artiste".

S'inspirant des idées scientifiques en cours, Zola veut démontrer, à la manière de l'expérimentation, la double influence de l'hérédité et du milieu sur des personnages livrés à leurs appétits et à leurs ambitions. Il définit son projet dans des notes sur "la marche générale" et sur "la nature de l'ouvre" qui verra évoluer la famille des Rougon-Macquart.

Issus de l'aïeule Adélaïde Fouque, qui eut pour époux Rougon, pour amant Macquart et des enfants avec les deux, les membres des deux branches de cette famille seront à tour de rôle les héros des romans. Leur généalogie va évoluer avec la progression de la narration. Publiant pour la première fois en 1878 un arbre généalogique, Zola prétend qu'il n'a jamais dévié de son plan originel de 1868. La famille s'est cependant agrandie au fil des épisodes en même temps que le nombre des romans est passé de dix, prévu initialement, à vingt. La généalogie définitive n'apparaîtra qu'avec le dernier roman, Le Docteur Pascal, publié en 1893.

Le projet de Zola s'inscrit comme une démarche originale dans l'histoire littéraire de l'époque. Zola en est conscient. À 28 ans il cherche sa manière et son ton, en se déterminant par rapport à des romanciers qui ont abordé des sujets identiques, Balzac, Flaubert, les Goncourt, qu'il reconnaît comme ses maîtres.
Il désire se mesurer à ses aînés, mais pour se distinguer il doit innover :
"Tout le monde réussit en ce moment l'analyse de détail ; il faut réagir par la construction solide des masses, des chapitres ; par la logique, la poussée de ces chapitres, se succédant comme des blocs superposés, se mordant l'un l'autre ; par le souffle de passion animant le tout, courant d'un bout à l'autre de l'œuvre."

Selon sa manière habituelle de travailler, avant de rédiger son récit, Zola réunit un important dossier, toujours composé des mêmes grandes sections : ébauche, plans, personnages, notes de lectures, notes d'enquêtes.

Les pistes proposées ici s'appuient sur les dossiers préparatoires de Zola.

 

- L'Assommoir

- Au Bonheur des Dames

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